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Synthèse des débats

Serge MARTI
© Bordeaux Ecole de Management
Regards sur 2004
par Serge MARTI

Rédacteur en chef au journal Le Monde, Chef de la séquence "Le Monde économie"
Mardi 6 Avril 2004

 



Serge Marti, vous affirmez, dans le Bilan du Monde 2003 : « que ce soit sur la scène politique et diplomatique internationale ou sur le terrain de l’économie, l’année aura globalement mieux fini qu’elle ne s’était déroulée jusque-là ». Cette année 2003, que vous qualifiez d’Américaine, fut marquée par le déplacement du point d’équilibre du monde avec l’émergence du Groupe Brésil, Russie, Inde et Chine. Après une année 2003 charnière, l’année 2004 sera certainement une année importante sur les plans tant international et géostratégique qu’économique et social.
Quel est votre regard sur l’année 2004 ?

Serge MARTI
L’actualité interpelle les Français sur la Politique intérieure, sur l’Europe - avec l’arrivée de dix nouveaux Etats le 1er mai et les prochaines élections - mais aussi sur la situation internationale avec les prochaines élections américaines, le développement du continent Asiatique, la nouvelle place de la Russie, la question de l’Afrique ainsi que celle du « Grand Moyen-Orient ».

Le concept du « Grand Moyen-Orient », s’étendant du Maroc au Pakistan et dégagé par les Américains, est marqué par une forte hétérogénéité. Le renchérissement du cours du Pétrole s’explique-t-il par un déficit d’approvisionnement du marché ou par des tensions géopolitiques ?

Serge MARTI
A ces deux raisons qu’il convient de retenir, j’ajouterai un troisième élément : la demande exponentielle des pays en phase de développement. D’une manière générale, l’insécurité est un facteur de renchérissement du prix du pétrole brut, tout comme du prix de l’or d’ailleurs. Cela dit, cette fois-ci, les prix demeurent élevés sur une longue période. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène :

- l’insécurité de la zone qui ne garantit pas l’approvisionnement en Irak comme dans d’autres régions,
- l’évolution des relations entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite qui a conduit à une diversification de l’approvisionnement des Etats-Unis,
- la forte croissance de la demande – la Chine est devenue le premier importateur de pétrole.

En conséquence, nous ne pouvons espérer une baisse forte des prix du pétrole, au désespoir des pays non producteurs du pétrole et des pays de l’Union Européenne et des Etats-Unis dont la croissance en sera atténuée.

Comment analysez-vous le retour du pétrole irakien et du pétrole russe sur le marché international ?

Serge MARTI
L’augmentation de la production du pétrole irakien, depuis l’arrivée de la coalition, n’est pas à la hauteur des espérances. Cette production est d’environ 1,2 million de barils par jour, alors qu’elle pourrait dépasser 3 millions de barils. Il s’avère que la situation en Irak est extrêmement préoccupante : ainsi, les attentats sur les oléoducs sont fréquents.

Au final, la Russie constitue le principal acteur du marché pétrolier à tel point qu’elle devient le deuxième producteur après l’Arabie Saoudite (près de 7 millions de barils par jour). La croissance russe repose essentiellement sur cette production. Malheureusement, cette mono-industrie comporte des risques.

Le bilan de la reconstruction en Afghanistan est négatif deux ans après la fin de l’offensive américaine. Que penser de l’échéance portée à mai 2004 pour la rédaction d’une constitution et la tenue d’élections ? Les Etats-Unis ont-ils les moyens de financer la reconstruction de ce pays, laquelle s’élève à plus de 36 milliards de dollars sur quatre ans ?

Serge MARTI
La situation afghane est complexe et se trouve éloignée des espérances. L’on peut ainsi souligner, de façon cynique, que l’un des seules réussites, à ce jour, est que l’Afghanistan est à nouveau le premier producteur mondial de drogue. Par ailleurs, en dehors de Kaboul, l’insécurité demeure. De même, la situation des femmes et la liberté de l’information ont régressé. Certes la société civile tente de se mettre en place mais ce pays reste morcelé par les tensions tribales.
La reconstruction de l’Afghanistan ne sera pas financée par les seuls Etats-Unis – une conférence a été organisée récemment pour répartir le montant de la reconstruction. Malheureusement, seule la moitié de la somme nécessaire a été recueillie. La facture irakienne devrait être d’un montant équivalent, une charge qui sera cependant essentiellement supportée par les Etats-Unis.

Pensez-vous que les attentats de Madrid soient de nature à enrayer la reprise – déjà molle – qui se faisait jour en Europe mais aussi à impacter l’économie internationale ?

Serge MARTI
J’en suis convaincu. Après les attentats commis aux Etats-Unis, nous avons pu constater un ralentissement de l’économie déjà impactée par l’éclatement de la bulle et ce, pendant deux à trois années. D’ailleurs, l’économie américaine, notamment le secteur de l’aviation, reste impactée à ce jour par les attentats du 11 septembre.

De même, l’Europe devrait être impactée par les attentats du 11 mars, notamment sur le plan touristique. Ces attentats sont survenus à un très mauvais moment alors même que l’Europe semblait s’engager dans une relative reprise, après une année 2003 catastrophique.

Depuis plus de deux ans, le Gouvernement américain et la Réserve fédérale adoptent des plans de relance pour soutenir l’activité. Ceux-ci semblent porter leurs fruits, puisque au troisième trimestre 2003, un taux de croissance de 8,2 % fut enregistré.
L’Europe doit-elle s’inspirer du modèle économique américain ?

Serge MARTI
Le modèle économique européen est spécifique, notamment grâce à l’outil Dollar. En conséquence, il ne peut être suivi. Il convient néanmoins de s’inspirer de son développement, de son dynamisme et de sa réactivité. Les dix années de croissance économique ininterrompue que connaissent les Etats-Unis ne sont pas nées du hasard. Dans les années 80, les médias titraient sur la fin de l’empire américain du fait de l’effondrement de nombreux pans industriels. Un rapport universitaire a donc été commandé afin d’identifier les secteurs d’avenir : celui-ci a ainsi su mettre en avant les nouvelles technologies.

Le déficit courant américain a atteint, cette année, 500 milliards de dollars. Devons-nous nous en inquiéter ?

Serge MARTI
L’économie américaine tourne grâce aux déficits. Je ne sais pour autant combien de temps ce système pourra durer. Pour combler ce déficit, des bons du trésor sont édités : ceux-ci sont achetés par les Japonais et les Chinois. En conséquence, les Etats-Unis ne peuvent être trop agressifs, sur le plan commercial, à l’encontre du Japon et de la Chine.

La croissance américaine actuelle vous semble-t-elle pérenne au regard de l’atonie du marché de l’emploi ? Il est vrai que, le mois dernier, 308 000 emplois ont été créés aux Etats-Unis.

Serge MARTI
Jusqu’à présent, la croissance américaine ne s’accompagnait pas d’une reprise de l’emploi. Pourtant, les Américains sont sensibles à cet indicateur – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Georges Bush père a perdu les élections en 1992. Les créations d’emplois ont surpris les analystes : il convient néanmoins d’attendre deux à trois mois afin de vérifier qu’il s’agit d’une tendance. Il n’en demeure pas moins que ces résultats ont accru la confiance du marché.

L’Euro s’est apprécié de 20 % face au Dollar alors même que l’activité était plus vigoureuse aux Etats-Unis – un constat qui met à mal le principe selon lequel monnaie forte et économie forte vont de pair. En conséquence, quelles pistes explorer pour expliquer les variations du couple Euro-Dollar ?

Serge MARTI
D’aucuns diront que les changes conditionnent eux-mêmes la parité des monnaies et qu’il convient de laisser fonctionner le marché. C’est faux : preuve est faite qu’il est possible d’influer sur une monnaie. Les Américains maîtrisent parfaitement cette technique pour vendre leurs produits à meilleur prix et compenser le ralentissement économique. Les Européens ne peuvent malheureusement agir de même car ils sont confrontés à la suprématie du Dollar.

Depuis quelques jours, nous observons un affaiblissement de l’Euro par rapport au Dollar. Pensez-vous que le record enregistré le 18 février puisse encore être atteint ?

Serge MARTI
Je ne saurai m’avancer sur les parités futures. Je remarque néanmoins une contraction des cycles : le mouvement de hausse de l’Euro est intervenu en 18 mois ! Auparavant, un tel mouvement était observé sur cinq à six ans.

Le marché des changes a connu en 2003 une activité très intense. Comment analyser cette effervescence ?

Serge MARTI
Tous les coups semblent effectivement permis – il existe cependant quelques limites. Cela dit, des ajustements interviennent nécessairement entre les méfaits et les bienfaits de tel ou tel comportement monétaire : nous devrions donc observer une parité plus stable du Dollar et de l’Euro.

Face aux échecs de l’OMC, comment réanimer les négociations multilatérales ?

Serge MARTI
Davantage d’équité et de subtilité politique sont nécessaires. Les négociations de Cancun se sont soldées par un échec à la suite de l’impasse sur le dossier du coton, lequel est une caricature du dérèglement du système et des subventions lesquelles pénalisent les pays du Sahel. Les négociations à l’OMC sont de plus en plus techniques. L’Union Européenne et les Etats-Unis n’avaient pas perçu la forte demande des pays émergents, lesquels comptent désormais des géants : ainsi, le Brésil, la Chine et l’Inde sont parvenus à bloquer les négociations en soutenant les pays Africains sur le dossier du coton. Par ailleurs, à l’occasion de la nomination du nouveau Président du FMI, les pays émergents contestent l’accord selon lequel la Banque mondiale serait présidée par un Américain et le FMI par un Européen.

Ces deux phénomènes démontrent que l’Inde et la Chine rejettent un ordre qu’elles n’estiment pas équitable, ce dont - il me semble - nous devons nous réjouir !

Pensez-vous que l’industrie textile en Europe se soit suffisamment restructurée pour faire face à l’arrivée massive de produits bon marché en provenance de l’Asie du fait du démantèlement des accords multi-fibres en 2005 ?

Serge MARTI
Une restructuration est intervenue. De nombreuses entreprises ont ainsi fermé. Parallèlement, de nouvelles formes d’activité sont apparues : des entreprises, en France comme en Italie, ont su demeurer sur le marché. Il reste vrai que le démantèlement de cet accord entraînera un bouleversement total dans le secteur du textile. Il me semble que le danger viendra moins de la Chine que du Vietnam où les coûts sont extrêmement bas. Même les entreprises chinoises se délocalisent au Vietnam.

Quelles sont les perspectives à long terme pour la Chine ?

Serge MARTI
Poutine s’est fixé pour ambition de doubler le PIB de la Russie en 10 ans. La Chine s’est, quant à elle, donné pour mission de quadrupler son PIB en 20 ans, coiffant ainsi, en 2018, l’Europe et, en 2020, les Etats-Unis. Certes, l’économie chinoise représente 1 300 milliards de dollars, contre 13 000 milliards de dollars pour les Etats-Unis et 4 000 milliards pour le Japon. Il reste néanmoins possible que nous assistions à une redistribution des cartes à l’horizon 2020.

Le maintien de cette croissance supposera néanmoins une forte activité. A l’heure actuelle, les Chinois ne perçoivent pas les fruits de cette croissance : 67 % d’entre eux vivent encore dans les campagnes, le solde vivant dans la zone côtière orientale extrêmement riche. Face à ce constat, les dirigeants chinois se sont fixé deux objectifs :

- le rééquilibrage du pays vers l’Ouest,
- la lutte contre la pauvreté.

Le thème du développement durable se limite-t-il à un effet de mode ou marque-t-il une réelle prise de conscience ?

Serge MARTI
Le thème du développement durable doit être compris à la fois comme un effet de mode et comme une prise de conscience. Ce thème a d’ailleurs su investir le domaine de l’entreprise et, désormais, les acteurs du forum de Davos listent le développement durable et le respect de l’environnement parmi les principaux enjeux de l’économie.

Quid du mouvement altermondialiste, à ce jour ?

Serge MARTI
Ce mouvement, bien que protéiforme et cacophonique, me semble porteur de réalités et d’espoirs. Il a vu jour après la crise financière de 1997 laquelle a obligé les institutions internationales et les économistes à revoir les mécanismes. La contestation est également venue de l’intérieur du système, notamment avec Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Economie, mais aussi François Bourguignon, économiste en chef de la Banque Mondiale. Parallèlement, nous avons assisté à une explosion et à une ramification de la société civile : les ONG, qui ont su se professionnaliser, sont devenues des interlocuteurs indispensables de la vie sociale et économique.

Nous assistons à la même évolution que celle qu’a connu le mouvement écologiste, lequel a su structurer son discours.

Les finances françaises se sont dégradées en 2003. Pensez-vous que la France puisse ramener son déficit public à moins de 3 % en 2005, comme elle s’y est engagée auprès de la Commission ?

Serge MARTI
Nous pouvons souhaiter bon courage au nouveau Ministre de l’Economie et des Finances. Aucun pays de l’Union européenne ne peut affirmer mener une politique nationale en la matière compte tenu de l’abandon de souveraineté dans le domaine monétaire et des taux d’intérêt. Seul le levier budgétaire demeure : il reste cependant mis à mal compte tenu de l’importance des déficits enregistrés. En outre, le nouveau Ministre devra respecter les engagements présidentiels et gouvernementaux pris à l’égard des restaurateurs, des buralistes, des intermittents, etc… A l’inverse, le Gouvernement pourra compter sur la relance des privatisations. Beaucoup dépendra de la conjoncture européenne et mondiale.

Le Gouvernement Raffarin table sur une progression du PIB d’1,7 %. Sur quels éléments cette prévision repose-t-elle ?

Serge MARTI
De récentes études annoncent un ralentissement plus marqué de la croissance dans la zone Euro. Il est donc possible que la croissance du PIB se limite à 1,5 %. D’aucuns avanceront qu’un écart de 0,2 point reste peu important : il demeure néanmoins un levier important sur la richesse nationale et l’emploi. Je reste quant à moi modérément optimiste concernant l’emploi et la croissance.

Dans un panorama assez sombre, quels éléments sont, à ce jour, en mesure d’éclairer le marché de l’emploi ?

Serge MARTI
Je crains que la croissance reste en deçà des prévisions. Monsieur Borloo, « Ministre de la Cohésion sociale », devrait formuler un certain nombre de propositions pour concilier une relative mobilité de l’emploi et la nécessaire relance de l’emploi des jeunes, des femmes et des plus âgés.

L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la France fustigent les délocalisations. Peut-on affirmer que la faiblesse de l’emploi, dans l’Union Européenne, est le résultat des délocalisations ?

Serge MARTI
Cette question se pose tant en France, qu’en Europe et aux Etats-Unis. A ce jour, c’est l’Inde qui attire le plus grand nombre des délocalisations avant la Chine, la Malaisie et la République tchèque. Nous assistons actuellement à un transfert des activités industrielles et à l’outsourcing, c'est-à-dire un transfert des services. Il est avancé que, aux Etats-Unis, de quatre à cinq millions d’emplois industriels et tertiaires feront l’objet d’une délocalisation – la moitié pour l’Europe. Les politiques et les syndicats interviennent sur ce thème. Ainsi, la Confédération des syndicats européens négocie actuellement avec les entreprises pour compenser et accompagner ces départs. N’oublions pas que la globalisation ne peut avoir des effets bénéfiques à sens unique : les pays émergents doivent également en tirer profit. Ainsi, en Inde, nous assistons à la création d’une classe moyenne d’environ 200 millions d’habitants. L’on peut d’ailleurs avancer que cette nouvelle classe moyenne, à moyen terme, consommera les produits des pays occidentaux.

L’élargissement de l’Union Européenne n’entraînera-t-il pas un report de l’harmonisation des règles fiscales et sociales ?

Serge MARTI
A terme, il est possible que l’Union Européenne compte 38 pays. Cette ouverture peut être perçue comme un renforcement de l’Union mais aussi comme une dilution. A titre personnel, je considère que la principale difficulté de la construction européenne réside dans le fait d’avoir mené de front trois chantiers extrêmement complexes et ce, dans un temps très court :

- la monnaie unique,
- l’approfondissement des institutions,
- l’élargissement.

Il me semble qu’un de ces dossiers est de trop. Certes, l’Euro est un fait acquis. Cela dit, le risque est grand que les bienfaits d’une monnaie unique se transforment en méfaits de monnaies plurielles. La réflexion économique ne peut être identique pour tous les pays. Le dossier de la Constitution devrait évoluer compte tenu du changement des Gouvernements espagnols et polonais. Il reste, à mon sens, que l’ensemble politique manque singulièrement de cohérence. A ce titre, l’élargissement complexifie la donne. En conséquence, nous devrions assister à la constitution de pôles à même de compenser cette dilution.

A l’heure de la libéralisation du secteur de l’énergie en Europe, pensez-vous qu’il est nécessaire de réglementer ce secteur vital afin d’éviter les dérives observées en Italie et aux Etats-Unis ?

Serge MARTI
La réponse est oui ! Certes, nous devons promouvoir la concurrence. Il reste néanmoins indispensable de mettre en œuvre une politique européenne et des instances européennes de régulation non seulement dans le secteur de l’énergie mais aussi dans les transports. Face aux dérives observées, des garde-fous devront être adoptés.



Livre d'or
Bien loin d'un rendez-vous obligé, une occasion de dialogue privilégié avec les étudiants et leurs enseignants-de l'Ecole de Management de Bordeaux. Toujours aussi attentifs. Toujours aussi curieux. Un plaisir renouvelé.
Bien amicalement

Serge Marti
le mardi 6 avril 2004



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