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Synthèse des débats

Jacques ARNOULD
Requiem pour Darwin par J.ARNOULD
par Jacques ARNOULD

Frère Dominicain, Docteur en histoire des sciences et en théologie, Chargé de mission au CNES sur la dimension éthique, sociale et culturelle des activités spatiales
Mercredi 29 Avril 2009

 



Requiem pour Darwin est le titre de votre dernier ouvrage, paru chez Salvator l’année où l’on célèbre le bicentenaire de la naissance du célèbre naturaliste anglais et les 150 ans de son œuvre fondamentale : L’Origine des espèces. Tout d’abord, pouvez-vous nous dire en quelques mots quel est l’apport fondamental de Darwin ?

Jacques ARNOULD
D’abord bonsoir, et merci pour votre invitation, qui me permet de passer quelques heures à Bordeaux. Jusqu’au milieu du 19ème siècle, la compréhension du vivant était essentiellement fixiste. Les gens pensaient que le monde était apparu ou avait été créé quelques milliers d’années auparavant et que les espèces avaient émergé de la Terre ou étaient descendues du Ciel, indépendamment les unes des autres et de manière définitive. Le monde était perçu un peu comme un jardin à la française, où les allées sont bien tracées, avec différents types de fleurs dans chaque parterre– un tout parfaitement ordonné en somme. Il y avait cependant déjà eu quelques problèmes, notamment avec la découverte des fossiles : on voyait bien que c’était les traces, dans la pierre, d’êtres vivants qui n’existent plus aujourd’hui. Quelques décennies avant Darwin, des français comme Cuvier ou Lamarck avaient commencé à élaborer une vision plus historique, transformiste ou évolutionniste du monde. Mais aucun d’entre eux n’avaient réussi à synthétiser l’ensemble des données en un système cohérent. C’est Darwin qui va y parvenir et cela lui a pris un certain temps : il fait son célèbre tour du monde entre 1831 et 1836, et c’est seulement 23 ans plus tard, en 1859, qu’il publie l’Origine des espèces.Il propose une théorie, au sens scientifique du terme, qui explique la répartition des espèces sur la planète et le lien entre les espèces actuelles et celles que l’on trouve dans les fossiles. Ce sera une véritable révolution, d’abord du point de vue scientifique.

On est à la moitié du 19ème siècle. Pourquoi un travail sur cette question de l’évolutionnisme à ce moment de l’histoire des sciences et des idées ? Etait-ce un hasard ou une nécessité ?

Jacques ARNOULD
Vous évoquez sans doute, avec les notions de hasard et de nécessité, le célèbre livre de Jacques Monod. Je dirais que les deux étaient mêlés. L’idée du transformisme était dans l’air du temps. Même le grand Linné qui avait entamé, au 18ème siècle, une histoire naturelle – qui n’a rien d’une histoire puisqu’il s’agit d’une description de la totalité des espèces existantes – et qui avait donc une vision très fixiste, réalise à la fin de sa vie que les choses n’étaient sans doute pas si figées. Lamarck également va très loin dans sa Philosophie zoologique : il a, lui aussi, l’idée d’une transformation. Il y a donc une forme de nécessité : à un moment donné, quelqu’un va nécessairement réussir à articuler tous ces éléments – ce sera Darwin. En même temps, le hasard joue aussi un rôle : par exemple, les Anglais ont mis en place vers 1840 un système de poste efficace, dont Darwin va profiter. Il entretient un véritable réseau avec les sélectionneurs anglais afin de comprendre les principes de la sélection artificielle. Une partie de sa théorie, on le sait, repose sur l’idée d’une sélection naturelle. C’est donc bien un mélange des deux : le génie, scientifique, artistique ou philosophique, est toujours un mélange de hasard et de nécessité.

Lors de sa sortie, L’origine des espèces a suscité de vives réactions en Angleterre et en Europe. Vous notez cependant que la diffusion de sa théorie fut lente en France. Pour quelles raisons d’après vous ?

Jacques ARNOULD
De nombreux historiens se sont penchés sur la question et vous répondraient sans doute beaucoup mieux que moi. Ce phénomène s’explique en partie par les prédécesseurs de Darwin : Lamarck, scientifique français, a failli découvrir la théorie de l’évolution. Il y a donc une réticence de la part de la communauté scientifique française, qui constate que c’est un anglais et non un français qui a eu ce coup de génie. D’autres éléments, que je ne maîtrise pas, comme l’organisation de l’Université à l’époque, ont dû jouer.

La théorie de Darwin a depuis évolué, révélant au fur et à mesure certains de ses limites : Darwin est-il encore moderne en 2009 ?

Jacques ARNOULD
Je dirais d’abord que Darwin est moderne dans la démarche scientifique qu’il adopte. Il ne cesse d’accumuler les expériences et les données. Il va par exemple s’inscrire à un club d’éleveurs de pigeons, pour voir comment on pratique la sélection artificielle. Il teste ses théories pour en éprouver l’efficacité et les limites. Si l’on observe ensuite le contenu de sa théorie, on constate bien sûr qu’il n’a pu l’élaborer qu’avec les moyens dont il disposait à l’époque. Il y a en particulier une chose qu’il ne connaissait pas : on a retrouvé dans sa bibliothèque un ouvrage qui n’a pas été ouvert. Il s’agit d’une revue dans laquelle un obscur naturaliste, Mendel, donne les premiers éléments de la génétique. Darwin n’a pas connu ses travaux. Il a fallu attendre une quarantaine d’années pour que les lois de la génétique soient redécouvertes. L’un des grands enjeux du début du 20ème siècle, bien après la mort de Darwin en 1882, consistera en la réalisation d’une synthèse de tous les savoirs qui se sont développés soit à partir des travaux de Darwin, soit en parallèle à ceux-ci (génétique, écologie, taxonomie etc) : c’est ce qu’on appelle la théorie synthétique de l’évolution. Mais attention, parler de synthèse ne signifie pas arriver au terme du travail. Au même moment, d’autres s’attaquaient en effet à un problème inhérent à la théorie de l’évolution : est-elle progressive ou se fait-elle par sauts ? Les deux visions existent et se sont opposées, sans quitter le terrain darwinien. Aujourd’hui, on peut considérer que nous sommes encore dans un contexte darwinien.

Requiem pour Darwin : pourquoi ce titre ? Qu’entendez-vous par « requiem » ? S’agit-il d’enterrer Darwin ? Ou de lui rendre hommage dans la sérénité ?

Jacques ARNOULD
Ce n’est pas à vous, étudiants de cette école, que j’apprendrai que lorsqu’on veut vendre un produit, il faut soigner son emballage ! J’ai commencé par trouver ce titre, que j’ai trouvé accrocheur. Ensuite, au-delà de cet aspect, j’ai trouvé qu’il était intéressant. On m’a effectivement accusé de vouloir enterrer Darwin – qui est pourtant mort et enterré depuis longtemps, à la Westminster Abbaye, qui n’est rien moins que le « haut lieu des mâles dominants » d’après un historien ! Vous voulez le récupérer, m’a-t-on dit. Ce n’est pas non plus de cela dont il s’agit. On célèbre Darwin aujourd’hui, on l’attaque aussi beaucoup. Très modestement, car je ne suis pas historien des sciences spécialiste de Darwin, je voulais lui rendre un hommage lucide parce que je crois que c’est vraiment un grand homme. En lisant ses livres, j’étais époustouflé par la grande qualité scientifique de ses travaux et par son honnêteté. A posteriori, je pense donc qu’il mérite un requiem au sens d’hommage.

Vous avez l’habitude de dire qu’entre Dieu et Darwin, c’est une « mésentente cordiale ». Que pensait le naturaliste anglais de Dieu et de la religion ?

Jacques ARNOULD
La question de Dieu revient très souvent dans l’œuvre de Darwin, notamment dans son Autobiographie, dont je recommande la lecture. Il est né dans un milieu croyant, mais original. Sa famille ne fait pas partie de l’Eglise anglicane mais de l’Eglise unitarienne, qui est un peu à part. Il y a aussi toute une tradition de libre-penseur parmi ses ancêtres. Charles Darwin a quant à lui fait des études de théologie. Son parcours intellectuel va le faire passer d’une vision créationniste du monde, à une approche finaliste – avec l’idée d’un grand architecte du monde – jusqu’à ce que lui-même se désigne comme un « agnostique ». C’est la position que l’on peut retenir de Darwin. Dans son œuvre, certaines choses vont dans le sens de Dieu, d’autres non. Il s’interroge : peut-il y avoir quelqu’un derrière le « struggle for life », le combat pour la vie ? On voit comment la réflexion scientifique devient philosophique. Dans sa propre existence également, on voit une évolution : la foi était présente dans sa vie, sa femme notamment était très croyante. A la suite d’un événement tragique, la mort d’Annie, sa fille préférée, il déclare ne pas pouvoir accepter qu’il existe un Dieu. De ce jour-là, il refuse d’accompagner sa famille à la messe. Il restera pourtant toujours très proche du curé de sa paroisse, dont il était très ami, même s’ils n’étaient jamais d’accord.

Ecartelé entre science et religion, vraisemblablement conscient d’avoir une « bombe entre les mains », Darwin a-t-il été tenté à un moment par le compromis, voire par la dissimulation de sa découverte ?

Jacques ARNOULD
Charles Darwin n’est pas un homme de compromis. C’est un scientifique, qui veut faire clairement, lucidement et patiemment son travail de scientifique. S’il avance une idée, c’est qu’il l’a élaborée en s’appuyant sur un certain nombre de données. Il était tout à fait conscient d’avoir une bombe entre les mains – il y a une lettre à l’un de ses amis dans laquelle il dit : « je pense que les espèces ne sont pas fixes mais j’ai l’impression d’avouer un crime ». Il savait qu’il amorçait une véritable révolution scientifique. La plupart des membres de la communauté scientifique étaient fixistes. Il y avait bien quelques prémices transformistes, mais c’était des gens que l’on regardait comme des prérévolutionnaires ou des anarchistes. Il y avait aussi l’opinion publique. Les gens n’étaient absolument pas prêts à entendre ce qu’allait dire Darwin, qui n’est pas que « l’homme descend du singe », ce qui n’est que la caricature que l’on fait de Darwin : il allait dire plus simplement que l’ancêtre de l’homme est à classer parmi les singes. Dès la parution de l’Origine des espèces, alors même qu’il ne parle pas de l’espèce humaine, les gens ont compris que l’un des problèmes qu’allait poser cette théorie, c’est la place que va y occuper l’homme. Il était prudent, mais il n’a pas cherché le compromis ni la démission, contrairement à ce que dit la légende.

L’objet de la controverse et des passions soulevées, c’est la place de l’homme, qui n’est plus au centre de l’univers. Retrouve-t-on pourtant des valeurs humanistes dans le discours du scientifique anglais ?

Jacques ARNOULD
L’apparent grand perdant de la théorie de Darwin, c’est en effet l’homme en tant que fleuron de la nature. Il n’est plus qu’une espèce comme une autre ou quasiment comme une autre, puisqu’il est issu de la transformation des espèces. Darwin est-il pour autant un anti-humaniste ? Pas du tout. Ce qui l’intéresse, c’est une vision scientifique des choses : comment en sommes-nous arrivés là ? Il va en permanence examiner toutes les données qui l’entourent pour comprendre cette évolution. Mais il ne livre pas une vision régressive de l’humanité ; au contraire, c’est plutôt une vision progressiste. L’homme en est arrivé là par un effet de progrès qui, de génération en génération, s’accumule dans l’espèce humaine. Darwin est clair sur ce point : l’espèce humaine a une place singulière.

Darwin a décrit le principe de la « sélection naturelle ». Quelle a été l’influence de sa théorie sur la communauté intellectuelle de la fin du 19ème siècle – je pense en particulier au Surhomme de Nietzsche ?

Jacques ARNOULD
J’avoue ne pas pouvoir répondre très précisément à cette question. C’est vrai que Nietzsche fait allusion, dans ses travaux, aux idées nouvelles de Darwin. Quelle est l’influence précise de Darwin sur la théorie de Nietzsche ? Je ne suis pas assez spécialiste de Nietzsche pour répondre. Ce que je peux dire en revanche, c’est qu’avec la théorie de Darwin, c’est toute la compréhension de l’homme par les sciences qui est en jeu. Les sciences sont-elles une régression ou au contraire l’occasion de mieux comprendre l’homme, en lui laissant une part de responsabilité dans son propre destin ? C’est sans doute là que réside la principale influence de Darwin. Il a remis l’homme au sein de la nature. Freud a ainsi décrit les trois grandes révolutions qui ont bouleversé la conception moderne de l’homme : celle de Galilée et Copernic, qui a montré que la Terre n’est pas le centre de l’univers ; celle de Darwin, qui montre que l’homme n’est qu’une espèce parmi d’autres, et enfin la révolution de Freud lui-même. Darwin donne à l’homme l’occasion de reprendre son histoire en main. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire : Socrate avait déjà fait cette révolution en disant que l’homme n’est pas un fétu de paille, emporté par la volonté des dieux – c’est ce que signifie sa reprise du « Connais-toi toi-même » de Delphes: en connaissant le monde et les dieux, tu vas reprendre ton destin en mains.

Le terme de « sélection » est devenu riche en connotations : quelle a été la récupération politique de cette théorie scientifique ? Peut-on dire qu’elle a servi à un moment de caution à la politique nazie ?

Jacques ARNOULD
Du vivant de Darwin déjà, il y a eu cette récupération. Francis Galton, jeune cousin de Darwin, un peu jaloux de son succès, va faire siennes ses idées et poser les bases de ce qu’on appelle l’eugénisme. Il y a ce que Darwin décrit comme la sélection naturelle. Mais à l’intérieur de l’espèce humaine, on observe une tendance qui pousse au contraire à s’occuper des malades, des classes défavorisées etc. Il y a donc contradiction entre les deux. Galton va en conclure qu’il ne faut pas s’opposer au travail de la nature : l’espèce humaine risque de stagner, voire de régresser. Il faut réintroduire l’idée d’une sélection analogue à celle de la nature dans l’espèce humaine – voilà le principe de l’eugénisme. Ce courant se développe au début du 20ème siècle et rencontre un grand succès. Darwin a cependant toujours refusé de tirer les mêmes conclusions que son cousin. Pour lui, l’humain a été capable de s’opposer à la sélection naturelle et il lui faut continuer dans cette voie. Avant d’être prise au sérieux par les Nazis allemands, n’oublions pas que les Etats-Unis aussi ont eu une politique eugéniste très forte. L’eugénisme a aussi existé en France, même après 1945. On peut s’interroger aujourd’hui sur certaines pratiques médicales où il devient difficile de distinguer ce qui relève du « bien-être » et du « bien-naître » de l’humanité. Entre les deux la frontière n’est pas facile à poser.

Comment est-on passé, justement, du principe de « sélection naturelle » à l’eugénisme et plus largement aux problématiques d’éthique médicale contemporaines ?

Jacques ARNOULD
Aujourd’hui on peut parfois avoir l’impression que le phénomène de sélection est bloqué : mais ce n’est pas le cas. Des pratiques culturelles comme la médecine, la chimie ou la génétique permettent en effet à l’homme de prendre en main son destin, mais cela n’empêche en rien l’évolution de se poursuivre, soit dans l’humain lui-même soit dans son environnement. La question qui se pose, c’est de savoir comment gérer les moyens dont nous nous sommes dotés pour influencer notre avenir en tant qu’espèce. Pour certains, l’espèce humaine ne vivra pas plus de quelques décennies ou un siècle. Pour d’autres au contraire, l’humanité sera toujours présente dans 100 000 ans. Entre les deux, il y a la question de savoir ce que nous allons faire de tous les outils scientifiques, comme la génétique, que nous avons développés. Je suis aujourd’hui frappé par notre difficulté à prendre du recul, car il ne s’agit pas ici uniquement de technique. La question est : que voulons-nous ? Car à la question « vers quoi l’évolution mène-t-elle », Darwin a toujours répondu « je n’en sais rien ». La science n’est pas prophétique. Cela ne doit pas nous empêcher de nous demander ce que nous voulons pour demain – car même sans parler d’eugénisme, il est clair qu’on fait des choix quand on utilise certaines pratiques médicales.

Pourquoi vous, frère dominicain, choisir d’écrire un requiem pour Darwin ? Pour clarifier la position de l’Eglise ? Quelle est-elle précisément ?

Jacques ARNOULD
Mon but n’était pas de clarifier la position de l’Eglise, mais plutôt de clarifier ma position personnelle. J’ai voulu faire très modestement le point sur ce personnage. La difficulté est que l’on mélange en permanence Darwin, théorie de l’évolution, théorie de la sélection naturelle, eugénisme. La position de l’Eglise catholique a varié : en 1860, un concile d’évêques allemands affirme que les idées contenues dans l’Origine des espèces sont dangereuses. Aujourd’hui, sa position la plus officielle est celle proclamée par Jean-Paul II en 1996, selon laquelle l’évolution est un fait. A partir de ce fait, on a élaboré des théories qui doivent être abordées comme des théories scientifiques, non définitives, qui ne prétendent pas à la vérité. Il s’agit en outre de travail humain, qui peut donc toujours s’appuyer sur des idéologies et des partis pris. Enfin, pour la tradition chrétienne, le tout de l’homme ne se réduit pas à ce qu’en dit la science ou plutôt, la science ne peut pas dire le tout de l’homme. Il faut intégrer d’autres dimensions pour saisir le propre de l’humanité.

On constate à certains endroits un retour en force du courant créationniste, en particulier aux Etats-Unis. Vous avez écrit plusieurs ouvrages sur l’évolutionnisme et le créationnisme. Selon vous, pourquoi Darwin fait-il encore peur à certains croyants ?

Jacques ARNOULD
Je me pose aussi la question. Car personnellement, il ne me fait pas peur. Je crois que ce qui effraie, c’est le fait de détrôner l’homme et de le ramener au rang d’animal. Jean-Didier Vincent, neurobiologiste bordelais, explique par exemple tous les sentiments humains à partir de phénomènes bio-chimiques. Il y a un côté très réducteur de la méthode scientifique qui est parfois effrayant. Je crois aussi que cela fait peur parce que si la perception du vivant que Darwin et les scientifiques proposent est vraie, cela nous amène pas à revenir sur nos convictions religieuses et à faire un travail d’intelligence un peu profond, ce qui peut rebuter, soit par paresse, soit parce qu’on redoute de savoir jusqu’où cela va mener.

Vous avez rappelé le trio que constituent Copernic, Darwin et Freud, qui ont relégué l’homme à sa vraie place. Je suis croyant et je voudrais savoir si vous pouvez nous donner quelques raisons théologiques de croire à la résurrection, à la vie éternelle et à la communion des saints ?

Jacques ARNOULD
Il faut bien distinguer deux registres. Quand Galilée, Darwin, Freud et tous leurs successeurs mettent en cause la place de l’homme, c’est d’un point de vue scientifique qu’ils travaillent. Ils n’affirment pas pour autant que l’homme n’est rien. Ils étaient tous fiers d’eux-mêmes, en tant que scientifiques et donc en tant qu’êtres conscients capables de penser. L’anthropocentrisme, qui est mis en question d’un point de vue astronomique, biologique et psychologique n’est pas mis en question quant à la conscience que nous avons de nous-mêmes. C’est notre singularité humaine, dont nous pouvons être fiers. Si l’on passe ensuite au registre religieux, on entre dans un domaine où il n’y a pas de preuves. La foi s’impose à moi, mais personne ne peut me l’imposer. Dans la question des liens entre science et religion, je me demande donc toujours à quel endroit se situent le conflit ou le dialogue. Mais on ne peut pas atteindre le niveau de la conviction profonde des gens.

Un certain nombre de revues, à la disposition du public ici même, font état des recherches de l’Université Interdisciplinaire de Paris, à laquelle appartiennent de nombreux scientifiques. Ils défendent des thèses créationnistes et notamment la théorie du dessein intelligent. Quelle est votre position de croyant et de chercheur face à ces personnes ?

Jacques ARNOULD
Contrairement à ce que certains journalistes ont cru comprendre, je n’appartiens pas à l’UIP. Il s’agit d’une association culturelle, qui a un propos que je ne qualifierais pas de créationniste car les propos sont trop variés pour autoriser cette étiquette. Parmi ceux qui interviennent dans ce cadre-là, certains sont cependant proches de courants créationnistes ou défendent l’idée de « dessein intelligent ». C’est donc un ensemble assez divers et mouvant et qui, de manière générale, n’aime pas beaucoup Darwin. Pour eux, le monde a un sens, et ce sens peut être, en grande partie, prouvé par la science. Je ne partage pas cette approche volontariste. Pour moi le monde a un sens bien sûr, mais je ne cherche pas à le prouver par la science et je n’ai pas besoin de la science pour savoir que la vie a un sens. L’histoire du monde est suffisamment insensée pour que l’affirmation selon laquelle « le monde a un sens » relève en soi du credo. Il s’agit d’une profession de foi, qui peut d’ailleurs être complètement athée, et qui invite, voire contraint à une certaine attitude face au monde et à ses contemporains. Je ne partage pas ce qui me semble être, de la part de l’UIP, une espèce d’obsession pour prouver que le monde a un sens.

Si je peux comprendre qu’un croyant ne soit pas créationniste, je ne vois pas comment un chrétien peut ne pas être sensible aux thèses du dessein intelligent.

Jacques ARNOULD
Excellente question. Pour moi les créationnistes sont, même si je ne partage pas leur thèse, une chance pour la science et pour les croyants – en particulier les créationnistes de la dernière génération, qui disent que le monde des astres et du vivant est trop complexe et trop ordonné pour être le fruit du hasard et de la sélection. Il y a au sein du vivant une finalité qui pose la question d’un finalisme. C’est une question qui est loin d’être résolue par les scientifiques. Claude Bernard rencontrait déjà ce problème dans l’étude de la biologie ; on le retrouve sous la plume d’un Jacques Monod de façon évidente. L’ « Intelligent Design » part de ce constat qu’il y a une finalité à l’œuvre dans le vivant. Le philosophe des sciences Dominique Lecourt note qu’il y a deux types d’Intelligent Design : une forme faible et une forme forte. La forme faible part de l’observation de l’histoire du vivant et du cosmos et constate avec étonnement – pour en demeurer au stade de l’étonnement, qui est une bonne posture philosophique en soi – que de nombreux éléments ont rendu possible la vie sur terre et que celle-ci ne peut être due au hasard. La forme faible du dessein intelligent cherche donc à souligner ces éléments qui font sens. La forme forte de ce courant affirme, elle, que ces éléments sont la preuve que l’apparition de la vie était voulue et qu’il y a une finalité supérieure. La science ne peut pas, bien sûr, admettre une telle affirmation, puisqu’elle ne travaille qu’à partir des éléments observables. Je suis très intéressé par la forme faible de l’Intelligent Design, car elle nous rend plus sensibles au pourquoi des choses. Mais tirer de tout ce que nous savons et de ce que nous ne savons pas une preuve de l’existence d’une intelligence supérieure me paraît aller trop loin. Comme croyant, je crois qu’il existe un créateur. Mais je ne le confonds pas avec ce Dieu « bouche-trou » qui est parfois utilisé par les défenseurs du dessein intelligent.

Quand on enseigne l’épistémologie, la première question que l’on se pose c’est : « Dieu existe-t-il », est-ce une question scientifique ? Ne vaut-il pas mieux rechercher d’abord la modestie et séparer clairement science et religion ?

Jacques ARNOULD
Tout à fait. En juin 1860 a d’ailleurs eu lieu le célèbre débat d’Oxford, au cours duquel se sont opposés Samuel Wilberforce et Thomas Huxley, dit « le bouledogue de Darwin ». Huxley réclamait déjà que l’on sépare religion et science, pour permettre aux scientifiques de faire leur travail. A chacun son domaine de compétences. Mais il faut se méfier d’une chose, que Dominique Lecourt a bien remarquée : l’homme n’est pas schizophrène, il a besoin de rassembler les choses. Il faut séparer donc les adversaires, mais pour mieux proposer un dialogue entre les deux partis.

Vous avez dit que la théorie de l’évolution était un fait. A l’intérieur d’une espèce, certes, mais entre espèces ce n’est pas du tout démontré. La théorie de l’évolution sera un jour falsifiée au sens de Popper. Le chrétien doit donc, au lieu de se poser des tas de questions entre Bible et science, attendre patiemment.

Jacques ARNOULD
Il me semble que vous ne m’avez pas écouté. Je n’ai jamais dit que la théorie de l’évolution était un fait, mais que l’évolution était un fait. Plus précisément, j’ai évoqué la position officielle de l’Eglise, énoncée par Jean-Paul II en 1996. Il déclare que l’évolution des espèces est un fait et que le monde n’a pas toujours été tel qu’il est. Ensuite, il y a des théories qui sont élaborées à partir de ce fait, ce sont les théories de l’évolution, qui sont effectivement falsifiables et peuvent être remises en cause par une révolution scientifique (au sens de Thomas Kuhn). Tout scientifique cherche à expliquer l’ensemble des faits dans une théorie d’ensemble cohérente, mais il ne peut pas se permettre de tomber dans le dogmatisme.

Une question de croyant : comment conciliez-vous l’évolution de l’homme et l’existence de l’âme ? Quand est-elle apparue ?

Jacques ARNOULD
Qu’entendez-vous par âme ?

La même chose que vous.

Jacques ARNOULD
Mais je ne sais pas ce qu’est une âme ! Il y a les différentes sortes d’âmes que distingue la théologie. Il y a aussi l’approche dualiste de l’âme et du corps, le principe aristotélicien d’une âme qui informe la matière. Les théologiens médiévaux considèrent qu’il y a une âme dans tous les vivants, végétative dans les plantes, spirituelle dans l’homme. Thomas d’Acquin disait que l’âme est infusée par Dieu dans l’homme. Ce qu’il y a de divin en l’homme lui est donné par Dieu. Ce n’est pas la conception de l’Eglise aujourd’hui, sinon elle n’aurait pas cette position sur l’avortement. L’Eglise pose que dès qu’il y a conception, fusion de deux gamètes, il y a un être humain, âme comprise. Nous sommes aujourd’hui, je crois, un peu obnubilés par la question du commencement, et l’on comprend bien pourquoi. Il faut ici écouter la sagesse des scientifiques, qui nous disent que les commencements sont en général inatteignables. C’est ce que disaient Teilhard de Chardin, mais aussi Darwin : puisque je ne peux pas remonter jusqu’aux commencements, je suis agnostique. Il faut de la modestie et s’interroger : qu’est ce que j’entends par âme ? La vraie question est : qu’est-ce que cela veut dire que l’homme ait une âme? , plutôt que : quand est ce que cela a commencé ? Quelles sont les conséquences sur mon lien aux autres, sur mon rapport au monde ? Voilà la question qui m’intéresse.






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