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AccueilSynthèse des débats
L’ONU a dénoncé le grave stress subi par les systèmes économiques, environnementaux et sociaux partout dans le Monde. Comment expliquez-vous que cela ne soit devenu un sujet prégnant qu’aujourd’hui ?Geneviève FERONELa temporalité de nos économies est déconnectée du travail de fond. L’ONU est en quelque sorte notre conscience collective, sensée attirer notre attention sur les problématiques politiques, géopolitiques et environnementales, mais sans réel relais opérationnel et sans déclinaison à court terme. En outre, la conscience morale que constituent les Nations Unies peut indisposer la communauté internationale. Le développement durable est-il un effet de mode ou un véritable enjeu stratégique pour notre société ?Geneviève FERONEJ’aimerai beaucoup que le développement durable constitue un effet de mode. Cela signifierait que les problèmes seraient résolus à terme. Au contraire, nous vivons l’émergence d’un nouveau paradigme, qui modifiera complètement et durablement nos modes de vie, nos organisations économiques, sociales, politiques. Les entreprises animent un modèle de développement insoutenable. Pour le corriger, elles devraient opérer un profond changement de culture et de stratégie, être socialement responsables. La Responsabilité Sociale de l'Entreprise (RSE) est-elle la transposition du concept de développement durable vers l’entreprise ?Geneviève FERONELe mot anglais « sustainable » (soutenable) met en avant ce qui est possible dans un faisceau de contraintes. L’approche développement durable consiste à réfléchir aux façons de continuer à vivre, produire, travailler, dans un contexte de plus en plus contraint. L’aspect le plus visible est l’environnement. La responsabilité sociale de l’entreprise au sens large est de prendre en compte ses enjeux, infléchir la stratégie et les modes d’organisation. Il s’agit d’abord d’observer le monde et la place de l’entreprise. L’entreprise doit prendre ses responsabilités, dans le cadre de son périmètre d’intervention. Le développement durable s’appuie avant tout sur le principe de réalité (impact) et de responsabilité (optimisation de l’organisation). La RSE (Responsabilité Sociale de l'Entreprise) consiste donc à modifier ses modes d’organisation de façon à prendre en compte les contraintes nouvelles. Cependant, l’entreprise n’est pas le seul acteur du développement durable : gouvernements, organismes supranationaux et individus y contribuent également. Vous vous situez dans une démarche constructiviste.Geneviève FERONECe sujet, chiffres à l’appui, est alarmiste. Le site du PNUE en témoigne. Cependant, j’essaie de donner envie plutôt que de faire peur. Vous affirmez que le développement durable constitue une formidable opportunité d’innovation pour toutes les forces vives. Pouvez-vous citer des exemples significatifs ?Geneviève FERONEEn général, l’évolution dans un univers contraint fait émerger l’innovation. Dans le cas du développement durable, la question de la diversité est passionnante. En Europe, il semblerait que l’on assiste à une nouvelle répartition des forces vives, avec un inversement des courbes démographiques. Dans ce contexte, les enjeux de diversité, de mixité hommes / femmes sont fondamentaux. Un DRH doit ainsi innover socialement pour mettre en œuvre la diversité, directement corrélée à la performance. L’entreprise doit être en phase avec la société et ses clients. Or, l’observation des trombinoscopes de nombreuses entreprises témoigne d’une puissante endogamie. D’un point de vue environnemental, les exemples foisonnent : mise en place de technologies moins énergivores, transformation des déchets en ressource, etc. En matière d’aménagement du territoire, la gestion d’une collectivité locale peut inviter à réfléchir au maillage territorial, intégrant les problématiques du développement durable : développement économique, habitat, aménagement, transports. Il s’agit d’intervenir en toute cohérence. Cela suppose une réflexion concertée mariant intelligence politique, économique et scientifique. Quel regard portez-vous sur les avancées du développement durable dans la stratégie des entreprises ?Geneviève FERONELa fonction d’une entreprise est de générer du profit. Cela induit des contraintes incontournables. Intégrer le développement durable consiste à faire comprendre aux entreprises que nous partageons un même langage : celui de la pérennité et du développement de leurs activités en s’adaptant et en transformant des contraintes en opportunités. Les agences de notation sont des interfaces entre la société civile et le monde économique. Nous nous situons dans une logique d’amélioration continue et non de sanctions. Nous avons permis aux entreprises de prendre conscience d’enjeux, quelquefois lourds. Or, une entreprise ne peut infléchir sa stratégie facilement. Il a donc fallu trouver un mode de relation pragmatique. Les agences de notations extra-financières livrent des informations sur la façon dont les entreprises ont intégré le développement durable. Or, ces données deviennent de plus en plus stratégiques et peuvent changer le regard des investisseurs. Certaines entreprises se situent vraiment dans une logique cosmétique, d’image, du développement durable. Celui-ci est alors un sujet de communication institutionnelle. Quelques unes s’inscrivent dans des logiques défensives et considèrent que le développement durable n’intègre pas leur champ. Les entreprises dans des logiques de conformité, par respect de la législation, sont les plus nombreuses. D’autres suivent une approche managériale volontariste, comprenant que la responsabilité sociale s’intègre dans une logique de performances. Enfin, certaines entreprises, du fait de leur activité, ont compris que leur business model sera complètement modifié et proposent des produits et services inexistants actuellement, mais incontournables demain. Il s’agit d’entreprises du domaine des énergies, des utilities, de petits secteurs de pointe des biotechnologies, approches multiservices, etc. Quelle est la pertinence des rapports de développement durable imposés par les nouvelles lois de régulation économique ?Geneviève FERONEIls sont utiles s’ils permettent à des parties prenantes extérieures de se forger une opinion plus juste et transparente de la qualité du management et de la stratégie de l’entreprise compte tenu de ses contraintes. Selon moi, ce document devrait être intégré au rapport annuel. En effet, à terme, il serait souhaitable de s’inscrire dans une vision de performance globale et arrêter de scinder les données financières et plutôt sociétales, environnementales, tout aussi fondamentales dans la création de valeur de l’entreprise. Or, cette logique est loin d’être partagée. Qu’en est-il des PME, qui représentent 99 % des entreprises européennes et 66 % de l’emploi ?Geneviève FERONELes grandes entreprises sont souvent des agrégations de PME. Le développement durable intéresse beaucoup également le "private equity", c’est-à-dire toutes les entreprises dont le capital n’est pas côté en bourse. Ces sujets sont d’ailleurs saisis plus rapidement dans les petites entreprises. En revanche, elles sont extrêmement contraintes par la trésorerie et le court terme. De ce fait, cette dimension est appréhendée comme consommatrice de temps et d’argent, sans retour immédiat. Notre principale difficulté est de leur prouver l’inverse. Par exemple, l’industrie automobile et ses fournisseurs ont déjà intégré les exigences environnementales et techniques. Malheureusement, le volet social demeure la variable d’ajustement. Comment le principe de précaution est-il intégré à la stratégie des entreprises ?Geneviève FERONEJ’aurai tendance à vouloir remplacer le principe de précaution par celui d’innovation et de vigilance. J’ai conscience de la vigilance nécessaire pour le maniement de procédés, de certaines substances. Cependant, la prudence doit être l’affaire d’une communauté plus large que l’entreprise, qui ne peut être juge et partie. Ces débats doivent s’organiser en amont. En revanche, il me semble que l’entreprise doit montrer qu’elle a saisi les enjeux par la voie de l’innovation et de la responsabilité. Le concept de développement durable n’est-il pas en contradiction avec l’intérêt des actionnaires dans la recherche de la rentabilité à court terme ?Geneviève FERONEIl s’agit d’un sujet « philosophique ». L’approche de développement durable est systémique, à moyen et long terme. Les actionnaires se situent dans une logique de court terme et de maximisation du profit totalement antinomique. Ainsi, la durée moyenne de détention d’une action est sept mois. Il est donc difficile de sensibiliser un trader, qui achète des actions uniquement sur des aspects spéculatifs, aux enjeux de développement durable. Pour autant, les investisseurs institutionnels devraient réintégrer l’approche de long terme. Ainsi certains fonds de pension américains considèrent-ils les actions comme des titres de propriété, qui leur confèrent une légitimité sur les sujets sociaux et environnementaux vis-à-vis du management. En effet, le long terme élargi le scope de responsabilité de l’entreprise. Selon moi, la bonne question serait : comment les analystes jeunes, sans expérience de l’entreprise et du management, peuvent-ils, en toute objectivité, estimer le potentiel d’une entreprise ? Or, la règle du jeu actuelle, demandant aux entreprises de publier fréquemment des comptes, est unanimement acceptée. Non seulement cela est inutile, consommateur de ressources, mais cela alimente en permanence la communauté financière qui obéit à des logiques de court terme déconnectées de l’économie réelle. Je suis affolée de constater que tout le monde approuve cette démarche et s’étonne des concepts du développement durable. Pourtant, ceux-ci s’appuient sur le bon sens et prônent la réconciliation de l’économie avec notre horloge biologique. Approuvez-vous la typologie fonds éthiques, fonds socialement responsables et développement durable ? Pouvez-vous donner une définition consensuelle de l’ISR (Investissement Socialement Responsable) ?Geneviève FERONELa sensibilisation sur ces sujets n’est plus en phase avec la réalité. L’investissement éthique est l’expression la plus répandue. Pourtant, cela correspond plutôt à des logiques individuelles et communautaires. En effet, l’investissement éthique est fondé sur l’exclusion. Après s’être appuyé sur des critères religieux dans les années 1920 (quakers), les considérations ont été plus politiques. Or, les ancêtres des agences de notation étaient issus de ces courants et sélectionnaient les entreprises partageant les mêmes valeurs. Des indicateurs discriminants ont été créés. Les critères tabac, alcool, armes, pornographie, jeu, etc. sont les plus simples. Cette forme d’investissements m’est très éloignée. En effet, si cet aiguillon militant a constitué un début, les techniques d’évaluation se sont cependant considérablement « objectivées ». Les critères d’exclusion ont ainsi laissé place à la performance globale. La niche de l’investissement éthique, jugée éphémère, progresse toujours parce qu’elle s’appuie sur des valeurs. Cependant, si l’on applique les critères d’exclusion aux entreprises du CAC 40, il apparaît impossible d’investir. Le développement durable, reposant le principe de réalité, est plus consensuel et parle le langage de l’économie autant que celui des valeurs. Les techniques actuelles d’évaluation permettent de mieux repérer les gisements d’innovation et les entreprises qui s’investissent réellement. Comment appréhender la performance sociale d’une entreprise ?Geneviève FERONECette dimension est rétive à toute forme de quantification. Les référentiels ne sont pas harmonisés. L’aspect social est variable selon les pays et lié à des contraintes législatives, culturelles. Dans les pays anglo-saxons, une entreprise socialement responsable offre un plan de retraite et une mutuelle à ses salariés. En France, elle embauche. En revanche, les aspects environnementaux sont plus transversaux, plus quantitatifs et analysables par secteurs. Ce qui relève de la gestion du capital humain, la gestion des carrières est cependant commun à toutes les entreprises, malgré des procédures différentes selon les structures. Quel est le poids de ISR (Investissement Socialement Responsable) sur le marché français ?Geneviève FERONEIl est extrêmement faible. Aux Etats-Unis, un dollar sur dix est investi avec un filtre éthique. Ces chiffres sont identiques aux Royaume Uni, en Suisse, aux Pays Bas, en Scandinavie où les investisseurs institutionnels jouent un effet de levier considérable, ce qui n’est pas le cas en France. Le fond de réserve des retraites lance régulièrement des appels d’offres ayant une forte composante ISR. Globalement, le poids des ISR en France est actuellement de 3 à 4 % alors qu’il peut atteindre 15 % dans les pays anglo-saxons. Comment demander à des pays en quête de croissance de limiter leur quête de consommation, notamment énergétique, alors que les pays occidentaux ont été largement dispendieux ?Geneviève FERONETout comme l’ONU, nous n’avons pas de légitimité politique et sociale à demander à l’Inde, à la Chine ou au Brésil d’apprendre la sobriété énergétique. Il s’agit d’une forme d’aporie. C’est pourquoi des voix alarmantes se manifestent pour demander des ajustements drastiques. Je considère que ces pays devront régler ces problèmes de façon simultanée. Ce sont les plus importants consommateurs d’énergie, mais confrontés à des problématiques de pollution, de développement, d’aménagement majeures. Il est aussi de leur responsabilité d’apporter des solutions. Pourtant, selon la loi des grandeurs, nous savons que la partie est déjà perdue. Trouver une énergie propre et infinie constitue un mythe. La question du développement durable est probablement la première opportunité, à l’échelle mondiale, de travailler à un PIB vert permettant d’intégrer des éléments environnementaux aux aspects économiques. Auparavant, on jouait au « mistigri spatial » (construire des usines et polluer ailleurs) ou au « mistigri temporel » (les générations futures trouveront la solution). Or, aujourd’hui, nous devons résoudre cette équation face à un problème mondial. Quelle est la définition de la notation sociale et environnementale ?Geneviève FERONELa notation sociale et environnementale doit être utilisée en complément de la notation financière. Celle-ci est apparue au début du XXème siècle, aux Etats-Unis, afin de mesurer la solidité financière d’une entreprise. Elle répondait donc à un besoin d’information indépendante, via une langue commune : la comptabilité. Ainsi sont nées les agences de notations financières, qui sont désormais trois. Depuis dix ans, l’agence de notation sociale et environnementale se situe dans une logique identique. Elle apprécie des éléments de la performance globale. Elle parie sur le fait que l’information selon laquelle l’entreprise la plus innovante socialement, économiquement, environnementalement, sera déterminante pour les investisseurs et les autres parties prenantes. En effet, elle permet aux investisseurs de placer leur argent dans des entreprises pérennes et performantes. Malheureusement, la perception du caractère stratégique de cette information est encore confidentielle. On nous renvoie souvent à la sphère morale et éthique et non économique. Il s’agit d’un terrain qui interpelle le sens, le rôle de chacun. Or, l’entreprise est rétive à ce genre de considération. Il apparaît même obscène de parler de sens, de qualitatif, de social dans un road show financier. Nous sommes perçus comme porteur d’un message qui peut être subversif pour l’entreprise, au sens de Milton Friedman. Quelles sont les six familles d’indicateurs du GRI (Global Reporting Initiative) ?Geneviève FERONEJe ne suis pas un thuriféraire de la GRI. Emanation du PNUE et du CERES, la GRI est une sorte de comptabilité sociale et environnementale. Elle détermine les indicateurs communs à renseigner dans les domaines des ressources humaines, de l’environnement, des clients, de la sous-traitance, de la société civile, etc. Il s’agit d’une approche stakeholders (parties prenantes) par opposition à l’approche shareholders (actionnaires), portant sur les parties prenantes de l’entreprise contractuelles (collaborateurs, actionnaires, clients, fournisseurs) et non contractuelles (société civile, générations futures). Cependant, la GRI dispose d’un statut d’ONG, dépend du financement des organisations publiques et des entreprises, ce qui réduit sa marge de manœuvre dans sa tentative d’apporter une réponse normative à des enjeux encore en ébullition. Cela me paraît dangereux, même s’il est rassurant et légitimant de créer des standards. Il serait nécessaire de garder une capacité d’ajustement par secteur avant de normer ces sujets de façon trop « administrative». Cela signifie-t-il que vous adoptez des critères différents à chaque notation d’une entreprise ?Geneviève FERONELes entreprises sont rétives à une évaluation correspondant à une check list. Par exemple, la certification ISO 14 000 ou l’emploi des handicapés ne constituent pas nécessairement une réponse, selon le secteur d’activités. C’est pourquoi je travaille plutôt en notation sollicitée, dans l’entreprise, plutôt que dans une dimension réductrice, qui capte peu la performance. Même si ces informations peuvent être comparées, elles oublient un matériau inexploité et de meilleure qualité. Comment garantir une indépendance dans le cadre d’une notation sollicitée ?Geneviève FERONEA l’origine, la notation déclarative restituait sous forme de bases de données des informations agrégées. Celles-ci étaient achetées par des investisseurs et leur permettaient de créer des fonds socialement responsables. Aujourd’hui, nous sommes submergés d’informations. Les notations sont réalisées dans des délais courts par des analystes juniors. Cela aboutit à un patchwork mêlant informations captées sur Internet et dans le rapport de développement durable. Selon moi, cela donne la primauté à l’anecdote et à la langue de bois plutôt qu’au travail de fond. Pour la notation sollicitée, nous sommes appelés par les entreprises, qui mettent à notre disposition toutes les informations demandées, y compris confidentielles. Nous demandons à rencontrer des personnes et visiter des sites. Nous sommes rémunérés pour ce service. Le risque de réputation en cas de complaisance est fort et peut nous faire tout simplement disparaître. En outre, il n’est pas logique que les autres parties prenantes paient le coût de la transparence que l’entreprise doit au marché. L’entreprise met à la disposition de ses partenaires l’intégralité de sa note. Cependant, je déplore que, contrairement à la notation financière, la notation extra financière ne soit davantage prise en considération. Comment concluriez-vous ce débat ?Geneviève FERONENous avons beaucoup abordé le long terme, les enjeux émergents, l’économie. Il est nécessaire de réconcilier les dimensions gestion des affaires et la responsabilité sociale et environnementale. Cela pourrait intervenir au travers des fonctions d’exécution et de contrôle. Cela implique un travail important en termes de gouvernement d’entreprise. Mon combat est de sensibiliser les conseils d’administration pour que ces sujets soient considérés comme réellement stratégiques et que l’impulsion émane du plus haut, pour être légitimement démultipliée vers tous les rouages de l’entreprise. L’environnement a toujours été considéré comme un sous-ensemble de l’économie. Aujourd’hui, on commence à se demander si l’économie ne deviendra pas un sous-ensemble de l’environnement, tant les contraintes environnementales pèseront à l’avenir sur les entreprises. Il me semble qu’un conseil d’administration responsable serait inspiré d’envisager sa stratégie sous cet angle. Livre d'or
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