L’organisation de la recherche en France
Axel KAHN
La France dispose d’un système particulier, en ce qu’il est composé de deux types d’institutions publiques : les universités, et de grandes agences de recherche, au premier rang desquels le CNRS, puis l’INSERM, l’INRA, l’INRIA, etc. Ces grandes agences collaborent au sein de l’université, mais deux types de statuts coexistent parmi les chercheurs.
Le financement de la recherche dépend traditionnellement de ces deux types d’institutions ; la situation a changé depuis 2005-2006, avec la création de nouveaux organismes. Le plus important d’entre eux est l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui dispose de moyens considérables et dont le financement par appels d’offres tend à se substituer aux anciens types de financements, qui se concentrent de plus en plus sur les dépenses de fonctionnement. Le grand mouvement des chercheurs de 2004, aboutissant à la démission collective de 80 % des directeurs d’instituts, a amené le pouvoir politique à une position qui semblait leur donner raison. Mais aucun guichet source de revenu n’a été supprimé, tandis que 7 à 8 autres ont été créés ; un directeur d’équipe de recherche, qui passait auparavant 25 à 30 % de son temps à effectuer des demandes de contrats, y consacre désormais 50 % de son activité.
Le gouvernement français investit 2,4 % de son PIB dans la recherche, contre seulement 1,8 % pour le gouvernement britannique. Les résultats de la recherche semblent pourtant meilleurs outre-manche. Comment améliorer l’efficacité de la recherche publique ?
Axel KAHN
Il faut en premier lieu faire une critique des chiffres. Une grande partie de la recherche pour les grands programmes technologiques (TGV, nucléaire), ainsi que d’armement, est incluse dans le chiffre français, et non dans celui des Britanniques. Il est préférable de prendre en compte la recherche proprement civile. Dans ce domaine, la position de la France n’est pas si brillante, étant largement dépassée par la Finlande, la Suède, la Norvège, la Suisse, l’Allemagne, les Etats-Unis, le Japon, etc., et s’établissant à un niveau globalement semblable à celui du Royaume-Uni.
Pour autant, le problème quantitatif n’est pas seul en cause. Il est certainement possible d’améliorer la rentabilité en termes de créativité scientifique. Il existe trois types de recherche :
• la recherche non finalisée, qui ne peut être financée que par le contribuable ;
• la recherche finalisée, dont les buts sont à court ou à long terme, et dont l’initiative privée se désinvestit massivement ;
• le développement.
Un travail sur l’équilibre entre la nature corpusculaire et ondulatoire de la lumière est une recherche en connaissance, du premier type ; la recherche sur les mécanismes du cancer est finalisée à moyen ou long terme ; la mise au point d’un procédé technologique dont on connaît les premiers éléments constitue une recherche finalisée à faible risque et à court terme ; enfin, l’amélioration du rendement d’un pot catalytique constitue de la recherche en développement. Cette dernière est a priori financée par l’initiative privée ; il n’est pas difficile de convaincre les actionnaires dans ce cas, pas plus que pour la recherche finalisée à court terme.
Pour le reste, l’investissement du contribuable est indispensable ; ce financement est plus important aux Etats-Unis qu’en France. Tout se tient : derrière la mécanique quantique de la lumière se profile l’utilisation des lasers en métallurgie ; derrière la théorie de la relativité apparaît le GPS, etc. Les industriels le savent, et les centres de recherche de l’industrie se développent souvent autour des centres publics aux Etats-Unis. Ces entreprises passent des contrats avec les universités, dont une partie est réinvestie dans la recherche plus fondamentale. Les Européens n’ont rien compris à ce système, et veulent donner des incitations à la recherche privée, appelée à compenser l’insuffisance de l’effort public. Cela peut-être efficace pour la recherche en développement et la recherche finalisée, certainement pas pour la recherche dite « fondamentale ».
Jugez-vous fiable le système de notation fondé sur le nombre de publications ou de brevets déposés ?
Axel KAHN
Il a sa vertu, proposant des critères relativement objectifs. La raison d’être d’un scientifique consiste à faire progresser les connaissances et à les communiquer à la communauté internationale ; le niveau des publications est ensuite évalué par la qualité du journal, déterminé par le nombre moyen de citations d’articles publiés dans celui-ci, ainsi que par son propre index de citations. Il existe toutefois certains biais : la description d’un petit progrès technologique dont chacun a besoin peut avoir un index beaucoup plus important qu’un article révolutionnaire mais un peu abscond.
L’exactitude des résultats est donc assurée.
Axel KAHN
Les articles sont évalués par des pairs d’autant plus sévères qu’ils sont concurrents. Pour autant, tant qu’un article n’a pas été validé par d’autres équipes internationales, il demeure une hypothèse intéressante.
Le taux de chômage des docteurs à Bac+8 est de 11 % ; même sur le marché du travail, ils souffrent d’un manque de moyens et d’autonomie et de salaires trop faibles. Pensez-vous que ce métier soit très difficile ?
Axel KAHN
La vente et la communication créent plus de valeur que la création. C’est une raison pour laquelle les écoles de commerce se multiplient. Des diplômés ayant réalisé un post-doctorat, à Bac+10 ou Bac+12, se trouvent dans une situation moins facile qu’un brillant étudiant d’école de commerce.
La fuite des cerveaux est-elle donc légitime ?
Axel KAHN
Oui. Le mouvement des chercheurs n’a pas demandé de diminution du temps de travail ou d’augmentations de salaires, mais simplement que le pays soit fidèle à la parole donnée aux jeunes s’engageant dans cette filière. Il s’agit de l’un des rares mouvements sociaux corporatistes s’engageant sur une base profondément éthique. Des Bac+15 brillants, ayant publié, ne se voient offrir que des CDD et des bourses de 2 000 euros par mois, mais continuent à croire en leur génie ; si les conditions qui leurs sont proposées ne sont pas acceptables, ils partent sans regret.
Dans quelle mesure les pays à bas coût peuvent-ils concurrencer la recherche française ?
Axel KAHN
Ils le peuvent incontestablement. Il y a une dizaine d’année, les « vieux pays » prétendaient pouvoir garder le contrôle de la création conceptuelle, ce qui s’est avéré évidemment faux.
Quelles doivent être les priorités du prochain Président de la République dans le domaine de la recherche ?
Axel KAHN
Il ou elle doit au premier chef comprendre ce qu’est la recherche ; les deux principaux candidats ne donnent pas satisfaction de ce point de vue. La candidate procède d’une gauche qui est devenue agnostique du progrès, voire contestataire des sciences. Le candidat, dans son dogme ultralibéral, ne comprend pas qu’une recherche fondamentale publique forte est la condition du développement de la recherche appliquée, moteur du progrès économique.
La génétique et ses dérives
Dans Et l’homme, dans tout çà ?, vous soulignez qu’un chercheur doit avant tout améliorer les conditions de vie de l’homme. Les chercheurs oublient-ils cette finalité ? Les évolutions de la science et de la médecine vont-elles à l’encontre de la sélection naturelle ?
Axel KAHN
Je n’ai pas dit cela. L’objectif d’un chercheur est d’accéder à la connaissance des lois de la nature. Pour autant, il peut se soucier de l’utilisation des produits dérivés de sa recherche au profit de l’homme.
Votre seconde proposition est de la nature des propositions eugénistes de la fin du XIXe siècle, qui fixaient comme finalité à l’action humaine la sélection des plus aptes. Cette théorie est profondément fausse, pour deux raisons :
• elle n’est pas clairement séparée du darwinisme social ;
• sur le plan génétique, si une maladie est grave, ses porteurs se reproduisent moins que les autres et son risque de propagation est donc plus faible.
Tout énoncé à connotation eugénique est donc infondé.
Pourquoi êtes-vous opposé au clonage des embryons dans un but thérapeutique ?
Axel KAHN
On a réussi à cloner des animaux d’une douzaine d’espèces depuis 1996 ; en 1998, il a été possible de mettre en culture des cellules souches embryonnaires humaines. Il a alors été question de clonage thérapeutique, à partir d’embryons jumeaux de la personne à soigner. L’idée était bonne, si ce n’est que l’on s’est rendu compte qu’elle posait des problèmes éthiques et n’était pas simple à mener à bien. Pour chaque personne à soigner – et l’on parle ici de maladies fréquentes –, il aurait fallu récupérer une centaine d’ovules et une armée de laborantins. En termes de procédé médical, cette solution ne tient pas la route. La communauté scientifique entière s’est pourtant engagée, de même que Nancy Reagan ou Christopher Reeves, au motif que cette méthode était la seule à même de soigner des milliers de personnes. Cette position m’a indignée ; dans notre société, beaucoup des questions importantes sont d’ordre scientifique et technique. Les citoyens doivent se prononcer, et donc recevoir des informations ; le fait que les scientifiques ne transmettent pas leurs connaissances, mais sélectionnent les informations qu’ils délivrent, afin d’être autorisés à faire ce qu’ils souhaitent, est un danger mortel pour la démocratie. Cette recherche peut valoir la peine d’être menée, mais les objections ne doivent pas être oubliées. La très forte consommation d’ovocytes de cette méthode impliquerait d’en acheter de grandes quantités dans les pays pauvres ; ceci constitue un risque éthique particulièrement important.
Que pensez-vous des parents qui conçoivent un enfant pour soigner un autre enfant malade ?
Axel KAHN
Ils le font depuis longtemps sans demander rien à personne. Dans le cas des maladies génétiques, le diagnostic préimplantatoire, permettant de sélectionner celui des embryons in vitro qui ne semble pas destiné à développer la maladie, a été autorisé. Lorsque plusieurs de ces embryons sont utilisables, est-il légitime d’« utiliser » l’un d’entre eux pour sauver son frère ou sa sœur ? Aucun argument ne me semble s’y opposer. Une règle éthique fondamentale, issue d’un impératif kantien, commande de considérer la personne non seulement comme un moyen, mais également comme une fin. Cela étant, Kant n’a jamais indiqué qu’une personne n’était qu’une fin en soi ; ceci vaut pour les enfants : les parents ne détestent pas en général les conditions dans lesquelles ils font des enfants ; ils aiment l’idée de matérialiser leur amour par un enfant ; ils font parfois des enfants pour léguer une fortune, un nom, un règne ou une ferme. L’« enfant-médicament », de même, peut être dans le même temps la fin de lui-même, être aimé comme un enfant, mais également le moyen de guérir son frère ou sa sœur.
Qu’en est-il de la valeur intrinsèque de la vie ? Cette question se pose également pour l’avortement. Pourquoi une personne en bonne santé mériterait-elle par ailleurs plus qu’une autre de vivre ?
Axel KAHN
Je suis favorable à la loi du 17 janvier 1975, dite loi Weil, dans ses deux parties – dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse et interruption médicale de grossesse. J’ai commencé mon internat par la réanimation rénale, voyant des patientes ayant fait des septicémies et des anuries après des avortements clandestins. J’ai vu six à huit femmes mourir dans ces conditions. Sachant que certaines femmes avorteront, ne pouvant supporter l’idée de mettre au monde un enfant, la seule question qui se pose est celle de leur mise en danger. Lorsqu’une femme doit accoucher d’un enfant frappé d’un lourd handicap inaccessible aux thérapies disponibles, la situation est tragique ; l’homme quitte sa femme dans la moitié des cas à peu près. Trois positions se sont opposées lors du débat sur la loi Weil : celle des partisans du respect de toute forme de vie, celle des tenants d’un eugénisme républicain et celle, finalement retenue, s’en remettant au choix de la femme, aidée par le diagnostic prénatal. Il s’agit profondément d’une loi de responsabilité et de liberté, même si elle a connu quelques dérives eugénistes.
Vous avez récemment réagi au thème de la prédisposition génétique à la pédophilie et au suicide. Pensez-vous qu’il existe une influence des gènes sur le fonctionnement du cerveau ?
Axel KAHN
Oui. Mon innéité humaine explique ma capacité d’entendement. Les gènes déterminent les propriétés biologiques de notre organisme ; certains d’entre eux rendent des personnes sensibles aux conséquences de l’alimentation moderne sur l’obésité. Il en va de même avec la fragilité de l’esprit aux conditions du milieu : nous n’avons pas tous la même résistance aux malheurs de la vie. Une anomalie génétique a par exemple été découverte, qui multiplie par trois à cinq le risque d’évoluer vers la délinquance de personnes confrontées dans leur enfance à de la maltraitance. De même, la sensibilité à la dépression face aux malheurs peut être renforcée par des caractères génétiques. Pour autant, il n’existe pas de gènes d’un destin.
Michel Onfray a tort d’estimer que les comportements ne sont que socialement construits ; Nicolas Sarkozy a raison d’insister sur le fait que nous sommes d’une susceptibilité variée aux comportements, mais tort sur l’idée que nous ne pouvons rien à la fragilité créée par les gènes. S’il est Président de la République, il sera en charge du monde dans lequel nous vivons, et non de la qualité de nos gènes ; j’ai donc condamné un comportement qui consistait à s’exonérer a priori de la responsabilité d’une réalité sociale difficile, remarquant dans « La vieille idéologie de la nouvelle droite », que cette position réactive une idéologie datant pratiquement du darwinisme.
L’homme, ce roseau pensant. Essai sur les racines de la nature humaine
Pourquoi avoir choisi cette citation de Blaise Pascal, « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais un roseau pensant » ?
Axel KAHN
Il n’existe pas de manière plus claire de poser le problème que j’ai voulu traiter. Pour le biologiste, l’homme est un avatar banal de l’évolution, dont les gènes sont à 50 % identiques à ceux de la levure ; nous sommes pourtant femmes et hommes. Il s’agit de comprendre comment le roseau est parvenu à la pensée.
Dans quelle mesure le comportement humain peut-il relever de l’instinct ?
Axel KAHN
L’être humain est un animal soumis aux mêmes déterminants biologiques que les autres animaux. Lorsqu’il est agit par ses instincts, l’homme a cependant développé la capacité de se poser la question de ces déterminants, de se surplomber, de se regarder agir et penser. Il se pose donc la question de la valeur morale, ré-humanisant y compris les comportements instinctifs. Les êtres humains créent la tendresse, la poésie, l’art, la musique, etc., à partir du phénomène de la reproduction qui demeure pour autant de nature animale.
Peut-on distinguer les désirs déterminés par un comportement primaire des autres ?
Axel KAHN
Parmi les mammifères, il existe un enchaînement causal reproductif dont la légitimité évolutionniste est évidente. La complexification des circuits mentaux, caractéristique de l’homme, amène à la dissociation de cet enchaînement. La parade n’aboutit pas nécessairement à l’accouplement ; le plaisir sexuel n’a pas toujours pour but la reproduction. L’éclatement de l’enchaînement causal commence toutefois avant l’être humain, chez les bonobos par exemple, qui pratiquent le cunnilingus et la fellation hétérosexuelle et homosexuelle. Ils le font toutefois au grand jour, contrairement à l’homme, qui ne peut exister qu’au travers le regard de l’autre et ne peut s’empêcher de penser aux conséquences de ses ébats sur d’éventuels spectateurs, ce qui le rend moins disponible ; ceci explique la pudeur en amour.