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Synthèse des débats

Abdelatif BENACHENHOU
L'Algérie aujourd'hui : un pays qui gagne
par Abdelatif BENACHENHOU

Conseiller économique du Président de la République Algérienne Abdelaziz Bouteflika et Ministre des Finances
Jeudi 3 Avril 2003

 



La place de l’Algérie dans le concert des nations.
L’Algérie a choisi la voie libérale du développement économique et a rompu avec l’économie dite « administrée ». Pourriez-vous rappelez les différentes étapes de ce processus ?

Abdelatif BENACHENHOU
L’économie administrée, en Algérie, répondait à la nécessité, pour l’Etat, pour des raisons historiques connues, de prendre le commandement de l’économie. L’Indépendance a vu le départ des acteurs économiques et les opérateurs locaux n’étaient pas en mesure d’investir et de construire une économie post-coloniale.

Cette économie étatique a conduit à un certain nombre de dérèglements. Elle est une économie de gaspillage car, en définitive, personne n’est comptable devant personne.

Le choix d’une « économie d’entreprise » - dans laquelle la décision d’investir revient aux entreprises - s’est imposé avec le besoin d’utiliser les ressources de façon différente du fait, notamment, de l’explosion démographique. L’Algérie y est parvenue, très lentement. En 1980, les anciennes grandes entreprises publiques ont été découpées en entreprises de moindre taille. En 1985/86, brutalement, l’Algérie s’est trouvée avec très peu de ressources et avec la nécessité de changer de modèle compte tenu du coût élevé de la production et de l’investissement. Cette réforme est en cours.

Le Général de Gaulle disait que la réforme d’une nation n’est pas une soirée de gala, la réforme d’une économie n’est pas non plus une soirée de gala.

L’Algérie s’est ouverte à l’international et a décidé de développer ses relations avec la France. Quelles sont les origines de ce rapprochement ?

Abdelatif BENACHENHOU
La première motivation est d’ordre géographique : nos pays sont à face à face. La deuxième est d’ordre historique, sachant que 6 millions de Français entretiennent des relations charnelles avec l’Algérie. Enfin, la France est, bon an, mal an, le premier partenaire commercial de l’Algérie. Et le trafic aérien international de l’Algérie se fait essentiellement avec la France.

Les relations économiques franco-algériennes, en l’état, n’étaient pas durables – et c’est le sens de la refondation – pour n’avoir été presque qu’exclusivement commerciales. Le commerce étant le résultat de la production, pour stabiliser les relations économiques franco-algériennes, cette coopération doit se fonder sur l’investissement des entreprises françaises en Algérie. Pour autant, les Algériens investissent aussi de leur côté, contrairement aux idées reçues.

Quelle politique mène le gouvernement pour séduire les investisseurs français ?

Abdelatif BENACHENHOU
L’Algérie présente trois avantages compétitifs :

- son marché, de taille importante et en croissance ;
- sa position centrale au Maghreb ;
- le prix de l’énergie et la qualité de la ressource humaine dans certains domaines.

En outre, l’Algérie assure une solvabilité extérieure du pays tout à fait remarquable.

Enfin, depuis plusieurs années, sous l’impulsion du gouvernement, le coût du travail diminue.
Un dispositif de conversion de dettes en investissements a été mis en place, avec la France, en décembre dernier. De grands groupes français investissent aujourd’hui en Algérie : Danone, Michelin…

Quelle est la valeur ajoutée de ces contrats pour l’économie algérienne ? La multiplication de ces contrats ne risque-t-elle pas de mettre sous dépendance l’économie algérienne ?

Abdelatif BENACHENHOU
Les exemples cités renvoient à des entreprises étrangères qui investissent directement à leurs propres risques : l’Etat algérien ne participe pas financièrement à ces investissements. D’autres opérateurs, pas forcément français, interviennent dans les secteurs de la pharmacie, de la sidérurgie…

Les économistes ont renoncé depuis longtemps à l’idée qu’un pays conserve le contrôle de son économie parce qu’il dispose d’un secteur public important. Au contraire, les pays d’Europe de l’Est ont perdu ce contrôle en raison du poids du secteur public.

Nous avons vendu le secteur de la sidérurgie à un opérateur indien. La production a augmenté de 75 % en un peu plus d’un an. Cela signifie que nous importons moins d’acier de l’étranger. De ce fait, l’emploi est mieux garanti. Puisque le secteur public recule et que le secteur privé avance, nous devons nous interroger sur une reconversion de l’Etat, lequel doit jouer un rôle de contrôle et de régulation.

L’Algérie souhaite également développer ses relations dans le cadre de l’Union du Maghreb…

Abdelatif BENACHENHOU
Aucun économiste maghrébin ne doute de l’importance d’un marché commun et d’un début d’intégration. Une telle union favorise, pour les investisseurs étrangers, l’attractivité économique de l’ensemble, laquelle est supérieure à la somme des attractivités de chaque pays. Elle annule également toute concurrence, sur le plan de cette attractivité, entre les trois pays du Maghreb.

Si cette Union économique est souhaitable dès à présent, elle suppose que chacun des partenaires joue le jeu de l’économie de marché loyalement, afin que chacun tire un avantage de la construction de l’ensemble. L’Algérie n’a aucune crainte quant à la construction du Maghreb économique.

Les divergences entre l’Algérie et le Maroc sur le Sahara occidental sont-elles un frein à la construction de l’Union du Maghreb ?

Abdelatif BENACHENHOU
Nous n’avons pas de divergence sur ce point mais peut-être une lecture différente de la légalité internationale. L’Algérie est très attachée, pour des raisons historiques, à la légalité internationale. En particulier, le peuple algérien et le personnel politique croient et défendent le principe d’autodétermination, qui est inscrit dans la Charte des Nations unies.

Si le référendum d’autodétermination était organisé demain et que le peuple affirmait son appartenance au Maroc, l’Etat algérien serait le premier à applaudir.

La création du Nouveau partenariat économique pour le développement en Afrique vise notamment à favoriser le développement durable. Quelles sont précisément ses missions ?

Abdelatif BENACHENHOU
L’idée du NEPAD est née en 1998, au Japon, lorsque des représentants de l’OUA ont demandé aux membres du G 8 l’annulation de la dette africaine. Ces derniers ont souhaité se voir remettre un projet nouveau. En créant le NEPAD, l’Afrique, dans son ensemble, s’engage à mettre de l’ordre dans la maison et à se gouverner différemment, en adhérant à un certain nombre de valeurs universelles et de règles de conduite. Dans ces conditions, les membres du G 8 acceptent d’ouvrir un certain nombre de dossiers relatifs à la dette, au financement du développement ou à la lutte contre les grandes pandémies.

Le NEPAD est un accord politique entre les leaders africains et le G 8. Le mécanisme d’examen par les pairs a été mis en place : les chefs d’Etat s’autorisent à dialoguer sur leur politique intérieure.

Les problématiques de l’économie intérieure.
Le secteur des hydrocarbures contribue le noyau dur de la stratégie de l’Algérie. Le gouvernement a prévu des ouvertures de capital dans ce secteur. Toutefois, il semblerait que la centrale des travailleurs UGTA (Union générale des travailleurs algériens) ne soit pas favorable à ce projet de réforme.

Abdelatif BENACHENHOU
Le secteur des hydrocarbures représente le tiers de la richesse nationale produite, plus de 95 % de nos recettes d’exportation et les deux tiers de nos recettes fiscales.

La société publique d’exploitation a 40 ans. Et toute organisation qui dure dans le temps engendre des dérèglements. Il s’agit aujourd’hui de consolider la force du secteur, en soustrayant à cette société, la Sonatrac, ses prérogatives de puissance publique et en confiant à l’Etat le soin de délivrer, en toute transparence, les permis de recherche.

On recensera, en 2008, 1 million d’étudiants en Algérie, contre 600 000 aujourd’hui, ce qui suppose un investissement dans l’éducation. Et le secteur des hydrocarbures peut générer davantage de ressources fiscales qu’il ne le fait aujourd’hui.

En dehors de l’octroi de permis et de la fiscalité, nous sommes confrontés à un problème de prix de vente de l’énergie sur le marché intérieur. A l’heure actuelle, 20 % des usagers de l’électricité consomment 80 % de l’électricité produite à des prix largement subventionnés. Cette situation ne peut perdurer.

Le secteur des hydrocarbures fait bien l’objet d’un débat, qui n’est pas achevé.

Le gouvernement semble rencontrer des difficultés à privatiser les entreprises publiques. Quelles sont ces difficultés ? Toutes les entreprises peuvent-elles être privatisées ?

Abdelatif BENACHENHOU
Les entreprises publiques ne sont pas toutes en mauvaise santé. Leur privatisation ne présente pas forcément d’intérêt. En revanche, celles qui sont malades – celles qui consomment plus de ressources qu’elles n’en génèrent, le sont vraiment. Et leur déficit ne peut se creuser éternellement. L’Etat a déjà versé 18 milliards de dollars pour compenser ces pertes, ce qui est considérable. Nous continuons à engager, chaque année, 500 millions de dollars en ce sens, ce qui correspond au budget global du ministère de l’Enseignement supérieur. De surcroît, ces subventions ne permettent pas, pour autant, de sauver ces entreprises. Dans le cadre d’une ouverture des marchés, plus nous attendons, plus nous aurons des difficultés à sauver ces entreprises. Je n’ignore pas que, sans ces 500 millions de dollars, 100 000 familles seraient menacées. Toutefois, la bonne solution consiste-t-elle à verser chaque année un tel montant pour permettre à ces familles de vivre ou bien à leur permettre de gagner leur vie ailleurs en les accompagnant sur le plan social ?

Plusieurs statistiques économiques sont alarmantes. 12 millions d’Algériens seraient en dessous du seuil de pauvreté et près de 30 % de la population serait au chômage, alors même que le gouvernement a lancé un plan de relance…

Abdelatif BENACHENHOU
La pauvreté est le résultat du sous-développement. Elle ne date pas d’hier. En 1962, quand la France a quitté l’Algérie, la pauvreté des Algériens était infiniment plus importante qu’aujourd’hui. L’analphabétisme était plus important, l’accès au logement et à l’éducation était plus réduit. Il convient donc de replacer cette pauvreté dans une perspective historique. En l’occurrence, la pauvreté a massivement reculé au cours des années 70 et 80.

De nouveaux problèmes sont apparus il y a une dizaine d’années en raison de trois phénomènes, et d’abord de la crise de l’agriculture. Alors qu’en Europe, l’évolution de ce secteur est marquée par la diminution du nombre d’exploitations, une augmentation de leur taille, des rendements et des revenus, en Algérie, on a observé depuis 1974 un doublement du nombre d’exploitations. De ce fait, la taille des exploitations ne cesse de se réduire, entraînant une diminution des revenus. Nous évaluons à 6 millions le nombre d’agriculteurs pauvres. Ensuite, l’Algérie manque d’activité et donc d’emplois et de revenus. Il convient donc de favoriser l’investissement. Enfin, paradoxalement, la troisième cause de la pauvreté est la richesse de l’Algérie et le fait que les dépenses de l’Etat ne sont pas suffisamment ciblées. Il convient donc de faire des ajustements et d’apporter une réponse politique.

Nous avons des doutes concernant des statistiques qui, par exemple, assimilent tous les habitants des bidons-villes à des personnes pauvres. Nous ne contestons pas la pauvreté mais estimons qu’elle est parfois mal mesurée. La pauvreté, en Algérie, est d’abord un phénomène rural. Par ailleurs, l’activité du secteur informel est sensiblement plus importante que ce qu’admettent les statisticiens.

Le programme gouvernemental de relance sur le plan culturel et universitaire. L’Algérie est, en revanche, riche sur le plan historique et culturel…

Abdelatif BENACHENHOU
La question de la culture en Algérie, comme ailleurs, renvoie d’abord à un aspect fondamental : le fonctionnement de l’école. Nous devons travailler à sa modernisation, ce qui suppose d’y engager des ressources. Nous avons décidé cette année d’instaurer une quatrième année au collège, ce qui nécessite d’offrir davantage de moyens pédagogiques.

La question linguistique est également posée. Aujourd’hui, les Algériens sont suffisamment sûrs de leur arabité pour aller fréquenter la francophonie.

Reste le problème des infrastructures culturelles et du budget que l’Etat y consacre. Plus que le montant à allouer, il convient de s’interroger sur le contenu et sur la production culturelle.

Deux projets ont récemment été lancés en matière de formation et éducation : le Haut Conseil franco-algérien de coopération universitaire et de recherche, et l’Ecole supérieure algérienne des affaires. Est-ce un moyen de remédier au problème de la fuite des cerveaux ?

Abdelatif BENACHENHOU
L’idée du Haut Conseil franco-algérien de coopération universitaire et de recherche est bonne et doit être suivie d’actions notamment dans le cadre des relations scientifiques entre les universités et en vue de favoriser la délivrance de visas.

L’Ecole supérieure algérienne des affaires est également une excellente initiative. Les entreprises algériennes, publiques comme privées, ont intérêt à améliorer leur organisation et leur gestion, ce qui nécessite de former des managers.

La fuite des cerveaux renvoie à un problème différent. Aucun individu ne quitte son pays de gaieté de cœur. Les aspirations des Algériens s’élèvent avec leur formation et leur qualification et, aussi, sous l’influence des médias. Or certains d’entre eux ne trouvent pas la place qui leur convient dans les entreprises algériennes telles qu’elles sont aujourd’hui organisées. Par conséquent, lorsque les Algériens se sentiront bien dans leurs universités, lorsque l’économie algérienne sera plus réactive, plus moderne, les Algériens reviendront. La réponse à donner n’est donc pas d’ordre administratif.

Denier question : quelle est la position de l’Algérie sur le conflit en Irak ?

Abdelatif BENACHENHOU
Je vous ai indiqué, concernant la question du Sahara occidental, que l’Algérie adhérait totalement au principe de la légalité internationale. Dans le cas de l’Irak, la position de l’Algérie est absolument la même. Il n’existe pas, à l’heure actuelle, de gouvernement mondial. En revanche, l’ONU est censée représenter toutes les nations. Quand on adhère à la démocratie, on doit adhérer aux Nations unies.

Les Nations unies ont adopté une résolution indiquant qu’il existe, en Irak, un risque de détention et d’utilisation d’armes de destruction massive. La communauté internationale devant se prémunir contre ce risque, la résolution prévoit le désarmement de l’Irak de ces armes de destruction massive. C’est le sens de la visite des inspecteurs. Or ce processus a été arrêté alors que le travail d’inspection n’est pas achevé. Et les Etats-Unis ont dit que, plus que l’élimination des armes de destruction massive, ce qui importait était de débarrasser le peuple irakien d’un régime oppresseur. Dès lors, nous sortons du champ juridique de la résolution des Nations unies et nous entrons dans un champ politique. On peut aussi imaginer que demain, la ville d’Alger, ne corresponde pas à la vision parfaite que les Chrétiens du Texas se font de la démocratie.

Je ne suis pas du tout persuadé que cela finira en autre chose que de l’aventure. La position de l’Algérie est simple : la légalité internationale, rien que la légalité internationale.



Livre d'or
L'Université, au sens large du terme, est un lieu de modernité.
Permettez-moi de vous dire l'énorme plaisir que j'ai eu à partager ce moment de dialogue, animé par un vieil ami et deux brillantes intellectuelles.



Abdelatif Benachenhou

Bordeaux, le 3 avril 2003



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