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Synthèse des débats

Philippine de ROTHSCHILD
Bordeaux : Qui fixe le prix du vin ?
par Philippine DE ROTHSCHILD

Propriétaire de grands crus classés du Médoc
Mercredi 24 Mars 1999

 



Stratégie d’investissement :
racontez-nous l’exceptionnelle expérience d’ALMAVIVA

Philippine DE ROTHSCHILD
La société Baron Philippe de Rothschild est un peu atypique dans le monde du vin. Au commencement était Mouton, acheté en 1853 par mon ancêtre, classé en 1855 premier des seconds crus et promu, par la volonté de mon père Philippe de Rothschild, au rang de premier cru classé en 1973. Deux autres crus classés ont par ailleurs rejoint le patrimoine familial. Mon père avait également eu l’idée, dans les années 30, de créer un vin AOC, sous la marque Mouton-Cadet, et de créer une société pour le commercialiser. Cette société porte aujourd’hui le nom de son créateur, Baron Philippe de Rothschild, et est l’un des premiers négociants de vin de Bordeaux AOC. Les trois grands crus de Pauillac dont ma famille et moi sommes propriétaires à 100 %, sont affermés, par un bail à long terme, à cette même société dont je préside le Conseil de Surveillance. Au total, notre groupe réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 800 millions de francs.

C’est la société Baron Philippe de Rothschild qui a initié, négocié et réalisé Almaviva, notre nouveau vin franco-chilien, dont je vais maintenant vous conter l’histoire. La démarche qui a conduit à Almaviva n’est pas nouvelle. Nous l’avions déjà conduite, mon père et moi, en Californie il y a une vingtaine d’années. Par une association à 50/50 avec une grande winery californienne naquit Opus One, selon les principes suivants : un vignoble délimité, un seul grand vin rouge d’assemblages pour toute la winery et une production limitée à 30 000 caisses. C’est aujourd’hui le premier grand cru de Californie connu dans le monde entier.

La réussite de ce concept nous a conduits à rechercher dans d’autres grandes régions viticoles du monde la possibilité de produire un vin exceptionnel. Notre choix s’est porté sur le Chili, dont l’économie est l’une des plus stables d’Amérique du Sud et dont le vignoble bénéfice de conditions optimales, tant pour le terroir que pour le climat. Le pays était là, restait à trouver un partenaire. Nous avons pris contact avec l’une des plus importantes sociétés vitivinicoles chiliennes, cotée en Bourse à Santiago et à New York, mais pourtant encore contrôlée par un groupe d’actionnaires familiaux. Dans son histoire déjà longue, cette société a en outre montré un intérêt constant pour la qualité. Elle avait donc tout pour nous plaire et nos relations ont été d’emblée amicales et très confiantes. Une joint-venture à 50/50 a été créée en janvier 1997, filiale à 100 % de nos deux entreprises. Chaque partenaire a investi 1,5 millions de dollars. La société Concha y Toro a également apporté 40 hectares de son meilleur vignoble, tandis que Baron Philippe de Rothschild mettait à la disposition de la joint-venture son savoir-faire exceptionnel, son image et son prestige bordelais. En 1998, une fois le nom du vin choisi, la société prit son nom actuel de Viña Almaviva. Il a été décidé dès la signature l’accord que la direction de la société serait bicéphale, avec un représentant de chaque associé. Pour notre part, c’est l’ancien responsable de nos laboratoires de Pauillac qui assure les fonctions de codirecteur et réside désormais à Santiago.

Comment a été choisi le nom Almaviva ? L’enjeu était de trouver un nom alliant la langue, et donc la culture hispanique, et une connotation française. Mon compagnon Jean-Pierre de Beaumarchais, linguiste distingué et descendant direct du célèbre dramaturge, proposa un jour le nom d’Almaviva, du nom du comte du Mariage de Figaro. Ce nom recueillit l’adhésion enthousiaste de tous nos collaborateurs. Ce nom est à la fois nouveau et très ancien : sur l’étiquette, il est d’ailleurs reproduit tel qu’il avait été écrit de la main même de Beaumarchais. Pour le reste, l’étiquette est ornée d’un dessin de kultrun, une sorte de tambour qui symbolise la vision du cosmos des Mapuce, la civilisation qui peuplait le Chili antérieurement à la conquête espagnole.

Quant au vin lui-même, qui est tout de même l’essentiel, il est produit pour l’essentiel à base de Cabernet Sauvignon. Dans l’avenir, les 40 hectares de vignoble recevront davantage de Merlot et de Cabernet Franc. Almaviva est donc un vin d’assemblage composé de cépages typiquement bordelais. La vendange se fait comme à Mouton : à la main et en cagettes. La mise en bouteille se fait deux ans après vinification. Ce vin est donc élevé comme un grand cru bordelais. Le premier millésime, en 1996, a permis de produire 3 500 caisses. Nous augmentons progressivement la production, pour atteindre un maximum de 30 000 caisses aux environs de 2005.

L’organisation de la distribution d’Almaviva constitue une nouveauté pour les vins chiliens. Almaviva est en effet commercialisé dans le monde entier par un groupe de négociants bordelais, qui en ont fixé le prix à 185 francs la bouteille. Ce mode de commercialisation témoigne de l’intérêt croissant de nos négociants pour les terroirs “ émergents ”, pourvu qu’ils soient remarquables. Le négoce de Bordeaux est un système unique, pour son efficacité et sa qualité. En outre, en faisant ce choix, notre société favorise Bordeaux par rapport aux autres places internationales.

L’une des plus belles leçons de cette aventure, c’est que notre savoir-faire bordelais est considéré par la viticulture mondiale comme une source importante de plus-value, que nos partenaires eux-mêmes ont chiffré à plusieurs dizaines d’hectares de leur meilleur terroir. C’est donc bien en nous donnant les moyens humains et techniques de rester les meilleurs que nous serons toujours considérés comme tels, au Chili comme ailleurs.

Vous avez récemment investi dans le Languedoc. Pouvez-vous en dire un mot ?

Philippine DE ROTHSCHILD
Je préfère “ Pays d’Oc ” à Languedoc : c’est plus poétique. Nous avons en effet lancé une gamme de vins de cépage. Nous venons d’acheter un domaine, le domaine de Lambert, à Limoux, que mon fils Philippe se charge de remettre en état. Comme pour Opus One et Almaviva, nous souhaitons faire œuvre de précurseurs et donner à ce domaine un lustre digne des plus grands vins.

Vous voyagez dans le monde entier. Ressentez-vous l’existence d’une culture internationale du vin ?

Philippine DE ROTHSCHILD
Les vins moyens éprouvent des difficultés, alors que les premium Wines se vendent de mieux en mieux. On ressent en effet, dans beaucoup de pays du monde, l’émergence d’une culture du vin. Ainsi, dans les restaurants en Asie, il devient courant de boire du vin à table. Il est évident que le vin réunit les gens, les fait dialoguer : pendant ce temps là, ils ne se font pas la guerre. De ce point de vue, le vin est comparable à la musique ou à la danse : c’est un art universel.

Pourquoi produisez-vous du vin blanc à Pauillac ?

Philippine DE ROTHSCHILD
A une certaine époque, on produisait beaucoup de vin blanc à Pauillac. Mon père a souhaité renouer avec cette tradition et a planté à Pauillac quatre hectares de vignoble destinés à produire du vin blanc. Nous produisons donc, depuis 1991, du vin blanc sur les terres de Mouton, commercialisé sous le nom d’Aile d’argent.

Qui fixe le prix du vin à Bordeaux ?

Philippine DE ROTHSCHILD
A Bordeaux, je ne sais pas. Mais à Mouton, c’est moi !



Livre d'or
Merci, Merci pour cette réception,
je m'en souviendrai longtemps !

Baronne Philippine de Rothschild

Le 24 mars 1999



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