Selon Pierre Sané, le trait frappant de notre civilisation est l’aggravation de la pauvreté dans le monde. Cette dernière concerne une personne sur deux aujourd’hui et concernera la majorité du monde d’ici quelques décennies. Actuellement, 8 millions d’enfants meurent chaque année de maladies liées à la pauvreté et un million d’enfants vivent dans la rue. Comment accepter la contradiction entre l’égalité des droits et l’inégalité croissante d’accès aux ressources ? Pierre Sané estime qu’il est urgent de résoudre cette question et considère que la seule voie possible et de combattre la pauvreté comme une violation des droits humains.
Inscrite dans l’Acte constitutif de l’Unesco, la promotion des droits de l’homme est l’une des missions principales du Secteur des sciences sociales et humaines de l’organisation que vous dirigez. A cet égard, l’Unesco propose une approche de la pauvreté tout à fait inédite et originale : Concevoir la pauvreté comme une violation des droits humains. Vous menez à ce titre un programme de recherches conceptuelles et empiriques pour lequel une approche transdisciplinaire du sujet s’impose : la philosophie, le droit, l’économie, la science politique.
Pour mieux comprendre la démarche et ses enjeux, nous vous proposons, Pierre Sané, d’examiner en détail avec vous chacun de ces aspects.
Pierre SANE
Je me réjouis d’intervenir aujourd’hui à l’Ecole de Commerce de Bordeaux, où j’ai étudié il y a quelques années. Concernant ma fonction actuelle, nous menons une réflexion approfondie sur la pauvreté comme violation possible des droits de l’homme avec des philosophes, des économistes, des juristes et des politologues. Parallèlement, des doctorants réalisent des études empiriques en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud sur le même thème. Nous organiserons prochainement un séminaire transdisciplinaire, afin d’aboutir à une nouvelle lecture des programmes de lutte contre la pauvreté, sous l’angle des droits humains.
Certains philosophes considèrent la pauvreté comme une fatalité, un acte divin, le fruit de l’incompétence des pauvres ou de la corruption des dirigeants des pays. Par contre nous travaillons avec des philosophes (qui sont d’accord) sur la nécessité morale d’agir sur la pauvreté et le besoin de l’éliminer, par le biais des relations commerciales et politiques. Nous publierons prochainement des ouvrages sur l’approche philosophique et sur les approches économiques et politiques.
Comment justifier le postulat de la pauvreté comme violation des droits de l’homme ?
Pierre SANE
L’article 25 de la déclaration universelle des droits de l’homme stipule que chaque individu a le droit à un standard de vie lui permettant d’assurer le minimum vital tant en termes de logement que de santé, d’alimentation et d’éducation. Le comité des Nations unies sur les droits de l’homme définit la pauvreté comme une condition humaine caractérisée par une privation chronique de ressources, de capacités, de choix, de sécurité et du pouvoir nécessaire à la jouissance d’un niveau de vie adéquat et à la jouissance d’autres droits civils, culturels, économiques, politiques et sociaux. Les personnes en situation de pauvreté ne peuvent que difficilement jouir des droits qui sont garantis dans les différents traités internationaux. La pauvreté est aussi définie en droit en France dans la loi sur le RMI.
Quels sont les éléments qui ne permettent pas, en droit, d’abolir la pauvreté ?
Pierre SANE
La conférence de Vienne, en 1993, a abouti à un consensus concernant la pauvreté et les droits humains, mais le travail conceptuel n’a pas encore été réalisé. Il convient désormais d’examiner la pauvreté comme violation des droits de l’homme dans le droit et dans la morale. Il est également nécessaire de traiter la pauvreté dans le champ politique et dans le champ des choix des gouvernements.
L’opinion publique continue à considérer la pauvreté comme étant dans l’ordre naturel des choses et estime que la seule chose à faire est de réduire cette pauvreté. Nous devons aujourd’hui convaincre qu’il est possible, sans faire de sacrifices importants, de mettre fin à la pauvreté. Nous savons en effet quelles politiques économiques il faut mener pour sortir de la pauvreté. Les expériences de la Corée du Sud, de la Chine sont là pour nous prouver la réussite de ces politiques. Aujourd’hui, sortir de la pauvreté est une question de volonté politique internationale.
Le monde n’a jamais été aussi riche. Pourtant, la pauvreté menace toujours la moitié des habitants de la planète. Pourquoi ne réagissons-nous pas ?
Pierre SANE
La pauvreté n’est pas perçue comme une injustice. Nous ne faisons pas le lien entre la pauvreté et les choix politiques. La première ne fait pas l’objet à des mobilisations comme dans la lutte contre l’esclavage. Par ailleurs, les personnes pauvres n’ont pas nécessairement conscience de l’oppression collective que représente la pauvreté et cherchent des solutions individuelles. Une alliance entre les organisations de pauvres, de chômeurs, de SDF et les personnes ayant un pouvoir sur l’opinion publique est nécessaire pour que la volonté politique soit plus forte.
Aujourd’hui, 8 millions d’enfants meurent chaque année de maladies liées à la pauvreté. Nous disposons des moyens pour mettre fin à ce phénomène, mais nous n’agissons pas. Nous l’acceptons.
Nous aimerions que vous nous présentiez votre concept de justice globale.
Pierre SANE
José Saramago, Prix Nobel de littérature portugais, définit ainsi la justice globale : « Cette justice existerait-elle qu’il n’y aurait plus un seul être humain mourant de fin et de toutes ces maladies guérissables pour les uns, mais pas pour les autres. Cette justice existerait-elle que l’existence ne serait plus pour la moitié de l’humanité la condamnation terrible qu’elle a été jusqu’à présent. Et pour cette justice, nous disposons déjà d’un code d’application pratique, consignée depuis 50 ans dans la déclaration universelle des droits de l’homme, qui pourrait remplacer avantageusement, en ce qui concerne la rectitude des principes et la clarté des objectifs, les programmes de tous les partis politiques de la terre. »
La justice globale vise à réparer le tort causé à un être humain au nom de l’ensemble de l’humanité. Le Tribunal Pénal International en est une des manifestations les plus importantes. Ce tribunal peut s’autosaisir, et ne tient pas compte de l’endroit où les crimes ont eu lieu.
Nous évoluons aujourd’hui dans une économie mondialisée. Pensez-vous qu’elle permette de résorber la pauvreté, ou qu’au contraire, elle s’en nourrisse ?
Pierre SANE
Plus de la moitié des habitants de la planète vit dans des conditions proches de la misère. Ce fait est un handicap pour eux-mêmes et pour les plus riches. Or il est aujourd’hui, et depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, possible d’intervenir pour supprimer la pauvreté. De mon point de vue, le capitalisme n’empêche pas la mise en place d’un système de redistribution sociale, comme nous le voyons en Europe et notamment en Europe du Nord. Le capitalisme n’a pas besoin de produire de la pauvreté pour perdurer. Toutefois, pour réussir, les hommes politiques ont le devoir de mettre le système économique au service des sociétés et non l’inverse.
Le transfert de 1 % de la richesse des pays du Nord vers les pays du Sud permettrait d’éradiquer la pauvreté. Or, actuellement, les transferts sont plus importants, en raison des dettes, dans le sens Sud-Nord que dans le sens Nord-Sud.
Pierre SANE
Précisons pour commencer que l’aide n’est pas aussi importante qu’on peut le croire. En réalité, l’aide publique est plus faible que les transferts venant des immigrants. En outre, la corruption est très importante et les capitaux sortent illégalement d’Afrique de façon massive. L’Afrique est considérée comme un continent pauvre, alors qu’il est le plus riche en matières premières.
Par ailleurs, la recherche effrénée du profit appauvrit les pays les plus pauvres. Les transferts à destination des pays arabes s’élevaient en 2004 à 8,6 milliards de dollars, alors que les fonds arabes à l’extérieur s’élevaient à 1 600 milliards de dollars. Et ce avant la flambée du prix du pétrole. Les sommes gagnées ne sont pas toujours investies dans les pays concernés.
Concernant le montant de l’aide, la revue Alternative économique indique que l’aide publique au développement s’élève à 0,33 % du PIB des pays riches en 2005. La progression par rapport à 2004 est liée à l’assistance aux victimes du Tsunami et aux annulations de dettes. De fait, il ne s’agit pas de financements nouveaux. L’objectif des aides est en outre en général de permettre aux pays du Sud d’acheter des produits fabriqués dans les pays du Nord. Les budgets de l’aide au développement incluent par ailleurs de nombreuses sommes qui ne devraient pas y figurer et ils n’ont pas d’influences réelles sur les politiques économiques des pays, sans même parler de corruption.
On constate de plus que les pays qui se sont développés au cours des dernières années ont pu y parvenir grâce à la mobilisation des populations et de leurs dirigeants et non grâce à l’aide des pays du Nord.
Pensez-vous qu’il faille encourager le micro-crédit ?
Pierre SANE
Oui, l’autonomisation des pauvres est un objectif en matière de lutte contre la pauvreté. Toutefois, l’accès au micro-crédit n’est pas suffisant. Il convient de mettre en place des politiques nationales et de définir des filets de sécurité, notamment en cas de maladie. Je suis très favorable à un programme comme Planète Finance, mais on ne doit pas en profiter pour ne plus parler de solidarité des Etats avec les plus pauvres.
On parle le plus souvent de la pauvreté de manière quantitative. Or vous n’y êtes pas favorable…
Pierre SANE
En effet, quel que soit le pays, il n’est pas possible de vivre dignement avec 30 dollars par mois. Comment pouvons-nous nous autoriser à dire que disposer d’un dollar par jour permet de quitter la pauvreté ? Limite-t-on, à l’inverse, le salaire des PDG ? Nous préférons parler de capacités à se loger, à se nourrir, à envoyer ses enfants à l’école et à assurer les soins de santé. On peut alors calculer le revenu minimum dans chaque pays. Ceci dit même réduire le nombre de personnes vivant avec moins de un dollar par jour est un objectif que nous ne sommes pas sûrs d’atteindre.
Qu’en est-il du programme d’actions de l’UNESCO pour limiter la pauvreté ?
Pierre SANE
Il serait souhaitable de parler d’abolition de la pauvreté, de même qu’on parle d’abolition de la torture ou de la peine de mort, car il s’agit d’actes attentatoires à la dignité de l’être humain. La pauvreté tue en réalité plus sûrement que les guerres, et elle tue essentiellement des femmes et des enfants. Le nombre de morts est équivalent chaque semaine à celui causé par le Tsunami de décembre 2004 en Asie. La pauvreté cause autant de morts que la deuxième guerre mondiale tous les trois ans. Elle est réellement une injustice et nécessite notre mobilisation. Cà me fait penser à une affiche publiée par l’UNICEF avec la photo d’un enfant africain à qui on posait la question : « Que veux-tu être quand tu seras grand ? » et il répondait : « Vivre ».
Nous cherchons, avec les économistes, à prouver qu’il est possible, avec la générosité et la solidarité, d’éliminer la pauvreté. Toutefois, la mobilisation ne viendra que si chacun se représente la pauvreté comme une injustice. Aujourd’hui, la population américaine (6 % de la population mondiale) consomme 33 % de l’énergie mondiale. Une certaine générosité permettrait de mieux partager.
Nous cherchons, au sein de l’UNESCO, à développer un nouveau paradigme sur la pauvreté.
On détermine parfois deux niveaux de pauvreté, ce qui revient sans doute à l’entériner.
Pierre SANE
En effet, la Banque mondiale estime que les personnes ayant moins d’un dollar par jour sont en situation d’extrême pauvreté et les personnes ayant moins de deux dollars par jour en situation de pauvreté. On ne peut, de mon point de vue, raisonner ainsi.
Dans les sociétés démocratiques contemporaines, profondément libérales, on parle aujourd’hui de « personnes défavorisées ». Ce glissement sémantique ne masque t-il pas au fond la réalité des sources de la défaveur ?
Pierre SANE
Cette expression me déplait, car elle ne met pas en avant la responsabilité des pouvoirs publics et leurs responsabilités vis-à-vis des exclus. Définir la pauvreté comme violation des droits humains est un combat en vue de la meilleure organisation de la lutte contre la pauvreté.
Selon Amartya Sen, ce n’est pas la pénurie en aliments qui provoque les famines, mais l’absence d’un droit à l’alimentation. Il poursuit en notant que jamais un pays démocratique, doté d’une presse libre, n’a connu la famine. Partant de cet exemple, il est communément admis que les formes participatives de gouvernement soient positives sur les politiques de développement. Pensez-vous que la défaillance des responsables politiques soit un obstacle majeur au développement dans de nombreux pays en voie de développement (corruption, ressources mal allouées …) ?
Pierre SANE
La pauvreté est liée à des facteurs internes et à des facteurs externes. La corruption, le niveau d’éducation, les conditions de santé, les termes de l’échange, l’accès aux marchés et les conditions d’immigration sont des facteurs de pauvreté ou de développement.
Aujourd’hui, les discours en faveur de l’aide au développement ne manquent pas, mais les paroles ne sont pas toujours suivies des faits et les engagements ne sont pas toujours tenus.
Pierre SANE
Je pense que nous ne devons pas nous focaliser sur le montant de l’aide, mais nous intéresser au contenu de l’aide et à la façon dont elle est utilisée. Souvent, les chiffres de l’aide sont artificiellement gonflés par des éléments sans rapport avec l’aide directe aux populations. Par ailleurs, l’utilisation de l’aide pose problème : les conditions fixées par les bailleurs de fonds ont un effet pervers, car les dirigeants ne cherchent plus à satisfaire les populations, mais les bailleurs de fonds. Il faudrait que les Parlements puissent contrôler les aides de façon directe et que la transparence soit plus importante. En outre, de telles démarches permettraient une plus grande mobilisation des populations des pays riches.
La pauvreté concerne également les pays riches. Nous avons pu le constater en France lors des émeutes des banlieues au mois de novembre 2005. Pourquoi l’Etat ne parvient-il pas à résoudre le problème de la pauvreté, alors qu’il consacre un tiers de la richesse à la redistribution.
Pierre SANE
L’Etat ne cherche pas véritablement à résoudre le problème de la pauvreté. Cette dernière a progressé d’un point entre 2003 et 2005. Un tiers des Français ne peut pas partir une fois par an en vacances pendant une semaine et près de 10 % ne parviennent pas à se chauffer. Hélas, les pauvres ne votent que rarement et ne financent pas les partis politiques. Ils n’ont guère d’influence, mais il est honteux que la pauvreté augmente dans un pays qui est l’un des plus riches de la planète et que, parallèlement, des allègements d’impôts soient décidés pour les plus riches.
Quel est votre regard sur l’implication des entreprises concernant les droits humains ?
Pierre SANE
Nous aurons sans doute de bonnes surprises dans ce domaine prochainement. Je pense que les entreprises ont des possibilités d’actions et que les citoyens, notamment les actionnaires et les ouvriers, ont une certaine influence sur elles. Les entreprises doivent tenir compte de l’opinion, car elle a une conséquence sur leurs chiffres d’affaires et leurs bénéfices. Elles s’engagent en matière sociale et environnementale, par intérêt, les populations étant leurs clients. En outre, les cadres et les employés sont sensibles aux questions sociales et souhaitent travailler dans des entreprises contribuant au développement de la société.
Aujourd’hui, 3 000 entreprises sont inscrites dans le Global Compact de l’ONU. Ce dernier a lancé une initiative d’investissement financier responsable : il s’agit pour les entreprises de prendre en compte les questions sociales dans leurs décisions d’investissement et de financement. Les entreprises sont conscientes des dommages pour leurs marques en cas de violation des droits humains.
Le défaut du Global Compact est toutefois l’absence d’évaluation et de système de sanctions ou d’exclusion quand les dix principes (respect des droits de l’homme, corruption, etc.) ne sont pas respectés. Les consommateurs, les actionnaires et les salariés ne peuvent être informés des divergences entre les principes et le comportement sur le terrain.
Que pensez-vous des objectifs du Millénaire de l’ONU ?
Pierre SANE
L’ONU s’est fixé pour objectif de réduire de moitié la pauvreté, ce qui est une première et ce qui permet d’évaluer la performance des dispositifs mis en place. Nous pourrons faire le bilan en 2015. Toutefois, de mon point de vue, les objectifs du Millénaire sont un minimum, car il est essentiel de réduire les souffrances humaines. Il serait en effet possible de se débarrasser de la pauvreté si la volonté politique de tous était réelle.
Pourquoi la volonté politique manque-t-elle ?
Pierre SANE
La pauvreté n’est pas un enjeu pour l’opinion politique internationale. Vous ne votez pas, aux élections nationales, en fonction de la position prise par votre candidat sur les objectifs du Millénaire.
Nous choisissons de considérer la pauvreté comme une injustice justement pour mobiliser les opinions publiques.
Que pensez-vous des actions de la Banque Mondiale concernant la dette publique et l’aide au développement ?
Pierre SANE
La Banque mondiale visait à aider les Etats à se reconstruire après la deuxième guerre mondiale et à promouvoir leurs stratégies de développement. Hélas, elle s’est érigée en gardienne du temple et a décidé des stratégies de développement. Or nous observons aujourd’hui que les Etats qui se sont développés n’ont pas mis en œuvre ses préceptes. Je pense notamment à la Corée du Sud et à la Malaisie.
La Banque Mondiale considère aujourd’hui que la lutte contre la pauvreté est son premier objectif, ce qui constitue un aveu d’échec, notamment pour les pays d’Afrique. Elle a mis à mal le peu d’autonomie de ces pays, notamment en matière sociale et économique. De fait, les politiques ont contribué à une aggravation de la pauvreté. La Banque mondiale reconnaît d’ailleurs qu’elle a failli à sa mission et que les politiques qu’elle a préconisées ont été une cause de paupérisation. Elle devrait aujourd’hui dire aux pays concernés : « Combien je vous dois ? » Elle s’est comportée comme une banque qui choisit pour son client demandant un prêt pour une maison l’architecte et l’ensemble des corps de métier nécessaire pour la construire. Si la maison s’écroule, le client devrait être en droit de demander le remboursement. Or ce n’est pas ce que propose la Banque Mondiale. Les pays doivent toujours rembourser et demandent des annulations de dettes, pour avoir appliqué des politiques de la Banque Mondiale qui ont détruit les infrastructures existantes. Toutefois, cette dernière n’est pas entièrement responsable. La corruption est également en jeu, de même que l’incurie des responsables politiques, qui se maintiennent souvent par la force.
Quel est le rôle des ONG dans la lutte contre la pauvreté ?
Pierre SANE
Je pense que nous pourrions utiliser les techniques d’Amnesty International en matière de lutte contre la torture pour lutter contre la pauvreté, à condition de considérer cette dernière comme une violation des droits humains. La convention sur les droits économiques et culturelles et celle sur les droits des enfants donnent des éléments qui permettent d’utiliser les techniques actuelles de lutte dans le domaine de la pauvreté. Répétons-le, cette dernière est une question de justice.
La société civile peut-elle se substituer aux Etats ?
Pierre SANE
Non, les Etats doivent respecter leurs obligations, qui sont bien définies dans les conventions qu’ils ont signées, et notamment la convention sur les droits des enfants. Les Etats doivent en particulier s’assurer que tous les enfants qui sont en âge d’aller à l’école sont bien scolarisés.
Passons aux questions d’actualité. Quel est votre sentiment sur le débat français autour de l’immigration « choisie » ?
Pierre SANE
Toute immigration légale est une immigration choisie, dans la mesure où elle répond à des critères précis. En France, le regroupement familial était le critère principal suivi des entrées d’étudiants. Dans le cadre de la nouvelle loi, le regroupement familial devrait diminuer, ce qui, de mon point de vue, fragilisera la situation des nouveaux migrants et ne facilitera pas leur intégration.
Par ailleurs, les « cerveaux » sont aujourd’hui courtisés par tous les pays et ont donc le choix de leur destination. Un des critères est le fait de pouvoir vivre avec sa famille. Or la réduction du regroupement familial ne favorisera pas la France.
Quant à l’immigration clandestine, le législateur ne peut pas agir, par définition. Toutefois, elle répond à un besoin. En effet, l’immigré malien sait qu’il va trouver du travail en France ou en Grande-Bretagne en fonction de son métier. Les employeurs sont les premiers bénéficiaires de l’immigration clandestine. Et n’oublions pas que ce sont les migrants qui "subissent" des conditions draconiennes chez eux qui les poussent à partir.
Voyez-vous, il faudrait pouvoir débattre sereinement des flux migratoires, de l’apport des migrants, du rôle de l’émigration dans la lutte contre la pauvreté dans les pays de départ. Les migrations ont toujours existé et sont à l’origine de la diversité du monde, qui est bien sûr une grande richesse. Hélas, aujourd’hui, les hommes politiques alimentent les peurs des populations plutôt que de les combattre en la matière.
Nous faisons face actuellement à une certaine forme de racisme en Europe, alors que nous devrions mieux nous connaître, grâce aux facilités de déplacement actuelles.
Pierre SANE
Le racisme est réel en France. D’après la commission sur l’égalité, un Français sur trois se reconnaît ouvertement raciste, alors que le racisme est un délit. Nos sociétés sont sans doute fragilisées par les mutations en cours et il faudrait une classe dirigeante plus courageuse, jouant son rôle de leadership. Je me rends souvent en Grande-Bretagne, où il me semble que l’on accepte mieux les différences culturelles et ethniques qu’en France. L’Angleterre est plus avancée dans la lutte contre le racisme.
Comment peut-on expliquer la faible mobilisation et le peu d’information sur la situation au Darfour ou au Tchad ?
Pierre SANE
Il me semble que l’information me semble satisfaisante concernant ces deux sujets. Elle est disponible pour les personnes qui la recherchent. Nous disposons même d’informations contradictoires, ce qui nous permet de nous forger une opinion. Il me semble que la mobilisation des politiques pour le Darfour et pour le Tchad est plus forte que pour d’autres pays d’Afrique, sans doute en raison de la présence de pétrole. Les conflits sont en outre sans doute liés à ces ressources pétrolières : des factions se battent pour le contrôle des ressources. Le Nigeria sera sans doute d’ailleurs concerné par des conflits dans les années, voire dans les mois à venir, en raison de la hausse du prix du pétrole.
A l’heure de ses 60 ans, l’Unesco s’est engagée dans une réflexion sur son devenir. Une grande partie de l’histoire de l’UNESCO se confond avec le mouvement des idées du XXè siècle. Face aux transformations profondes que connaissent le monde aujourd’hui et les nouveaux défis à relever, Pierre Sané, quelle UNESCO pour l’avenir ?
Pierre SANE
Je pense que l’UNESCO doit s’engager pour fédérer les intelligences des nations afin de travailler à la résolution de la crise de civilisation actuelle. Nous vivons en effet une crise due au décalage entre les valeurs déclarées et les comportements quotidiens. Nous pouvons évoluer vers un monde où la force prime sur le droit, avec la guerre préventive, ou évoluer vers un monde de progrès, où la force est au service du droit, et notamment de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. J’espère que nous saurons offrir des perspectives aux jeunes, afin qu’ils pensent que leur monde sera meilleur que le monde de leurs parents. Toute régression serait une cause de désespoir et engendrerait de la violence.
Pierre Sané, nous arrivons au terme de cette rencontre. Mais avant de nous séparer, Aurélie, vous propose de vous prêter au traditionnel questionnaire de Proust, revu et corrigé par forumevents.
Quel est votre principal trait de caractère ?
Pierre SANE
On me dit têtu, mais je dirai plutôt persistant.
La qualité que vous préférez chez une femme ?
Pierre SANE
Ma mère et ma fille sont des femmes de tête, de même que ma femme, pour mon malheur !
Et chez un homme ?
Pierre SANE
La modestie et l’attachement aux principes.
Quelle est la figure historique à laquelle vous auriez aimé ressembler ?
Pierre SANE
Martin Luther King, car il a réussi à mener une révolution pacifique qui a conduit à l’émancipation d’une minorité, face à un ennemi puissant et « intérieur ». Contrairement à Gandhi ou à Nelson Mandela, par exemple, il n’avait pas le nombre pour lui. J’ai donc une grande admiration pour lui et vous invite à lire ses discours, qui sont d’une grande intelligence. Il a su transformer la structure mentale des Américains. Aujourd’hui, un jour férié et payé lui est dédié aux Etats-Unis.
Quels sont vos héros contemporains ?
Pierre SANE
Les défenseurs des droits humains qui agissent de façon anonyme au Tibet, en Colombie, en Tunisie, au risque de leur liberté et de leur vie. Je suis membre de la fondation Front Line, qui défend les défenseurs des droits de l’homme : nous intervenons pour évacuer des personnes de leur pays ou leur fournir du matériel.
Que détestez-vous par-dessus tout ?
Pierre SANE
L’hypocrisie et la mauvaise foi, c’est pourquoi je ne fais pas de politique !
Quelle est la faute qui vous inspire le plus d’indulgence ?
Pierre SANE
La recherche des paradis artificiels, en raison du stress de nos sociétés. Une approche éducative me paraît d’ailleurs préférable à une approche répressive. Au Japon, 30 000 personnes se suicident chaque année et se sont souvent des jeunes, voire des écoliers, qui se tuent à cause du stress et de la compétition, omniprésente dans la société. En Russie, le suicide est devenu le premier facteur de mortalité, avec l’alcool, chez les hommes d’âge mûr. C’est un réel symptôme de dysfonctionnement social.
Quel est le bonheur parfait ?
Pierre SANE
Un bon dîner avec des amis dans un restaurant étoilé des Landes, avec un grand cru de Bordeaux, et une cigarette pour finir.
Que possédez-vous de plus cher ?
Pierre SANE
Mes enfants.
Qu’avez-vous réussi de mieux dans votre vie ?
Pierre SANE
Mes enfants.
Votre plus grand regret ?
Pierre SANE
De n’avoir pas poursuivi une carrière d’enseignant. Ma mère et ma femme sont enseignantes et il s’agit selon moi de la plus belle des professions.
Votre plus grande peur ?
Pierre SANE
Les grandes épidémies, au sujet desquelles je crains que les gouvernements ne donnent pas toutes les informations nécessaires.
Votre rêve le plus fou ?
Pierre SANE
Gagner le gros lot au loto !
Votre mot préféré ?
Pierre SANE
Justice.
Votre devise ?
Pierre SANE
C’est un proverbe sénégalais : l’homme est le remède de l’homme. Il n’y a pas de fatalité, nous sommes tous responsables de l’état de la société. J’ai suggéré par ailleurs que la devise de l’UNESCO : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut bâtir les défenses de la paix » devienne : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, donnons le pouvoir aux femmes. »
Si vous rencontriez Pierre Sané enfant, que lui diriez-vous ?
Pierre SANE
Je lui dirais d’apprendre à jouer un instrument de musique. Mais je m’y mettrai sans doute quand je serai à la retraite.