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SUD OUEST - Lundi 27 Mars 2006
" ON NE PEUT PLUS GERER A COURT TERME "
Dans nos sociétés où les problèmes de l'emploi pèsent lourds, le développement durable est dificile à imposer.
Propos recueillis
par Bernard Broustet
"Sud Ouest".
Le thème du développement durable revient comme un leitmotiv dans les discours politiques. N'est-ce pas un effet de mode ?
Geneviève Férone.
Ce n'est pas un effet de mode mais une profonde inversion de tendance, qui commence à peine à se manifester. Le développement durable, c'est-à-dire la nécessité de prendre en compte les facteurs environnementaux et sociaux, fait irruption de manière tangible dans un monde économique traditionnellement axé sur le court terme. Ce phénomène est illustré évidemment par l'envolée du prix de l'énergie, qui va remodeler la donne.
SO.
Discernez-vous déjà du fait de cette situation des changements dans la stratégie des entreprises et dans les choix politiques ?
G.F.
D'ores et déjà, les entreprises du secteur de l'énergie ou des transports ne peuvent pas faire abstraction de cette nouvelle donne. Regardez ce qui se passe dans l'automobile, où tous les grands constructeurs développent leurs solutions, de l'hybride au diesel en passant par la pile à combustible. Par ailleurs, le thème de l'énergie est de plus en plus présent dans le discours des politiques.
SO.
Mais cela suffit-il à bâtir des politiques de long terme ?
G.F.
Compte tenu de leurs marges de manoeuvre, les acteurs économiques et politiques ont beaucoup de mal à appréhender le long termisme. C'est difficile également pour chacun d'entre-nous. Car toute notre technologie, le ryhtme de nos vies sont fondés sur l'immédiateté. Il faut tout avoir dans l'instant. Mais en même temps, si l'on va jusqu'au bout de cette logique, si on ne fait pas preuve de responsabilité, on va laisser une addition très salée à nos petits-enfants. C'est un problème de responsabilité individuelle et collective à la fois.
SO.
Ce changement de comportement n'est pas facile à vivre ...
G.F.
Le développement durable implique en effet de renoncer à des conforts ou à des plaisirs que l'on croyait irréversibles. Cette situation peut engendrer plusieurs types de réactions négatives. Certains optent pour le déni, en se disant que tout cela ne les concerne pas. D'autres se résignent à l'impuissance. D'autres adoptent une position d'agressivité par rapport à la perspective d'une remise en cause de leur style de vie. Mais, dans un même temps, il y a bel et bien un sentiment latent d'inquiétude, voire d'angoisse par rapport aux problèmes énergétiques et environnementaux. Il faut que nous sortions de cette situation schizophrénique. Il faut se rendre compte que nous n'avons qu'une planète à notre disposition, que les ressources fossiles ne sont pas inépuisables, et que nous devons préserver les écosystèmes qui régulent nos conditions de vie.
SO.
Mais nous gaspillons tout de même moins les ressources naturelles et l'énergie qu'auparavant ?
G.F.
Des progrès technologiques ont effectivement permis des progrès dans ce domaine. Et l'instauration des quotas de CO2 a joué dans le même sens. Mais il nous reste beaucoup de chemin à faire. Et, dans le même temps, nous assistons à la croissance accélérée de pays comme la Chine et l'Inde, qui sont tentés de reproduire nos modèles de développement et de consommation. Nous avons vécu dans une situation d'inconscience par rapport à ces enjeux énergétiques et environnementaux. Et voilà que nous sommes tentés de dire à ces pays : " Ne passez pas à la voiture, restez au vélo. "
Cela dépasse les bornes.
SO.
Si nous entrons dans un monde d'énergie et de ressources naturelles rares, ces contraintes ne vont-elles pas aggraver les tensions sociales et les injustices, y compris dans les pays riches ?
G.F.
En effet, pour quelqu'un qui peut se payer un 4*4 de haut de gamme, l'augmentation du prix de l'essence est relativement indolore. Elle peut être en revanche dissuasive pour un smicard. Mais le contexte est encore plus difficile pour les pays émergents. Ils doivent faire face, entre autres, à un énorme afflux de population vers les villes, auquel les changements climatiques ne sont pas étrangers. Ce phénomène est générateur à la fois de tensions sociales et de graves problèmes environnementaux. Dans ces conditions, on ne peut plus se contenter de gérer les choses à court terme, avec une logique purement nationale. Il faut avoir une approche systémique, qui prenne en compte l'ensemble des grands équilibres. Il faut remettre en cause beaucoup de pratiques, comme celles qui consistent à transporter un nombre croissant de produits sur des milliers de kilomètres.
Tout cel se traduit par des coûts indirects souvent considérables pour la collectivité, ce que les économistes appellent des externalités négatives. Mais, dans une société comme la nôtre, où les problèmes d'emploi pèsent si lourds, les politiques qui soulèvent ce genre de thématiques ont du mal à se faire entendre. Le chômage finit par éclipser tous les autres sujets. Regardez ce qui c'est passé à Metaleurop, dans le Nord. Le site était pollué, insalubre. Mais les salariés s'y accrochaient parceque c'était leur emploi.
SO.
Peut-on attendre des marchés financiers qu'ils prennent en compte le développement durable ? Les logiques de profit à court terme ne pèsent-elles pas infiniment plus lourd que ces préoccupations ?
G.F.
Je crois que cette thématique a tendance à peser de plus en plus lourd dans les choix des investisseurs. Autrefois, le développement durable n'avait qu'une dimension cosmétique ou discrétionnaire, en fonction de l'intérêt éventuel que les dirigeants des entreprises lui portaient. Aujourd'hui, les grands groupes sont obligés d'intégrer ce paramètre dans leur stratégie. Car une proportion importante des fonds d'investissement anglo-saxons passent ces facteurs en revue de façon très détaillée. Ils regardent si les entreprises ont une politique vis-à-vis des émissions de CO2, si elles ont des programmes de recherches-développement axés sur les thèmes environnementaux, et si elles s'efforcent d'être moins énergivores. Car l'insuffisante prise en compte de tous ces problèmes peut faire peser à terme un risque sur l'entreprise. Dans ce domaine, des fautes même vénielles peuvent être durement sanctionnées par le marché. Regardez Perrier avec le benzène.
SO.
Le social fait aussi partie du développement durable. Reçoit-il l'attention qu'il mérite de la part des investisseurs ?
G.F.
Globalement, cette thématique n'a pas fait la même percée auprès des investisseurs que celle de l'environnement. C'est dommage, car au-delà de la dimension humaine, c'est aussi une donnée fondamentale de la valeur des entreprises. Et les erreurs ou les fautes commises dans ce domaine peuvent peser lourd dans le cours des entreprises. Regardez à quel point Nike a souffert des révélations sur le travail des enfants chez les sous-traitants.
Geneviève Férone était récemment invitée à donner une conférence à Bordeaux Ecole de Management.
Geneviève Férone, juriste et économiste. Docteur en droit, diplomée des Ecoles supérieures de commerce et d'administration des entreprise, Geneviève Férone s'est spécialisée dans le développement durable. Elle a travaillé de 1992 à 1996 aux Etats-Unis. En 1997, elle fonde la société ARESE, agence française de notation sociale et environnementale sur les entreprisers cotées?. Elle est directeur de BMJ Ratings. Auteur de plusieurs ouvrages, elle a écrit notamment " Le Développement durable, des enjeux stratégiques pour l'entreprise."
© SUD OUEST - Lundi 27 Mars 2006
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