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Synthèse des débats

Edouard TETREAU
© B.Meunier
Analyste au coeur de la folie financière
par Edouard TETREAU

Analyste financier
Mardi 24 Janvier 2006

 



Edouard Tétreau, invité de forumevents le 24 janvier dernier, est lauréat du Prix des Lecteurs du Livre d'Economie organisé par le Sénat et remis le 21 janvier, pour son ouvrage "Analyste au coeur de la folie financière" paru chez Grasset. Ce prix a pour ambition de permettre aux citoyens une meilleure compréhension des questions économiques.

Edouard Tétreau, pouvez-vous nous décrire le métier d’analyste financier ?

Edouard TETREAU
Mon livre, publié un 1er avril, s’efforce de démontrer qu’il ne s’agit pas d’un métier très sérieux ! Enfin, un peu, quand même…Il existe plusieurs sortes d’analystes. Pour ma part, j’intervenais au sein d’une société de bourse du Crédit Lyonnais en tant qu’intermédiaire financier auprès des investisseurs institutionnels ("les zinzins"). Ces derniers ont mandat pour faire fructifier l’argent des particuliers. Ils disposent eux-mêmes de leurs propres analystes ("les buy side"). Néanmoins, ils investissent sur les marchés actions par le biais d’intermédiaires, les courtiers.

L’analyste financier est un expert, spécialisé dans un secteur d’activité. A partir de recherches, il détermine quelles valeurs sont les plus intéressantes. En ce qui me concerne, le hasard m’a conduit à m’occuper plus particulièrement du secteur des médias. Le contrat d’embauche d’un analyste stipule également qu’il est commis de bourse. Cela signifie qu’il est exclusivement rémunéré par une activité commerciale. Il n’est donc pas payé pour conseiller les justes recommandations, mais pour générer le plus possible d’ordres, de volume d’achats et de ventes en bourse.

Face à cette ambiguïté, pensez-vous que ce métier a besoin d’évoluer ?

Edouard TETREAU
Les épargnants confient facilement leur argent à des intermédiaires financiers connus (banques, assurances, etc.). Ils leur accordent toute confiance pour faire fructifier leur épargne. L’objectif de mon livre est d’aider ces personnes à comprendre le marché financier, les maisons de courtage, etc.

Je répondrai à votre question par une anecdote. Le 5 janvier 2000, alors que certaines valeurs doublaient chaque mois, je participais à une réunion dans laquelle nous présentions à nos investisseurs notre stratégie pour l’année. Je leur ai expliqué alors que je ne comprenais plus le marché. Face à mes doutes, mes interlocuteurs m’interrogeaient sur la position à adopter entre la vente et l’achat. J’ai répondu : " Le momentum est trop fort derrière la hausse de la bourse actuellement ; je vous recommande de continuer d’acheter ". Il s’agissait ainsi de ne pas décourager les investisseurs d’acheter. En échangeant ensuite avec mon responsable des ventes, je lui ai expliqué que j’avais failli leur répondre de vendre. Celui-ci m’a répondu qu’il était plus intéressant de toucher des commissions sur des valeurs hautement cotées et qu’il valait mieux avoir tort avec tous les autres que raison tout seul.
J’aurai tendance à répondre positivement à votre question, à l’instar de l’Autorité des Marchés Financiers, dans son dernier rapport sur l’analyse financière indépendante. Actuellement, les investisseurs paient une facture aux courtiers pour exécution de l’ordre, son origination, l’expertise. Pourquoi ne pas établir deux factures distinctes, de façon à définir une valeur pour l’expertise financière ? Cette tendance semble émerger aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

A qui les entreprises et les particuliers peuvent-ils faire confiance pour investir à bon escient ?

Edouard TETREAU
Les fanatiques de la théorie de l’efficience des marchés affirment que ceux-ci ont toujours raison. Ma conviction est que, sur le court terme, le marché a toujours tort. En effet, systématiquement, il sous-évalue ou surévalue les actifs. Telle est sa raison d’être. Si les valeurs ne changeaient pas, cela témoignerait de l’absence d’arbitrages, d’échanges et donc de marché. En revanche, sur le long terme, je crois que le marché a toujours raison. Par exemple, il y a cinq ans, les valeurs Internet atteignaient des valeurs ridiculement hautes, avant de s’effondrer. Aujourd’hui, la capitalisation boursière de ces sociétés montre que l’intuition des marchés dans les années 1999 – 2000 était juste, mais excessive. Cela signifie qu’il convient de ne pas tout rejeter des marchés. Cependant, il faut savoir tenir à distance, au quotidien, leur bruit et leurs excès afin d’en tirer le meilleur parti.

Vous avez été partie prenante de l’épisode Vivendi. Pouvez-vous le commenter ?

Edouard TETREAU
Mon livre raconte quelques épisodes relativement sportifs de mes échanges avec Jean-Marie Messier. En effet, en mars 2002, j’ai publié une note intitulée "La fin d’une exception", mettant en garde contre les mutations rapides du groupe Vivendi et leurs possibles conséquences (faillite, dépôt de bilan, débarquement de son président, etc.). Cela m’a valu quelques menus problèmes…

Cependant, je juge assez détestable le côté "bouc émissaire" de la chute de Jean-Marie Messier. En effet, à cette époque, ses 18 administrateurs le soutenaient et votaient toutes les résolutions qu’il proposait. Les analystes et les journalistes suivaient, poussaient cette formidable aventure française. Est-il normal que Jean-Marie Messier paye toute l’addition- certes très lourde – de ce lamentable fiasco ?

Comment avez-vous réussi à casser le momentum, c’est-à-dire l’emballement des analystes ?

Edouard TETREAU
Si j’ai pu formuler des analyses justes à certains moments, je me suis également trompé à de nombreuses reprises. Finalement comme beaucoup de gens, les analystes passent la moitié de leur temps à se tromper et l’autre moitié à corriger leurs erreurs. Les gourous visionnaires qui ne se trompent jamais, ça n’existe pas. Ni sur les marchés, ni dans la vraie vie.

J’ai simplement tenter de bâtir mon identité et ma crédibilité sur les marchés en prenant le contre-pied des positions dominantes. Les unanimités et les consensus clairement établis me paraissent systématiquement suspects et témoignant d’oublis. Ma philosophie est de prendre du recul par rapport aux bruits des marchés pour s’attacher aux fondamentaux.

En mars 2001, vous vous êtes positionné sur Vivendi à l’encontre de vos collègues. Sur quel élément vous êtes-vous basé ?

Edouard TETREAU
L’épigraphe de mon livre est tirée de Cyrano de Bergerac, dont le nez lui aurait permis d’être un excellent analyste financier ! Plus sérieusement, le fait de ne plus comprendre ce que les acteurs des marchés vous racontent (entreprises, investisseurs, analystes) est un puissant cri d’alarme.

Vous semblez attribuer la responsabilité de la course à la surperformance aux épargnants. Ne noyez-vous pas ainsi celle des opérateurs de bourse ?

Edouard TETREAU
Je répondrai par un exemple concret. Lorsque j’étais analyste, j’ai essayé de faire acheter le groupe Lagardère à l’un des mes principaux clients. L’investisseur a rejeté violemment ma proposition en reprochant à ce groupe de ne pas générer de résultats suffisamment rapides. Parallèlement, ce même interlocuteur m’a demandé de transmettre aux dirigeants d’entreprise que je connaissais le CV de sa sœur, très diplômée, mais au chômage depuis 18 mois. Selon moi, cette attitude relève de la schizophrénie du consommateur qui ne veut pas payer cher les produits et services qu’il consomme, mais se plaint de perdre son travail pour cause d’économies de coûts. Il en va de même pour les épargnants, qui demandent des performances à leur banquier, mais leur reprochent dans le même temps une quête à la performance à court terme.

Si mon livre avait un objectif autre que celui de raconter des histoires drôles, ce serait d’inviter les entreprises et les épargnants à se réapproprier les marchés financiers, en leur montrant qu’une vision à long terme est beaucoup plus gagnante que la recherche de surperformances trimestrielles. Warren Buffet, deuxième fortune mondiale, détient ses actions Coca Cola depuis 42 ans. A force d’obliger les entreprises à surperformer, on les oblige à se doper. Nous devons commencer par revisiter nos propres horizons d’investissement. Sans vouloir exonérer la responsabilité des intervenants, on peut considérer en premier lieu la tête du réseau, à savoir les épargnants.

Dans cette école, nous enseignons le contraire de ce que vous racontez, notamment concernant le court-termisme.

Edouard TETREAU
Vous enseignez la bonne théorie. Les funds value contrariants suivent cette logique. Cependant, tel n’est pas le cas de l’essentiel du marché. La pression sur les investisseurs et les agents économiques est extrêmement forte. Elle s’exerce à la semaine, « à la petite semaine » serai-je tenté de dire. En 1996, les 100 premiers fonds institutionnels mondiaux détenaient en moyenne une action durant 6 ans. Aujourd’hui, la durée moyenne est de 6 mois. Je qualifierai cette situation de zapping. La question se pose quant à votre génération : suit-elle ce mouvement ou décide-t-elle d’investir dans la durée ? Finalement, les marchés financiers constituent un miroir grossissant de notre société. C’est du zapping. La question se pose quant à votre génération : suit-elle ce mouvement ou décide-t-elle d’investir dans la durée ? Finalement, les marchés financiers constituent un miroir grossissant de notre société. Ce phénomène de zapping et de non investissement dans la durée se retrouve dans tous les pans de la société, y compris dans une école de commerce. Et dans de nombreux domaines, professionnels comme personnels. C’est dangereux parce qu’en faisant toujours du zapping, on croit se protéger contre les risques, en court-circuitant ses engagements. Ne jamais choisir, c’est le plus sûr moyen de se tromper tout le temps.

Vous faites un parallèle entre la bulle immobilière et la bulle Internet en termes d’irrationalité. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Edouard TETREAU
Je suis obsédé par les bulles ! Ne prenez donc pas trop aux sérieux mes propos ! La bulle Internet était une blague. L’arme absolue d’Alan Greenspan, qui a permis d’amortir de nombreuses crises, a été de réinjecter de l’argent dans le système financier en abaissant les taux d’intérêts. Aujourd’hui, je vois des bulles sur le marché immobilier, énergétique, etc. Pourtant, nous ne disposons plus d’amortisseur, car les taux d’intérêts sont bas. Or, la pierre constitue la partie dure de la richesse des épargnants. Certains signaux me préoccupent, à l’image de l’allongement de la durée de remboursement des prêts. En Espagne, les banquiers proposent que les enfants se portent caution de prêts de 40 ans, contractés par leurs parents.

Nous avons reçu dernièrement Maria Nowak, pour qui l’allongement de la durée des prêts peut favoriser l’accession à la propriété.

Edouard TETREAU
Je ne le pense pas. En 10 ans, le nombre de crédits immobiliers en France a progressé de 250 %. Le taux de croissance annuel moyen d’un bien immobilier sur les six dernières années est de 14 %, soit un doublement de la valeur en six ans. Cela incite donc à l’achat. D’autant que les banques accordent des prêts sans apport, sur une durée de 30 ans. Elles y ont un intérêt évident, à court terme. En revanche, la situation est fort différente pour les personnes qui ont contracté ces prêts en cas de baisse de la valeur de leur bien.

Que pensez-vous des voies de réformes qui semblent émerger ?

Edouard TETREAU
L’origine du problème et la solution tiennent dans deux mots : affectio societatis, c’est-à-dire le sentiment de faire partie de la même société. Aujourd’hui, l’actionnaire, le salarié et le dirigeant d’une même entreprise n’ont absolument pas cette impression. Ils poursuivent des objectifs divergents. Les 40 entreprises du CAC 40 réaliseront en 2005 plus de 500 milliards de francs de profits. L’essentiel sera distribué sous forme de dividendes, achats d’actions, réduction de capital aux investisseurs, qui restent en moyenne 6 mois dans cette société.

Face à cela, il est nécessaire de réaligner les intérêts. La pire des solutions serait d’abandonner le capitalisme, au profit d’un autre système. Les exemples de la Corée du Nord ou de Cuba ne donnent pas envie. Une autre fausse alternative est l’alter mondialisme. Selon moi, une, sinon LA, solution, est la participation significative des salariés aux profits, au capital et aux organes de direction des entreprises. Les stocks options me paraissent un outil dangereux, qui n’engage pas de prise de risques de la part du dirigeant. En l’absence de participation des salariés, les valeurs mutualistes pourraient aussi être approfondies.

Une intervenante de l’ASAF (Société Française des Analystes Financiers) nous déclarait récemment que le métier d’analyste financier était difficilement conciliable avec une vie de famille pour une femme. Qu’en pensez-vous ?

Edouard TETREAU
Je trouve incroyablement sexiste de laisser sous-entendre qu’il s’agit d’un métier difficile et trop prenant pour une femme. Comme s’il fallait réserver les métiers les plus exigeants, et aussi les plus rémunérateurs, aux hommes. Cela se saurait, si les hommes
"surperformaient" structurellement les femmes sur les marchés financiers, ou ailleurs. J’aurais tendance à penser l’inverse : au Crédit Lyonnais Securities , le meilleur vendeur actions était, et de très loin, une femme. D’une manière générale, dans les métiers d’analyse et de décisions d’investissement, les femmes sont rarement les dernières. Chères auditrices, n’hésitez donc pas à envoyer vos CV aux sociétés de bourse !

Que conseilleriez-vous aux étudiants ici présents quant aux métiers de la finance ?

Edouard TETREAU
En premier lieu, je ne suis pas certain que mon expérience me permette d’affirmer doctement en quoi consiste la finance. Jusqu’à l’âge de 22 ans, j’avais une image assez monolithique de la finance. Or ce secteur regroupe des centaines de métiers, qui peuvent être pratiqués en entreprise, en banque, sur les marchés. Il s’agit d’une porte d’entrée intéressante. La difficulté est de choisir entre les métiers et de rester réaliste. Certaines activités sont en effet très excitantes et lucratives, mais potentiellement aliénantes.

Selon vous, les concepts de responsabilité sociale de l’entreprise et de développement durable sont-ils porteurs ?

Edouard TETREAU
Tout le monde est favorable à ces concepts. Cependant, dans la réalité des faits, la situation est différente. Les investisseurs qui exigent le plus ardemment la corporate governance dans les entreprises sont aussi les derniers à l’appliquer pour eux-mêmes. Les plus importants scandales financiers récents aux Etats-Unis sont les fonds mutuels, qui jouaient avec l’argent des épargnants. Il en est de même pour le développement durable et l’investissement éthique dont se gargarisent les entreprises actuellement. En 1998 – 2000, une entreprise américaine a été saluée pour sa corporate governance : Enron. La pornographie, le tabac, les armes, etc. sont des secteurs porteurs, y compris pour la bourse. Il s’agit donc d’être prudent quant aux déclarations vertueuses. Le monde financier est d’abord celui de la quête de profits. Pour ma part, je préfère investir dans un bastard fund, qui performe bien, et réaffecter des commissions significatives dans des associations caritatives ou des ONG, plutôt que de ne jurer que par le développement durable et "Karcheriser" les ressources humaines des entreprises.

Vous seriez donc favorable à la taxe Tobin ?

Edouard TETREAU
Evidemment. Qui serait contre ? Cependant, il faut avoir à l’esprit le principe de réalité. Taxer est le plus sûr moyen de tuer la richesse. Ou de la détourner. Les paradis fiscaux existent en grand nombre sur la planète. Ce n’est pas nécessairement une bonne solution. Il faut plus penser en termes d’incitation que de punition.

Quelles seront les grandes évolutions sur les marchés actions dans la prochaine décennie ?

Edouard TETREAU
Si votre horizon est bien dix ans et si vous pouvez subir les aléas, je vous conseille de miser tout ce que vous pouvez sur les actions, mais pas un centime sur l’or, ou la pierre : ça ne sert à rien ! Il est nécessaire d’avoir une attitude contrariante. Une entreprise qui ne propose que des dividendes ou des rachats d’actions actuellement n’a plus aucun projet d’avenir. A l’inverse, une entreprise qui ne verse aucun dividende parce qu’elle a des projets de développement, d’investissements en R&D, ressources humaines, croissance externe, innovation etc. sera performante dans une décennie. Le marché commence à primer les entreprises qui prennent des risques et à sanctionner celles qui n’offrent rien d’autre qu’un retour sur investissement immédiat. Au fond, le pire des risques est de n’en prendre aucun.

Quels sont vos projets ?

Edouard TETREAU
Je souhaite continuer à prendre des risques qui le méritent, raconter des histoires drôles pour ne pas se laisser envahir par le tragique, sortir des sentiers battus, proposer des idées saugrenues, inattendues. Faire des erreurs et les corriger. Bref, continuer d’apprendre : l' école de la vie, c’est la meilleure des écoles…après Bordeaux Ecole de Management ! Mais mon projet le plus immédiat est de vous remercier pour ce moment passé avec vous et éventuellement, vous dédicacer mon livre !



Livre d'or
"Le pire des risques, c'est de n'en prendre aucun. Alors, risquons l'affectio societatis, la participation, et tout le reste pour que le capital humain triomphe de la folie financière."

Edouard Tétreau
Bordeaux, le 24 janvier 2006



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