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AccueilSynthèse des débats
Président, pourriez-vous nous définir le mutualisme bancaire ?René CARRONLe mutualisme est né dans la deuxième moitié du 19 ème siècle, d’un courant de pensée selon lequel l’homme avait pour obligation de participer au progrès et, à ce titre, il pouvait alors prétendre en partager les fruits. Le concept du mutualisme me semble encore pertinent aujourd’hui. L’origine du mutualisme bancaire se situe aux alentours de 1850, lorsque un certain Raiffeisen, alors Maire d’une ville de la Hesse, en Allemagne, décida de fonder la première association de crédit mutuel. En France, c’est un peu plus tard, dans les années 1870, que sont créées les premières banques populaires. Ce sont des initiatives locales prises par des artisans, de petits industriels, des notables, souvent influencés par le courant chrétien social. Ce qu’ils cherchent avant tout, c’est apporter une réponse concrète à une situation rendue de plus en plus insupportable par les conditions d’usure qui s’appliquaient alors. L’apparition en Alsace, au début des années 1880, des premières caisses de Crédit Mutuel résulte des mêmes initiatives. Très vite ces structures isolées vont chercher à se fédérer en réunissant leurs premiers congrès. En 1885, alors que les agriculteurs constataient aussi que l’usure ne leur permettrait pas de développer dans des conditions supportables leurs exploitations, c’est la création de la première caisse locale de Crédit Agricole, à Salins les Bains dans le Jura. Les Caisse régionales sont créées par une loi 1899. Doivent y adhérer les Caisses locales. Le législateur a respecté strictement leur essence coopérative et mutualiste. L’idée étant essentiellement d’organiser les circuits de financement et d’aide à l’agriculture. En 1920, une Loi institue l’Office national de Crédit Agricole, future Caisse Nationale, aujourd’hui Crédit Agricole SA. Le Crédit Agricole est devenu une banque de plein exercice dans les années 70, et n’a eu compétence pour tous les métiers de la banque que dans les années 1980. Les Caisses régionales étant restées mutualistes, Crédit Agricole SA doit continuer à porter ces valeurs. Comment le mutualisme peut-il constituer une valeur de progrès et de modernité face aux défis du XXIème siècle ?René CARRONMême si nous avons rencontré ponctuellement des difficultés d’adaptation, nos caisses régionales, à travers leurs collaborateurs et leurs élus, ont constamment cultivé leur proximité et accompagné, souvent anticipé, les évolutions de leur environnement. Le mutualisme tel que nous le pratiquons au Crédit Agricole est fondé sur des valeurs d’adaptation et de progrès. Cela n’a jamais été quelque chose de figé. D’où son actualité. D’ailleurs, jamais les Caisses régionales n’ont autant travaillé, réfléchi sur le mutualisme qu’aujourd’hui. Je pense que toute la modernité de cette valeur est (enfin) reconnue. Il est vrai que dans un monde dans lequel la logique marchande s’impose, ce comportement nous différencie. Nous ne nions pas l’importance de la logique de marché. Nous sommes un acteur de ce marché mais nous sommes aussi animés par autre chose que la seule recherche du profit. Le mutualisme est-il un modèle vivant de la démocratie participative ?René CARRONPeu d’entreprises font preuve de davantage d’esprit démocratique que les entreprises mutualistes. Permettez moi de me référer à ma propre situation : Je soumets ma candidature au vote de dizaine de milliers d’électeurs tous les ans, à commencer par celui des sociétaires de ma caisse locale, ce qui me confère une véritable légitimité en tant que dirigeant. Chaque année, 17 à 20 000 sociétaires, administrateurs de la Caisse des Savoie participent à ces élections. Le mutualisme peut-il devenir une alternative au modèle ultra libéral ?René CARRONNon. Il ne le cherche pas. Le mutualisme est en quelque sorte une forme d’expression du capitalisme, mais peut représenter un élément différenciant en ce qu’il nous permet de conjuguer l’ancrage profond local et les dimensions nationale et internationale. Par ailleurs, le débat au sein de notre groupe est permanent, puisque les caisses régionales demeurent libres de leurs choix, dans le respect bien évidemment de la réglementation bancaire. « Dans le groupe Crédit Agricole, au plaisir de dicter, nous devons substituer en permanence la satisfaction de faire partager, d’écouter, de comprendre, de faire adhérer et de convaincre. » Quels sont les autres avantages compétitifs du mutualisme ?René CARRONLa conviction ne se traduit pas en termes compétitifs. Nous souhaitons avant tout d’une part, que nos convictions ne constituent pas un handicap et, d’autre part, qu’elles ne soient pas perçues comme un artifice. Le fait que chaque sociétaire des Caisses régionales connaisse l’identité des décideurs et que les caisses soient les actionnaires majoritaires de Crédit Agricole SA me paraît être un élément sécurisant aussi bien pour les sociétaires que pour nos clients. C’est un élément de stabilité et de durée. Cela permet de concilier notre ancrage local avec un territoire aujourd’hui élargi à l’échelle européenne et mondiale. Ce qui est véritablement l’une des clés de notre stabilité. Quelles évolutions l’introduction en bourse du Crédit Agricole en 2001 a-t-elle induites ? Etes-vous dorénavant soumis au terrorisme des marchés ?René CARRONEn France, le Crédit Agricole détient entre 25 % et 60 % de parts de marché, selon les Départements. Même s’il entend conforter cette situation, il est dès lors logique qu’il considère aussi d’autres territoires géographiques où développer ses compétences. Par ailleurs chacun de nous souhaite que les entreprises françaises soient conquérantes, afin de contribuer au développement économique de notre pays, préserver notre niveau de vie et notre influence dans le monde. Première banque française, nous devions assumer nos responsabilités en la matière. L’introduction en Bourse de Crédit Agricole SA s’inscrit dans cette logique, au sens où elle nous dote de moyens à la mesure de nos ambitions. Mais, il n’est pas question pour autant, de remettre en cause, notre fondement mutualiste. C’est pourquoi nous nous sommes assurés que les Caisses régionales, mutualistes, demeureront l’actionnaire majoritaire de Crédit Agricole SA. Comment concilier les cultures respectives du Crédit Agricole et du LCL ?René CARRONN’exagérons pas l’ampleur du fossé culturel : la principale différence entre le Crédit Agricole et le Crédit Lyonnais était l’organisation et le fonctionnement décentralisés de l’une, alors que chez l’autre tout était très centralisé. Or, notre mode de fonctionnement, fondé largement sur la concertation ne déplaît pas aux collaborateurs du Crédit Lyonnais. Par ailleurs, nous savions que chacune des deux banques avait des atouts différenciés susceptibles de bénéficier à l’autre et aussi des complémentarités en termes de clientèles. La diversification récente des activités du Groupe ne risque-t-elle pas d’affaiblir son ancrage régional ?René CARRONLors du congrès de la Fédération Nationale du Crédit Agricole, à Tours, en 2004, nous avons affirmé notre volonté d’accroître les parts de marché de nos caisses régionales, ce qui n’est pas contradictoire avec la diversification de nos activités et le développement international de Crédit Agricole SA. Par ailleurs, le schéma d’intégration du Crédit Lyonnais excluait ses activités de banque de détail qui, elles, demeurent filialisées sous le nouveau logo LCL et vont conserver toute leur dynamique de croissance. Je vous rappelle que le redécoupage des activités du Crédit Lyonnais a été un exercice difficile, qui a nécessité de réunir 80 Comités d’Entreprise et s’est traduit par d’importants transferts de personnes. Dorénavant, au sein de ce Groupe d’environ 140 000 personnes, nous avons une visibilité sur toutes nos activités. Comment le Crédit Agricole s’implique-t-il solidairement dans la région Aquitaine, touchée par la crise viticole et vinicole ?René CARRONQui pourrait mieux en parler que ceux qui affrontent cette difficulté, à savoir Jean-Pierre Pargade, Président du Crédit Agricole Aquitaine ? Intervention de Monsieur Jean-Pierre PARGADE, Président du Crédit Agricole Aquitaine: Notre caisse détient 1,3 milliards d’en-cours sur cette filière, soit 20 % du total. Nous collaborons à la réflexion des viticulteurs, afin de mettre en place des opérations de restructuration tout en étalant leurs charges. Nous avons densifié notre réseau de conseillers professionnels et les avons formés. L’éthique mutualiste du Groupe a-t-elle généré un mode de gouvernance spécifique ?René CARRONTout à fait. Sur ce plan le mutualisme répondait d’ailleurs par anticipation et cela parfaitement aux préconisations en matière de gouvernance. Cette distinction entre élus et exécutifs permet faire la part entre les choix politiques et leur mise en œuvre. C’est pourquoi personnellement j’étais opposé à la transformation des Conseils d’Administration en Conseils de Surveillance. En 1988, les Caisses régionales ont acheté la CNCA, qui appartenait jusqu’alors à l’Etat. C’est l’entrée en bourse qui a clarifié les positions et prérogatives respectives des deux structures (Caisses régionales et Crédit Agricole SA). Je pense que celles des Caisses régionales n’ont jamais été aussi clairement affirmées. La récente entrée du Crédit Lyonnais dans le Groupe ne risque-t-elle pas de bouleverser l’ordre établi ?René CARRONNon, contrairement à ce que pensaient les ex-dirigeants du Crédit Lyonnais. Le Crédit Agricole a maintes fois fait la preuve de ses capacités d’adaptation : par exemple, en intégrant et développant l’activité « crédit à la consommation ». A la suite des rachats successifs de SOFINCO en 1999 et FINAREF en 2003, il est en 2005, le troisième acteur du secteur. Quelle est votre analyse a posteriori du rachat à la BNP de sa participation de 10 %, en 2002 ?René CARRONJe retiens surtout de cette période que dans un premier temps les observateurs avaient considéré notre choix initial comme la preuve qu’un Groupe mutualiste avait une organisation trop complexe pour prendre une décision de cette nature, malgré le montant élevé de ses fonds propres. Je retiens que lorsque nous avons racheté ces parts, ils pensaient que nous ne saurions pas mener à bien cette opération d’envergure et nous prédisaient des futurs douloureux. Je constate que moins de trois années après, la teneur de leurs commentaires a fondamentalement changé. Quelles qualités se sont avérées indispensables pour conduire les mutations du Crédit Agricole ?René CARRONJe suis mal placé pour parler de mes qualités personnelles. Rien n’aurait pu être fait si je n’avais pas eu le soutien des unités du Groupe, des responsables des Caisses régionales. Ils engageaient les capitaux de leurs entreprises et se sont montrés dans la conduite des opérations extrêmement pro-actifs. Notre pratique du débat interne peut surprendre, à commencer par nos banques conseils, mais elle est la clef de la solidité et de la pérennité de nos engagements. Nous nous sommes construits autour de projets collectifs. Cela fait partie de nos valeurs. Nous devons constituer des communautés d’ambition, conformément à notre logique de responsabilité. Comment envisagez-vous l’évolution de la banque dans les dix prochaines années ?René CARRONLe jeu capitalistique mobilise l’attention de beaucoup d’analystes. Il me paraît plus important de nous assurer que : • nous disposons de moyens financiers nécessaires à notre croissance ; • nous trouvions les bonnes cibles, sachant que la croissance en Europe risque d’être durablement faible ; • nous optimisons notre capacité à gérer des groupes de très grande taille. Assisterons-nous à l’avènement de banques transfrontalières ?René CARRONUne certitude : les cibles potentielles sont très chères, alors même que les marges de manœuvre s’effritent, notamment en France. Cela dit : sans anticiper sur quoi que ce soit dans mon propos, il nous appartient de mener une réflexion préalable, qui nous permette de nous engager le moment venu. Cette stratégie doit obligatoirement faire référence à l’histoire de l’Entreprise. Enfin, sachez qu’un dirigeant n’a pas de rêve de conquête, sa politique d’acquisition est fonction des nécessités qui s’imposent à lui. Lorsqu’on parle d’investissements transfrontières, je pense qu’il est nécessaire de se mettre à la place des autres. Peu de pays, hormis la Grande-Bretagne, accepteraient que la majeure partie de leur système bancaire passe sous contrôle étranger. Enfin, il est évident que la construction bancaire européenne est conditionnée aux économies d’échelle et aux opportunités de diminution des coûts. C’est à ces conditions que l’on peut se lancer dans un processus d’acquisition. La taille, la puissance d’une entreprise n’est un accélérateur que si cette dernière est performante. Dans le cas contraire, elle ne fait que dissimuler ses faiblesses et retarder sa disparition. Pourrez-vous concilier l’esprit mutualiste et les augmentations de capital nécessaires au développement du Groupe ?René CARRONLes Caisses régionales souhaitant maintenir leur participation à 51 %, elles devront en augmenter le montant si nous voulons procéder à une acquisition. Certains observateurs nous ont reproché de ne pas avoir pris le contrôle majoritaire d’Intesa, en Italie. Sans autre commentaire de ma part sur ce point, imaginez simplement ce que cela aurait représenté pour le Crédit Agricole d’intégrer, outre les 55 000 salariés du Crédit Lyonnais, 65 000 personnes supplémentaires, à peine deux ans après. Nous devons viser haut, mais juste. A long terme, parviendrez-vous à concilier vos valeurs sans céder à la pression capitaliste ?René CARRONJ’ignore de quoi demain sera fait, mais je ne pense pas que le Groupe cède à la facilité. Ses responsables savent pertinemment que rien de grand ne se construit dans ces conditions. Mon sentiment est qu’au contraire la logique de marché actuelle trouvera ses limites dans ses propres excès et dans l’absence de modèle concurrent. Quant au mutualisme, il peut mettre des limites à la marche du libéralisme, lequel, il faut bien le dire, favorise l’exclusion et la rupture sociale. Il nous appartient donc de faire de nos valeurs des éléments conceptuels de l’évolution économique de nos entreprises. La France, qui est souvent perçue comme un pays difficile à réformer, est-elle susceptible de s’adapter au mutualisme ?René CARRONLes mutualistes détiennent près de 50 % des parts de marché en France. Ils pourraient certainement apporter leur pierre à la réflexion de nos démocraties, qui souffrent de l’absence de participation des citoyens et de l’individualisme. L’affirmation du droit individuel vient chaque jour contester la décision de la majorité. Il serait illusoire de croire que les hommes politiques peuvent tout changer à eux seuls, sans un travail de défrichage préalable de la part des acteurs économiques, des intellectuels et des médias. Monsieur le Président, nous arrivons au terme de cette rencontre. Mais avant de nous séparer, Camille vous propose de vous prêter au traditionnel questionnaire de Proust, revu et corrigé par forumevents.
René CARRON |
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