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Accueil L'invité du professeur Jean-Paul BETBEZE
Synthèse des débats
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Les dix commandements de la finance
par Jean-Paul BETBEZE
Conseiller du Président et du Directeur général du Crédit Agricole Jeudi 29 Janvier 2004
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Notre invité, Jean-Paul Betbèze, professeur d’économie à l’université Paris Panthéon-Assas, a occupé de nombreux postes clé. Son expertise et son talent sont unanimement reconnus. Ce soir, nous recevons d’abord l’auteur à la plume aiguisée, puisqu’il vient nous présenter son dernier ouvrage, intitulé « Les dix commandements de la finance » (paru chez Odile Jacob), et également le fin connaisseur des marchés financiers.
Nous sommes ravis de vous accueillir à nouveau au sein de notre école. Serge Marti, dans la préface de votre ouvrage, « Mots et mécaniques de l’Economie », dit que « vous démontrez avec gourmandise la mécanique de l’économie, avec une démarche ouverte et attentive ». Je vous propose d’en faire autant ce soir en répondant à nos questions.
Questions autour de l'ouvrage « Les dix Commandements de la Finance »:
Dans votre ouvrage, vous décrivez la sacralisation du RoE. Les entreprises doivent-elles impérativement atteindre 15 % de retour sur fonds propres pour satisfaire leurs actionnaires ?
Jean-Paul BETBEZE
Je suis particulièrement heureux d’être parmi vous, au cœur de ma région d’origine. Vous qui êtes étudiants au sein d’une école de commerce, sans doute avez-vous le sentiment que le client, ou le contexte économique, influent la stratégie des entreprises. Dans mon ouvrage, j’ai pris pour postulat que la finance prévalait.
J’ai récemment constaté l’importance qu’avait prise le fameux seuil des 15 % de RoE, qui, d’un point de vue macroéconomique, est pourtant inatteignable ! Cette reine capricieuse qu’est la finance a décidé, un moment donné, que la rentabilité globale du système capitaliste pourrait (devrait) atteindre le double de son taux historique.
Dans ce livre, je me suis interrogé sur la façon dont la finance avait pris le pouvoir et sur les motivations qui prévalaient à la fixation d’un tel objectif. J’ai également expliqué comment les forces économiques avaient été mobilisées autour de lui, et avec quelles conséquences.
Pourquoi une entreprise ne pourrait-elle pas atteindre un RoE de 15 % ?
Jean-Paul BETBEZE
Ce seuil est atteignable de façon ponctuelle, pas de façon globale : la rentabilité du capital est plutôt de l’ordre de 7% sur longue période.
La recherche de rentabilité des entreprises est mue par diverses forces : les pressions des clients, des concurrents et des actionnaires. En mobilisant leur énergie, les entreprises vont promouvoir des innovations et améliorer leur efficacité. Elles feront appel aux banques pour financer leur développement, générant une rentabilité accrue du capital (effet levier). Cependant, à force, la sélection croissante des activités et le recours accru au crédit ont généré des risques croissants, susceptibles de déstabiliser le système productif.
Vous affirmez que les marchés financiers sont un monde de « colloque des solitaires, où chacun y travaille, mais pour servir son propre intérêt personnel ».
Jean-Paul BETBEZE
Pour affronter la concurrence, nous devons nous singulariser, c’est le « colloque des solitaires ». Chaque entreprise va tenter d’appliquer les meilleures pratiques, en se spécialisant dans le domaine où elle affiche les meilleures performances, espérant ainsi se démarquer de la concurrence. Mais, en réalité, toutes les entreprises effectuent la même démarche, réduisant ainsi l’avantage concurrentiel de chacun. C’est un cercle sans fin.
Vous adoptez le même comportement au sein des vos écoles, qui vous encouragent tous à être pugnaces et à vous individualiser. Toutes les élèves adoptent le même comportement, en ignorant lequel d’entre eux va réussir. Mais c’est seulement ainsi qu’il faut agir !
Les consultants, les analystes, les banques d’affaires ou les gestionnaires de fonds peuvent-ils réellement jouer le rôle de contre-pouvoir, limitant ainsi l’hégémonie des managers ?
Jean-Paul BETBEZE
Les SICAV, à l’instar des écoles de commerce, sont évaluées et font l’objet d’un classement basé sur le RoE ! Les gestionnaires des SICAV invitent les patrons à leur présenter leurs projets, afin de les intégrer dans leur SICAV dans une démarche gagnant – gagnant.
Nous évoluons dans des systèmes concurrentiels basés sur l’argent : une grande partie de la population détient (directement ou non, en le sachant ou non) des SICAV et participe ainsi à la vie des entreprises. Ces détenteurs deviennent de plus en plus exigeants en matière de dividendes, exerçant une forte pression sur les managers.
Les banques et les compagnies d’assurance sont les principaux organisateurs de ce nouveau pouvoir, au nom des actionnaires dont elles gèrent les avoirs. Leur pression doit donc être exercée de façon pertinente, et non excessive.
Le « capitalisme de tous », auquel vous faites allusion, est-il une réalité, compte tenu de l’asymétrie des informations dont disposent les salariés et les managers ?
Jean-Paul BETBEZE
L’asymétrie de l’information est un état permanent de notre existence. Que nous abordions une charmante jeune fille ou que nous formulions une requête auprès de notre banquier, nous devons gérer l’information… et la partie en face doit s’interroger ! Pour consolider sa position, le banquier va ainsi chercher des informations et l’emprunteur va lui donner des gages (un prêt déjà remboursé, un apport personnel, une fidélité à l’institution, etc.).
L’asymétrie d’information est une incertitude qui est réalité basée sur la liberté de chacun. Dans ce cadre, le marketing est une façon de réduire la liberté du consommateur en apprenant à mieux le connaître et à trouver les moyens de le satisfaire. Mais le consommateur le sait !
Dans ce capitalisme de tous, vous êtes libres, puisque vous disposez d’actifs monétaires. Nous traversons une période d’abondance, sans contraintes. C’est là un mouvement contradictoire : je vais vous convaincre d’acheter un titre de mon entreprise, donc de renoncer à cette liquidité, mais pour gagner de l’argent et vous en faire gagner, ou alors vous inviter à nouveau à acheter…
Le capitalisme, c’est l’idée de faire travailler l’argent. Cette pratique s’est largement répandue ! Et avec succès. Dans ce nouveau contexte, nous sommes de plus en plus nombreux à être en même temps salariés et propriétaires (c’est le cas de la moitié des salariés). Pour la première fois de l’Histoire, la France compte davantage de capital financier que de capital immobilier.
Ce système comporte nécessairement un certain nombre de règles. Les économistes les apprécient, car ils détestent l’incertitude des contrats, la loi de la jungle. Le capitalisme est devenu un système très complexe, c’est pourquoi les professeurs d’économie ont de plus en plus de rapports avec le Droit.
Quelle est la politique optimale : verser peu de dividende pour investir ou en verser davantage pour satisfaire les actionnaires recherchant la rentabilité à court terme ?
Jean-Paul BETBEZE
D’un point de vue théorique, verser ou ne pas verser sont équivalents. Mais dans le monde plus incertain, les actionnaires apprécient que l’entreprise leur envoie le signal des dividendes (la règle générale est d’un tiers du résultat). En principe, une entreprise qui distribue de plus en plus de dividendes s’autofinance moins. La pression est donc telle que les entreprises doivent augmenter leurs profits tous les ans, pour satisfaire leurs actionnaires en augmentant les dividendes.
Dans mon ouvrage, je n’ai pas abordé la question de l’ISF, qui est un problème. Si le patron d’une petite entreprise familiale n’est ainsi pas soumis à l’ISF, les membres de sa famille le payent. Ils contraignent (ou peuvent contraindre) l’entreprise à distribuer des dividendes pour leur permettre de payer l’ISF ! Les dividendes deviennent, dans ce cas, une obligation générée par la fiscalité, ce qui affaiblit l’entreprise.
Questions sur l’actualité économique, monétaire et financière :
En tant qu’expert, pourriez-vous nous présenter vos réflexions sur les enjeux de l’année 2004 ? L’année 2003 n’a pas été un bon cru. En décembre dernier, dans Objectif Aquitaine, à la question « qu’est-ce qui nous manque pour repartir vers une croissance durable ? », vous avez répondu « pour provoquer le choc, il faut une politique de grands travaux et de recherche qui rapporte vraiment ». Faut-il renouer avec les politiques keynésiennes et suivre l’exemple des Etats-Unis ?
Jean-Paul BETBEZE
En cette matière, je ne suis pas keynésien, et c’est pourquoi j’ai écrit « vraiment ». Au milieu des années 30, devant l’inefficacité de la politique monétaire, Keynes avait proposé une politique de grands travaux financés par les déficits et l’inflation. Comme l’influence de la banque centrale était devenue nulle, autant creuser des trous dans sa pelouse ! Bien sûr ceci est excessif, mais montre la voie de l’époque : soutenir la demande par le crédit, un crédit qui finance l’emploi, presque n’importe lequel. Mais il faut quand même payer, d’où l’inflation, d’où la dévaluation… ce qui est une façon de faire payer les autres. J’ai donc parlé d’une politique qui rapporte vraiment et non qui nous mène à l’euthanasie des rentiers ou à des dévaluations compétitives. Keynes n’est pas toujours le philanthrope que les manuels se complaisent à décrire !
La ville de Bordeaux a construit un tramway, qui devra soutenir la croissance de la région, à partir de sa capitale. Si ce n’était pas le cas, autant creuser un trou dans le sol et le reboucher ensuite ! La dette contractée sera remboursée parce l’argent a été utilisé de manière productive. L’argent est produit par la combinaison du travail et du risque pris à bon escient.
La politique américaine d’inspiration keynésienne est-elle un exemple à suivre ?
Jean-Paul BETBEZE
La politique américaine actuelle, qui génère notamment un déficit budgétaire pour financer la recherche, n’est pas en réalité keynésienne. En effet, l’innovation fabrique fondamentalement la croissance. Quant à la politique monétaire, elle comporte également un aspect militaire, car, à travers les tours du World Trade Center, le terrorisme a voulu s’attaquer au capitalisme et à la liberté de chacun. En son temps, Keynes avait voulu écarter les menaces du communisme et du nazisme. C’est peut-être en cela, seulement, que la politique américaine actuelle est « keynésienne » : pour soutenir la croissance et la liberté.
Car il fait ajouter que, chaque jour ouvré, le gouvernement américain doit trouver 2,5 millions de dollars sur le marché international (chez les Chinois et les Japonais). Ce système économique est donc basé sur l’hégémonie, sur la puissance et sur la productivité américaines.
Christian Noyer, le nouveau gouverneur de la Banque de France, et Francis Mer estiment que la parité actuelle de l’euro est encore supportable. Selon vous, cette parité handicape-t-elle l’économie française ?
Jean-Paul BETBEZE
En tant que président du Comité économique et financier du patronat européen (UNICE), j’ai pu constater que cette question suscitait des interrogations parmi les chefs d’entreprise. En théorie, le taux de change d’équilibre s’établit à 1,05. Mais, les marchés financiers ne travaillent que sur des bordures, par exemple 1,10, 1,2 , ou 1,4. Il faut donc les arrêter avant – si on le souhaite.
Pour les marchés, l’euro n’a pas de valeur fondamentale. Il ne revêt que la valeur qui est défendue par les autorités sur le marché, que ce soit à 1,17 (sa valeur à sa création) ou à 1,20. Aujourd’hui, la parité à 1,30 est défendue, d’abord par le patronat, puis par les hommes politiques, puis les grands argentiers.
Une augmentation de la valeur de l’euro est susceptible de raboter la croissance prévue en 2004. Hommes politiques et entrepreneurs sont intervenus, chacun, sur un registre très précis, ce qui me fait penser que la situation va bientôt se stabiliser.
Le sommet du G7 qui doit se tenir la semaine prochaine provoquera-t-il une évolution en matière de taux de change ?
Jean-Paul BETBEZE
Hier soir, dans son communiqué, Alan Greenspan n’a plus parlé « de période considérable » avant qu’il augmente ses taux, mais de « patience », ce qui laisse entendre qu’il prépare quelque chose. Par « volatilité », les autorités entendent « stabilité » des taux. Le coût de l’argent s’élève à 2 % en Europe et à 1 % aux Etats-Unis : la montée des taux est l’aboutissement du processus. Il faut donc stabiliser les idées des marchés avant d’intervenir pas les taux d’intérêt.
Pourquoi les marchés campent-ils sur une réserve prudente, malgré les propos tenus par Alan Greenspan ?
Jean-Paul BETBEZE
Vous pourrez raconter à vos enfants que vous avez assisté à la formation de la deuxième bulle financière de l’histoire boursière, basée sur la valorisation fantasmatique des nouvelles technologies. Le CAC 40 est alors monté à 6 900 ! L’après-krach est toujours compliqué : c’est ce qui se passe.
Aujourd’hui, les cours ont sensiblement remonté, surtout aux USA ! Les entreprises américaines fabriquent de la productivité, donc de la croissance et, désormais des emplois, même si c’est au prix d’une politique budgétaire risquée. Dans ce contexte, les marchés font preuve d’attentisme, et plus encore de confiance.
A l’instar du gouvernement, escomptez-vous une crise de la croissance en France en 2004 ?
Jean-Paul BETBEZE
Je ne crois pas du tout que le gouvernement pense qu’il y aura crise de la croissance, bien au contraire. Vous remarquerez ensuite que les hommes politiques reprennent de plus en plus les prévisions des économistes. Le gouvernement a suivi le conseil que plusieurs d’entre nous avaient émis : il ne sert à rien de se battre pour 0,2 % de croissance ! Autant prendre le consensus ! Encore faut-il, aujourd’hui, pour que la croissance reparte, que les entreprises abandonnent leur attitude attentiste et qu’elles investissent, en profitant des faibles taux d’intérêt.
La promesse du Président de la République, à savoir qu’à compter du 1er janvier 2004, toutes les entreprises qui engageraient des investissements seront exonérées de la taxe professionnelle pendant dix-huit mois, est-elle de nature à encourager ces dernières ?
Jean-Paul BETBEZE
Tout à fait, mais les effets de cette mesure ne seront sensibles qu’en 2006 : les entrepreneurs ont donc accueilli la nouvelle et anticipent sur ses effets. La France affiche la productivité par heure travaillée la plus importante au monde, mais, pour des raisons qui m’échappent (!), nous sommes passés aux 35 heures. En outre, nous affichons un taux de chômage beaucoup trop élevé. Pour apaiser ces tensions, le gouvernement allège la charge fiscale des entreprises et celle qui pèse sur les bas salaires. La croissance génèrera alors des emplois, mais ne nous attendons pas à des miracles.
Les 200 000 créations d’entreprises enregistrées en 2003 représentent-elles un nouveau souffle pour l’économie française ?
Jean-Paul BETBEZE
Ces créations sont générées par l’émergence de nouvelles possibilités : nouveaux marchés, révolution technologique, opportunités pour les créateurs d’entreprises…La croissance, qui est mouvement par essence, ne doit pas se buter sur des rigidités trop fortes en matière d’emploi ou de protection des biens des entrepreneurs (par exemple la saisie de sa maison). Les deux tiers des nouvelles entreprises sont un échec, d’où l’importance de laisser d’autres chances aux créateurs.
Est-il possible pour les nouveaux adhérents à l’Union Européenne de rejoindre la zone dès 2007, compte tenu des difficultés que rencontrent les économies des pays membres à converger ?
Jean-Paul BETBEZE
C’est rechercher la difficulté pour des pays en transition que de vouloir intégrer prématurément une monnaie forte et de perdre ainsi la marge de liberté que représente le taux de change ! Mieux vaut promouvoir un changement graduel et organisé.
Livre d'or
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