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AccueilSynthèse des débats
La vie selon Albert JACQUARD ?Albert JACQUARD
En 1953, on a découvert l’ADN, molécule de la vie. La vie est un mystère mais elle semble enclose dans une simple formule chimique. Je pense que le mot “ vie ” est amené à disparaître comme le mot “ flogisitique ” au XVIIIème siècle : les savants expliquaient ainsi la combustion ; le bois brûlait parce qu’en lui était enclos un principe flogistique. Plus tard, Lavoisier a compris que c’était l’air alentour qui permettait la combustion : le mot flogisitique a ainsi disparu. De même, la vie est un principe qui concerne les êtres “ qui sont nés et qui ne sont pas encore morts ”. C’est aussi un principe inexpliqué.Big bang, création de l’homme et communauté.Albert JACQUARD
Je rappelle que le bing bang a créé notre univers, comme une purée sans grumeaux. Peu à peu, des grumeaux se sont formés, se sont diversifiés et ont interagi. Le temps, qu’on a toujours présenté comme le grand destructeur, est au contraire celui qui a façonné notre univers actuel. Il a construit des chefs d’œuvre comme la Terre : cela a pris 15 milliards d’années. Des quarks se sont rassemblés pour former des protons et des neutrons, puis des noyaux, des molécules, etc. Cette complexité a grandi et entre autre formé la vie. Nous sommes nous-mêmes les champions de cette complexité : notre cerveau comporte 100 millions de neurones, connectés par un million de milliard de connexions. Nous sommes l’aboutissement local d’un chemin vers la complexité. Cela étant, il existe un objet encore plus complexe que vous et moi : c’est la communauté humaine, qui regroupe 6 milliards d’hommes, tous divers. La communauté est au fond “ la complexité de la complexité ”. Les hommes réalisent des rapports subtils entre eux : ils sont en interaction et ne sont pas un “ simple tas d’hommes ”. C’est bien la rencontre des hommes qui crée l’élément le plus complexe de la vie qui est la communauté humaine. Ce n’est pas la nature qui fait l’homme mais les hommes entre eux qui, réalisant la communauté, prolongent l’évolution.Karl Marx a dit que l’essence de l’humanité n’est pas dans chacun des êtres humains mais dans la communauté humaine. De même, Jésus à dit : "lorsque vous serez réunis, je serai parmi vous". A plusieurs, nous sommes plus que nous-mêmes. La vie, ce n’est que de la chimie, de l’ADN, etc… La rencontre est beaucoup plus admirable : vivre, c’est être capable de rencontre. Depuis la découverte de l’ADN, on assiste à une chosification de la vie. Peut-on chosifier la vie et la respecter en même temps ?Albert JACQUARD
L’ADN est bien une chose, pas plus respectable que le benzène ou l’acide sulfurique. Nous pouvons modifier l’ADN, en bons chimistes que nous sommes. L’ADN n’est qu’une molécule. La place du sacré se déplace : le mystère de la vie est éclairci mais le mystère humain de la rencontre et de l’invention demeure. Nous allons au-delà de la nature et de la chimie : nous sommes ce que la nature a fait – les molécules en nous font leur métier – et ce que la communauté réalise, en transformant l’individu rempli d’ADN en personne, en qui est enclos le sacré. La personne est un mystère, à la fois auto-fabriqué par l’ADN et réalisé par la communauté. C’est l’éternelle dualité de la nature et de la culture. Nous sommes surtout ce que nous sommes devenus avec les autres : nous tissons des liens toute notre vie. Le système éducatif doit apprendre à l’enfant de tisser des liens pour devenir une personne. Rimbaud dit : “ Je est un autre ”. C’est tout à fait vrai dans ce contexte. Un système éducatif parfait aurait pour devise “ Ici on apprend l’art de la rencontre ”.Aujourd’hui, nous sommes capables de cultiver des cellules et de développer les greffes. Nous ne faisons que prolonger la médecine en cela. Ce n’est pas la vie qui est respectable, mais la personne humaine. Quand Pasteur a inoculé la rage à un petit garçon, c’était abominable pour beaucoup et c’était pourtant un coup de génie. Aujourd’hui, on cultive des cellules pour permettre de nouvelles greffes : c’est tout à fait légitime, mais il y a des risques de dérapage. Le clonage est l’un d’eux, fréquemment évoqué. Cela étant, un nouvel Albert Jacquard, fabriqué à l’identique, ne serait jamais moi-même. Il lui arriverait tant de choses différentes…. L’acte de fabriquer un clone n’est pas répréhensible en soi : c’est la finalité de l’acte qui est essentielle. Si on cultive un clone vivant uniquement comme source de pièces de rechange, c’est horrible car on touche ici à la finalité de la personne humaine. On fabriquerait un homme pour qu’il ne le soit pas lui-même. Le soir d’Hiroshima, Einstein a reconnu qu’il y a des choses qu’il ne faut pas faire. Nous sommes face à cette problématique aujourd’hui. Que dire encore du clonage et de ses différentes applications ?Albert JACQUARD
Le clonage thérapeutique vise à fabriquer des cellules à partir d’un noyau. Ces cellules auront le même patrimoine génétique qu’un individu donné et permettront de fournir des greffes. Le clonage reproductif, quant à lui, vise à me reproduire moi-même à l’identique : c’est un retour en arrière de 3 milliards d’années, puisque les bactéries, à l’époque, se reproduisaient-elles aussi à l’identique. Par la suite, la procréation – deux personnes qui en fabriquent une troisième – a été inventée et a permis la diversité et l’évolution. J’estime que le clonage reproductif ne sert à rien et doit être combattu. Récemment, un couple possédait un mauvais gène, qui, activé suite à la procréation, condamnait un enfant. Le clonage thérapeutique a permis au bébé de ce couple d’éviter l’activation du gène néfaste. Pour moi, c’est une avancée : je ne comprends pas que l’Eglise condamne cela. Depuis toujours, nous disons “ Non ” à la nature : c’est notre rôle sur la Terre. Autrefois, à peine un enfant sur quatre survivait. Notre action sur le monde est d’évoluer, tout en ne perdant pas de vue la finalité de nos actes.Quelle est la finalité du décryptage du génome humain ?Albert JACQUARD
Le décryptage est issu du constat qu’il existe 3 milliards 200 millions de lettres A, C, G et T qui composent l’ADN dans l’homme. Cette séquence de lettres a été décodée récemment et est une source d’information immense. Dans ce contexte, nous ne devons pas perdre de vue la finalité de la personne. Le décryptage n’est qu’un acte scientifique, qui ne doit pas nous effrayer. A l’époque, disséquer des cadavres était également tabou et, peu à peu, les hommes ont accepté de le faire. Cela a permis des avancées.Je rappelle qu’il y a 10 siècles, les hommes ont inventé l’arbalète, qui représentait un progrès par rapport à l’arc : l’arbalète permettait de traverser les cuirasses des soldats. Mais les militaires se sont demandés si c’était là un acte bien moral. Le Concile de 1139 a alors répondu que toute bataille entre bons chrétiens devait proscrire l’arbalète… La France vient d'autoriser l’utilisation d’embryons congelés à des fins thérapeutiques. Qu’en pensez-vous ?Albert JACQUARD
La fécondation in vitro a été autorisée il y a plusieurs années. A présent, on va plus loin et les bébés éprouvettes sont utilisés autrement… Cela étant, la personne, issue de l’intention des parents de procréer, doit demeurer sacrée. C’est cela qu’il faut sauvegarder.La Cour de Cassation a indemnisé Nicolas, jeune handicapé qui n’avait pas demandé à naître… Qu’en pensez-vous ?Albert JACQUARD
La vie n’a pas de sens mais la vie humaine est sacrée. Le petit Nicolas a reçu le cadeau d’appartenir à la communauté humaine, même s’il est aveugle, sourd, et en quelque sorte victime. Je ne comprends pas qu’on indemnise quelqu’un pour avoir “ subi ” l’introduction dans la communauté humaine.Que pensez-vous de l’eugénisme ?Albert JACQUARD
Je suis ouvert à tout ce qui évite l’activation de mauvais gènes dans le cadre de la procréation. Il est normal de proposer un avortement quand l’on se rend compte qu’un fœtus va naître avec une maladie terrible : c’est la volonté du couple, qui souhaite que son enfant échappe à la fatalité. En revanche, l’eugénisme “ collectif ” - décidé par une collectivité qui souhaiterait fabriquer des hommes selon des critères définis – est répréhensible. Je rappelle que la procréation, dans son principe, vise à faire n’importe quoi à tous les coups. C’est la règle du jeu depuis des milliards d’années : cela permet de faire du nouveau, du complexe et de l’imprévisible. On aurait d’ailleurs pu imaginer que la procréation se fasse à trois et non pas à deux : la nature, en tous cas, s’est pour l’instant arrêté à deux !Que dire de la commercialisation du génome ?Albert JACQUARD
Je suis scandalisé que l’on brevète le génome. On brevète une invention, pas une découverte. On n’a jamais breveté l’hydrogène…Les découvreurs devraient plutôt descendre dans la rue pour nous expliquer ce qu’est le gène, comme le fit Archimède à Syracuse. Un découvreur ne veut jamais l’emporter sur les autres, mais plutôt sur lui-même, mu par le désir de comprendre. La compétition, pour moi, est la crise juvénile de l’humanité.Vous êtes pourtant polytechnicien et vous avez peut-être été, dans votre jeune âge, en compétition avec les autres…Albert JACQUARD
Je l’étais surtout avec moi-même. Cela étant, le classement d’entrée à Polytechnique signe plus un conformisme qu’un écart de compétence avec les autres. Je veux que l’on supprime la hiérarchie et les concours, car l’uni-dimensionnalité est une trahison de la réalité. Pour entrer à l’ENA, il faut avoir 25 ans et plaire à des vieux de 60 ans : c’est ridicule !La compétition est parfois un moteur pour l’être humain…Albert JACQUARD
Je préfère le terme d’émulation : on peut se comparer à l’autre et essayer d’être meilleur, sans entrer dans un cadre d’affrontement. Les mathématiques permettent justement de triompher de soi-même et non des autres : le but est de comprendre ce qu’on n’avait pas compris et d’approfondir le savoir. Ainsi, il faut supprimer les concours, mais pas les examens.Comment lutter contre la compétition qui anime nos sociétés au niveau global ?Albert JACQUARD
Il faut refuser la compétition. Cela étant, il y a quelques jours, avec l’équipe de Droit au Logement, j’ai été heureux d’être compétitif : lors d’une occupation de logements vides, j’ai réussi à distancer un CRS à la course. J’ai fait un acte illégal mais légitime : nous avons logé 20 familles sans abri dans un immeuble vide depuis 3 ans. C’est ma façon de lutter contre une société compétitive, en aidant des gens non compétitifs : mon but est de transformer à long terme la mentalité de la société française. Des jugements récents sont le signe de cette évolution, en reconnaissant par exemple le droit à certaines familles d’occuper des logements vides.Vous avez écrit que nous avons atteint les limites de la planète à supporter les conséquences de nos actes… Quelles sont ces limites ?Albert JACQUARD
Nous connaissons bien notre planète et nous avons les moyens de réfléchir à notre interaction avec elle. Nous n’allons pas quitter la Terre d’ici peu. Il faut faire avec elle. Nous serons peut-être 9 milliards d’hommes en 2050 : nous devons commencer à imaginer cette cohabitation. La Terre peut nourrir tous ces hommes, sans utiliser d’OGM. Le problème est celui de l’allocation des ressources et de la répartition des richesses. Dès lors, dans le cadre de la croissance actuelle, nous devons faire attention à protéger les ressources non renouvelables. Le patrimoine commun de l’humanité est une notion essentielle : les Italiens n’ont pas le droit de démolir Venise. De même, nous devons sauvegarder le pétrole présent dans l’humanité et donc définir un prix et un niveau de consommation optimum pour celui-ci. Le problème de la croissance n’est pas de grandir à tout prix et de consommer encore plus de pétrole : les patrons de Elf ou de Total ne se rendent pas compte qu’ils dilapident les ressources mondiales. Je suis sûr que dans un siècle, on se moquera de nous : on projettera les images des hommes qui tournent en rond sur un circuit de Formule 1, en brûlant du pétrole non renouvelable. Le sport ne doit pas être lié à la compétition : en Afrique, quand un joueur marque un but, il passe dans l’équipe adverse ! En Europe, on achète des hommes qui jouent au foot pour des millions de dollars : le président du PSG est une sorte de “ mère maquerelle ”…Comment transformer le système éducatif ?Albert JACQUARD
Le système éducatif doit préparer une société nouvelle et généraliser l’apprentissage de la capacité à rencontrer l’autre, sur la Terre tout entière. Ce serait la tâche la plus noble de la mondialisation. On pourrait faire une cagnotte commune, que tous les Etats financeraient : la France mettrait beaucoup d’argent et le Guatemala en récupérerait beaucoup. Cet argent permettrait de payer les instituteurs du monde entier.Que dénoncez-vous aujourd’hui dans le capitalisme ?Albert JACQUARD
Je regrette qu’Adam Smith ait posé comme valable la loi de l’offre et de la demande. Selon lui, l’accumulation de tous les égoïsmes aboutit à un optimum collectif. Je ne suis pas d’accord : ce qui est bon pour General Motors n’est pas forcément bon pour les Etats-Unis. Le théorème d’Adam Smith devrait être rejeté. La loi du marché n’est pas naturelle et a été définie par une poignée d’hommes. Le libéralisme n’a rien à voir avec la liberté. J’ai peur que le système éducatif ne fasse que propager cet esprit libéral mondial. J’ai appris que Coca-Cola disposait d’un monopole de distribution des boissons à l’Université du Québec : par ailleurs, Coca-Cola a un droit de regard sur les programmes de l’Université. Je trouve cela regrettable : l’état d’esprit de l’entreprise ne doit pas perméabiliser les lieux où l’on suscite l’intelligence et le savoir.Que dites-vous au chef d’entreprise, qui doit faire des bénéfices s’il ne veut pas licencier son personnel ?Albert JACQUARD
Si Mc Donald's disparaissait, ses employés seraient au chômage. Mais les petits bistrots pourraient les réembaucher, car les clients de Mc Donald's retourneraient manger à midi dans les bistrots. C’est ce raisonnement à plus long terme qui doit nous guider. Pour moi, le chef d’entreprise doit innover et avancer dans des domaines où il n’a pas de concurrents. Dans 1 000 ans, il n’y aura plus de travail car tout sera fait par les robots : le travail est une calamité et une torture ; dans 1 000 ans, nous ferons de la poésie, des mathématiques, etc. Il y aura des robots, mais nous aurons toujours besoin d’instituteurs.Votre rêve d’une humanité sans travail est séduisant. Qui sera l’homme de demain ?Albert JACQUARD
L’être humain est un primate spécifique. Il pense à demain : la nature, elle, ne pense pas à demain. Je crois que l’homme est celui qui a inventé demain : ce demain qui n’existe pas est notre obsession. Nous pensons constamment au monde que nous laisserons à notre enfant. En cela, je pense à l’autre : je ne suis pas celui que l’on voit et qui marche ; je suis surtout celui qui a tissé des liens et qui est fait de rencontres.Questions de la salle.
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