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Synthèse des débats

Serge MARTI
© Bordeaux Ecole de Management
Euro contre dollar : un défi pour le XXIè siècle ?
par Serge MARTI

Rédacteur en chef au journal Le Monde, Chef de la séquence "Le Monde économie"
Mardi 9 Février 1999

 



L’intérêt suscité par la mise en place de l’euro s’est surtout concentré sur le taux de conversion de la nouvelle monnaie. Pourtant, comme le rappelle Serge Marti dans l’avant-propos du Bilan du Monde, la réalisation de l’unité monétaire introduit une mutation historique d’envergure économique, politique et culturelle sans précédent. L’euro est une monnaie sans nation et les gouvernements ont laissé beaucoup d’inconnues dans le processus de mise en place de la monnaie unique.
L’euro modifie l’équilibre du système monétaire international, dominé depuis 50 ans par le dollar. L’euro concurrencera-t-il le dollar ? L’euro rééquilibrera-t-il l’influence du dollar ? Le dollar et l’euro correspondant à des économies relativement équivalentes, à l’avantage de quelle zone économique la confrontation des deux monnaies tournera-t-elle ?

Serge MARTI
L’euro est né. Il nous faut soit nous en accommoder, soit nous en féliciter. Cette naissance est un bouleversement historique qui a et aura des conséquences économiques, culturelles, politiques et géostratégiques. Nous avons essayé de montrer dans le Bilan du Monde que 1998 est une année charnière, plus que 1999, tant elle a été décisive dans le processus d’élaboration des mutations que nous vivons aujourd’hui. La création de la monnaie unique ouvre sur une période de confrontation entre l’euro et le dollar, l’Europe et les Etats-Unis.

I. Etat des lieux.

1. La création de la zone euro

Le 4 janvier 1999, 45 ans de discussion sur l’unification monétaire ont porté leurs fruits : l’euro est devenu la monnaie officielle de 11 pays de l’Union européenne. Cette mise en place s’est faite au prix d’une bizarrerie : la conservation des monnaies nationales jusqu’en 2002 éloigne l’euro des consommateurs qui ne peuvent encore s’approprier une monnaie qui n’a pas de matérialité. En effet, les billets et les pièces ne seront mis en circulation qu’à partir du 1er janvier 2002. Les supports physiques des monnaies nationales seront supprimés en juillet 2002.
L’euro est la concrétisation de la volonté de onze Etats de renoncer pacifiquement à leur monnaie respective afin de tirer profit des avantages d’une unification monétaire. C’est la troisième phase de l’union économique européenne. La première phase a commencé le 1er janvier 1990 avec la libre circulation des capitaux. La Communauté européenne est, à ce moment-là, devenu l’Union européenne. La deuxième correspond à l’entrée en vigueur du traité de Maastricht le 1er janvier 1994. Cette date a vu la naissance de l’Institut monétaire européen, aujourd’hui remplacé par la Banque centrale européenne.
La monnaie unique s’inscrit dans le processus discontinu de construction de L’Europe. Il n’est pas concevable d’imaginer que l’euro représente le point d’arrivée de la construction européenne. D’autres chantiers sont en cours dont la nécessité se fait sentir chaque jour. L’élargissement de l’Europe aux pays de l’Est mobilise les négociateurs européens. La Pologne, la Tchéquie, la Lettonie, l’Estonie, la Hongrie et Chypre rejoindront peut-être l’Union dans les années à venir, bien que leur retard économique complique, pour l’instant, leur admission. L’objectif à terme est de constituer un ensemble géographique de 27 pays La réforme institutionnelle des organes de décisions européens mérite l’attention des citoyens et des gouvernements. L’harmonisation des fiscalités des pays membres est d’autant plus nécessaire qu’elle sera lente. Enfin, je crois que nous devons réfléchir à la forme politique que nous souhaitons donner à l’Europe. Il me semble que cette question n’est pas encore assez présente.

2. Le décalage Europe/Etats-Unis

La puissance économique et humaine des Etats-Unis ne justifie plus l’hégémonie du dollar. 290 millions de personnes habitent la zone euro ; 370 millions de personnes vivent dans l’Europe des quinze et près de 480 millions si l’Europe était élargie à 27 pays. Les Etats-Unis comptent 270 millions de personnes, le Japon, 126 millions.
L’Europe des quinze réalise 21 % du commerce mondial, les Etats-Unis 19 % et le Japon 10 %. L’Europe des quinze est la première puissance économique de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Elle réalise 38 % du PIB de l’OCDE contre 32 % pour les Etats-Unis. L’Europe est devenue une puissance économique qui peut légitimement prétendre à rivaliser, voire supplanter les Etats-Unis. Pourtant, 75 % des échanges commerciaux et 83 % des transactions financières sont libellés en dollar. 63 % des réserves de change mondiales sont en dollars contre 1,5 % en Ecus, 14 % en deutschmarks et 7 % en yens.
Les PIB respectifs de l’Europe des onze et des Etats-Unis sont comparables et s’établissent à hauteur de 8 000 milliards de dollars.
Il est nécessaire de rattraper le décalage entre le poids économique des Etats-Unis et l’hégémonie du dollar.

II. Les facteurs de rééquilibrage.

1. La montée en puissance de l’euro

La création d’un vaste marché financier unifié stabilise l’environnement pour les pays membres en supprimant le risque de change. Un certain nombre d’indices permettent de prédire un rééquilibrage financier avec l’utilisation progressive de l’euro. La capitalisation boursière de l’Europe des onze représente 17 % de la capitalisation boursière mondiale contre 50 % pour les Etats-Unis. En revanche, la capitalisation boursière additionnée de l’Europe des onze, de l’Angleterre, de la Suisse et des pays nordiques est de 6 000 milliards de dollars, ce qui représente trois quarts de la puissance boursière américaine. En outre, 35 % des emprunts mondiaux au premier trimestre 1999 seront facturés en euros et certains pays ont déjà annoncé leur intention de facturer leurs commandes de pétrole en euros.

2. Les conséquences de la crise financière asiatique

La crise financière a commencé en juillet 1997 en Thaïlande. Elle s’est propagée à l’Indonésie, aux Philippines, à la Corée et à d’autres zones géographiques. La Russie et les pays sud-américains ont été progressivement emportés par les turbulences monétaires internationales. La Corée a pu profiter d’un filet de sécurité mis en place par le FMI qui lui a prêté 50 milliards de dollars. Le rouble a subi une dévaluation en août 1998 sous l’effet conjugué de la crise pétrolière et des variations du dollar. En pleine transition démocratique et économique, les pays sud-américains n’ont pas résisté aux variations du dollar. Au Brésil, le réal, dévalué depuis le 13 janvier 1999, a perdu 40 % de sa valeur en raison d’un déficit grave de la balance des paiements et d’une fuite des capitaux étrangers.
L’ampleur des perturbations politiques et économiques dans ces pays a contribué à l’émergence d’une critique des institutions monétaires internationales et de l’hégémonie du dollar. La Corée et le Brésil, considérés respectivement comme les 11ième et 8ième économies mondiales, ont été balayés par la crise. La communauté financière internationale a pris conscience des risques financiers que couraient les pays dont les réserves de change n’étaient composées que de dollars.
C’est pourquoi beaucoup de pays asiatiques espèrent que l’euro sera stable et qu’il pourra ainsi équilibrer les fluctuations du dollar. La Chine a annoncé qu’elle convertirait 20 % de ses réserves de change en euros. On estime que 200 milliards de dollars de réserves de change vont être convertis en euros. En outre, l’euro devrait représenter un tiers des réserves de change dans dix ans. L’intérêt pour la stabilité de l’euro conduit le Conseil de l’euro à vouloir garder le contrôle de la monnaie unique au détriment de la Banque centrale européenne.

3. Conséquences du rééquilibrage sur les Etats-Unis

Les conséquences de la montée en puissance de l’euro vont être très dures pour les Etats-Unis. En effet, les Etats-Unis ne souffraient pas de l’énorme déficit de leur balance commerciale et de leur balance des paiements tant que le dollar était l’unique monnaie de référence mondiale et donc que les pays étrangers contribuaient à financer les déficits américains. Pour 1998, les déficits de la balance commerciale et de la balance des paiements atteignent respectivement 340 et 300 milliards de dollars.
Les Etats-Unis vont être contraints à faire preuve d’une certaine sagesse monétaire, d’autant que le taux de l’épargne américaine est quasi nul. Cependant, le pays connaît une période de forte croissance économique et dégage un excédent budgétaire de 70 milliards de dollars. Au cours des quinze prochaines années, l’excédent budgétaire cumulé atteindra 4 500 milliards de dollars. Cet argent pourra servir à compenser le manque d’épargne du pays (en particulier, ses conséquences sur le financement des retraites) et financer la perte d’influence monétaire du dollar.

III. Les conditions de la lutte Europe/Etats-Unis

1. Les atouts américains.

L’économie américaine est florissante. La croissance est de 5,6 %, le taux de chômage de 4,3 % et l’inflation de 1,6 %. En outre, les Etats-Unis dégagent un excédent budgétaire.
Ils peuvent donc mener une politique monétaire efficace car ils disposent des trois armes nécessaires : une maîtrise de leur monnaie et des taux d’intérêt et un excédent budgétaire.
Bien qu’ils puissent résister à la montée en puissance de l’euro, les Américains ont intérêt à rééquilibrer leur balance commerciale, en important moins de produits étrangers. C’est le sens de leur présence massive au sommet de Davos et de leurs tentatives de décider unilatéralement de la mise en place de mesures sélectives de protectionnisme.

2. La situation européenne
Bien que l’euro représente un vecteur de développement et une possibilité de rééquilibrer la puissance américaine, la plupart des économies européennes restent néanmoins marquées par un fort taux de chômage, un ralentissement de la croissance des économies et des déficits budgétaires importants.

3. Le rôle de la Chine et du Japon

Le Japon, deuxième économie mondiale, connaît des difficultés depuis environ cinq ans. Cependant, il tient à jouer un rôle et souhaite que sa monnaie soit une monnaie de référence.
La société et l’économie chinoises sont en mutation. En effet, la Chine, pays le plus peuplé du monde, est marquée par un contraste entre une élite issue d’une industrialisation et d’une urbanisation rapides dans les régions côtières et une masse composée à 68 % de paysans. En outre, la Chine compte 190 millions de chômeurs. Malgré ces handicaps, ce pays veut jouer le rôle politique que son poids démographique lui autorise.
Les évolutions de ces deux pays vont jouer dans la reconfiguration monétaire que l’euro a inaugurée.

Questions du public. Les experts avaient peur que l’euro ne s’apprécie trop par rapport au dollar. En fait, c’est le dollar qui s’est apprécié par rapport à l’euro. Pensez-vous que le dollar ait un potentiel d’appréciation important ?

Serge MARTI
En fait, c’est l’idée d’un euro fort qui l’avait emporté. Concernant les variations entre l’euro et le dollar, il est nécessaire de laisser du temps aux monnaies pour qu’elles se stabilisent avant de pouvoir en tirer des conclusions.
J’ajouterai que les conséquences de l’appréciation de l’euro par rapport au dollar sont variables selon les pays. En effet, la structure des engagements monétaires internationaux des différents pays européens est diverse. En outre, certains pays exportent une très grande partie de leur production. Les variations du cours de l’euro pourront donc avoir des conséquences sur le pacte de stabilité.

Comment voyez-vous l’élargissement de l’Europe ?

Serge MARTI
Cela va être compliqué en raison des décalages de niveaux économiques. Je crois qu’il est nécessaire que nous nous stabilisions d’abord dans la configuration actuelle.

La Banque centrale européenne a pour rôle de maîtriser l’inflation. Or il semble que cette dernière soit stabilisée partout. Quel va être le rôle de la Banque centrale européenne dorénavant ?

Serge MARTI
Le traumatisme culturel allemand relatif à l’inflation a imprégné les conceptions qui ont permis la construction des institutions monétaires européennes, faisant de l’objectif “ maîtrise de l’inflation ” l’élément central de la politique monétaire européenne. Il me semble que cet objectif est erroné car il n’est plus adapté au fonctionnement des économies. Pourtant, les Européens ne veulent pas entendre parler de redéfinition des objectifs.

On parle peu de l’harmonisation fiscale alors qu’une distorsion de concurrence entre pays européens existe sur ce point. Que font les institutions européennes pour répondre à ce problème ?

Serge MARTI
Un groupe de travail a été constitué pour réfléchir à l’harmonisation fiscale. Je pense que des décisions vont être prises rapidement car l’unité monétaire crée un espace transparent qui rend possibles les comparaisons. La fiscalité de l’épargne sera harmonisée le plus rapidement possible en raison du lobbying des banques.



Livre d'or
Ravi d'avoir pu développer, devant un auditoire aussi passionné, une série de réflexions que j'ai aimé pouvoir partager avec vous !
En attendant le prochain rendez-vous de l'euro.

Amicalement

Serge Marti

Le 9 février 1999



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