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Synthèse des débats

Nicole NOTAT
© Bordeaux Ecole de Management
Le syndicalisme à l'heure de l'Europe et de la mondialisation
par Nicole NOTAT

Secrétaire générale de la CFDT
Mardi 8 Juin 1999

 



La CFDT vue par Nicole NOTAT.

Nicole NOTAT
Premier syndicat en France avec 756 000 adhérents, dont 46 % de femmes, la CFDT enregistre depuis 1997 les meilleurs résultats aux comités d’entreprise. La CFDT progresse régulièrement depuis 10 ans, malgré l’image désuète qu’offre le paysage syndical en France.
La CFDT a essayé, tout au long de son existence, de faire prévaloir une alternative au dogme selon lequel l’idéologie communiste devrait dominer le mode d’organisation du monde du travail. Cette approche s’est confirmée à travers notre travail et celui d’autres acteurs du monde syndical ; la meilleure preuve en est peut-être les velléités réformatrices qui font surface à l’heure actuelle au sein de la CGT.
Laïcité et émancipation:
La CFDT a affirmé dès sa création une indépendance farouche à l’égard des partis politiques et, par extension, à l’égard de toute idéologie et toute institution religieuse et économique. Cela ne fait de la CFDT ni l’alliée ni l’adversaire de quelque gouvernement que ce soit.
La CFDT souhaite que les individus et les groupes sociaux soient véritablement acteurs de leur destin individuel et collectif. Elle n’entend pas faire subir à ses adhérents des choix que d’autres auraient faits pour eux. Il est important de pouvoir choisir, tant sur le plan individuel que collectif, ce qui touche aux conditions de travail et d’emploi, à la qualité de la vie et à l’environnement.
Solidarité:
La CFDT est une confédération qui rassemble la totalité des syndicats professionnels. C’est un dénominateur commun qui permet à chacun de se rallier à une vision de l’avenir et à un projet de société commun, qui se traduit dans la manière dont nous concevons notre action au quotidien.
Réforme:
La CFDT n’adhère pas au mythe du changement radical. Il est cependant évident que notre société a besoin d’un élan réformateur au regard des fractures sociales qui la traversent et des défis qu’elle aura à relever.
Contrat:
La vie sociale française, telle que la reflètent et l’actualité et l’histoire de ce siècle, se caractérise par la grève et la manifestation : la culture du conflit domine la culture du contrat. Celle-ci comporte bien évidemment une dimension conflictuelle, dans la mesure où les intérêts en présence sont bien souvent contradictoires et pas nécessairement convergents. Notre idée est cependant d’admettre ces différences afin de déboucher sur des compromis constructifs qui permettront de dépasser le simple stade de la confrontation.
Responsabilité:
Cette notion va de pair avec la notion d’acteur et l’idée de contrat : la CFDT, en tant que représentant d’intérêts salariaux, a pour première responsabilité d’informer ses adhérents sur le monde qui les entoure en leur fournissant les clés de lecture pour le comprendre. Il s’agit de leur permettre de distinguer ce qui est efficace de ce qui ne l’est pas, ce qui est démagogique de ce qui ne l’est pas.
Démocratie:
Cette notion est au cœur même de ce que veut représenter la CFDT, de par sa volonté de permettre et d’approfondir les débats vitaux au sein de la société et de par la manière même dont elle fonctionne. Nous avons inventé le terme de “ syndicalisme d’adhérent ” pour souligner précisément qu’une organisation syndicale ne peut œuvrer efficacement sans le soutien d’une base réellement représentative de la réalité sociale.

On vous a décrit comme une putschiste et une tsarine à vos débuts, alors que vous êtes pleinement reconnue dans vos rangs à l’heure actuelle. Quel est donc le secret de cette évolution ?

Nicole NOTAT
Il n’y a pas de secret. Les personnalités publiques sont souvent considérées en fonction d’un cadre d’événements donné. Sans doute se présentent-elles elles-mêmes différemment selon la circonstance.

Avez-vous des méthodes qui vous permettent de résister à la pression lors de négociations au sein même de votre organisation ?

Nicole NOTAT
Toute organisation démocratique s’inscrit dans une réalité plurielle qui donne lieu à des points de vue différents, voire contradictoires. Dès lors, la première nécessité est de s’habituer à cette réalité afin de permettre à chaque acteur d’aller au bout de son point de vue par la confrontation. Cette méthode donne beaucoup de cohérence aux négociations, dans la mesure où elle permet l’adoption de résultats qui pourront facilement être acceptés par des groupes indirectement impliqués dans les négociations.

Qu’est ce qui vous séduit dans l’exercice du pouvoir ?

Nicole NOTAT
L’exercice en lui-même. Le pouvoir n’a d’intérêt que s’il permet d’entraîner et de transformer un certain nombre de choses.

Vous n’avez pas conduit le mouvement de protestation de 1995 contre la réforme de la Sécurité Sociale ; vous nuancez les résultats de la réduction du temps de travail ; vous défendez l’Europe à l’heure où même les pro-européens sont tentés par le doute. N’avez-vous pas l’impression de nager à contre-courant ?

Nicole NOTAT
Il est toujours important de ne pas nager à contre-courant de ses propres idées. Ainsi, le soutien accordé à la réforme de l’Assurance Maladie en 1995 s’est fait sur la base d’idées formulées par la CFDT et retenues dans le projet. Il aurait été incompréhensible de ne pas endosser cette réforme au motif que l’auteur n’était pas du camp politique d’où aurait dû normalement provenir ce projet.

La CFDT est perçue comme un syndicat d’accompagnement et non comme un syndicat de revendication.

Nicole NOTAT
C’est le propos de personnes persuadées de la nécessité d’user d’un vocabulaire radical. Je suis convaincue que cette méthode n’est pas réellement salutaire pour opérer de véritables changements en profondeur.

Comment qualifieriez-vous vos relations avec le patronat ?

Nicole NOTAT
Elles sont sans concessions mais constructives.

Vous n’appartenez à aucun parti politique. Est-ce un choix délibéré ? Les relations politico-syndicales ne permettent-elles pas une plus large diffusion des décisions syndicales ?

Nicole NOTAT
Afin d’asseoir l’indépendance de notre organisation, nous refusons le cumul de mandats politique et syndical. Il est en effet très important d’éviter la confusion des genres. Quant aux retombées de ces relations, elles participent du mythe. La CFDT a participé au cours des années 70 à l’émergence d’une alternative politique de gauche. Notre organisation a tiré de cette proche collaboration avec le politique une expérience qui tend à montrer qu’il n’est pas possible de travailler efficacement si nous ne conservons pas une certaine autonomie.

Quels sont les hommes ou les femmes politiques les plus prompts à négocier avec les syndicats ?

Nicole NOTAT
Parmi les hommes et les femmes qui m’ont marqué, et notamment parce qu’ils plaçaient le monde syndical au cœur de leurs préoccupations politiques, figurent Jacques Delors, Michel Rocard, ainsi que Jacques Chirac et Raymond Barre.

Et Martine Aubry ?

Nicole NOTAT
Elle a souvent démontré son attachement à l’idée d’association avec les partenaires sociaux et prouvé l’importance qu’elle accordait à la société civile. Les prises de fonction introduisent cependant des aléas.

Sur la réduction du temps de travail, notamment ?

Nicole NOTAT
Pas particulièrement. En politique à l’heure actuelle, toute mise en œuvre d’un programme a une dimension sociale. Selon nos critères, celle-ci n’est pas toujours respectée au plan qualitatif.

Quelle est la réalisation dont vous êtes la plus fière ?

Nicole NOTAT
Là où en est aujourd’hui la CFDT, premier syndicat par le nombre d’adhérents.

Quel est le projet qui vous tient le plus à cœur ?

Nicole NOTAT
Sortir le syndicalisme français de ses divisions et de la symbolique un peu passéiste qui l’enserre. Nous y parviendrons si les syndicats réussissent à drainer un flux croissant d’adhérents : notre action sera alors d’autant plus entendue et comprise que nous disposerons d’un nombre important de relais au sein de la société.

La conférence de presse factice.
Nous aborderons en premier lieu la place de la femme dans le monde professionnel. Qu’en est-il des systèmes de quotas ?

Nicole NOTAT
Nous avons pris conscience que la mixité n’allait pas de soi, tant dans le monde politique que dans le monde professionnel, alors même que tout le monde ou presque est convaincu aujourd’hui de l’égalité entre les hommes et les femmes. Il nous a semblé et nous semble toujours nécessaire d’aider à la mise en place d’un cercle vertueux, en favorisant l’ascension d’un plus grand nombre de femmes.

Considérez-vous la réduction du temps de travail comme un événement ponctuel ou, au contraire, comme la grande conquête du XXIème siècle ?

Nicole NOTAT
La CFDT ne nuance pas le bilan du projet, dès lors que l’on rapporte ce bilan au nombre d’entreprises qui aujourd’hui ont appliqué la réduction du temps de travail. Un tel chantier ne peut se faire en si peu de temps : nous n’en sommes qu’à l’impulsion du mouvement, qui déjà affiche de bons résultats, méritant ainsi d’être poursuivi et généralisé dans des conditions qui garantissent sa réussite.

Vous avez soutenu le plan Juppé de réforme de la Sécurité Sociale. On annonce néanmoins aujourd’hui un déficit de 5 milliards de francs. Quel bilan faites-vous de la situation ?

Nicole NOTAT
Le bilan est préoccupant car l’objectif de maîtrise des dépenses reste toujours d’actualité. Le système a besoin de financements pour assurer les deux autres objectifs que sont le maintien du niveau sanitaire de la population et l’accès au soin pour ceux qui n’en bénéficient plus ou pas encore. Malheureusement, nous tardons à réaliser des avancées sur le premier objectif, principalement pour des raisons juridiques.

Qu’en est-il des rumeurs de rapprochement entre la CFDT et la CGT ?

Nicole NOTAT
Depuis 3 mois, force est de constater que nos relations se sont normalisées, ce qui est un grand pas, compte tenu de la situation française sur le front syndical.

Comment imagineriez-vous une campagne pour l’Europe ?

Nicole NOTAT
Notre approche consiste à rappeler en premier lieu que l’Europe n’est pas synonyme de contraintes. L’Europe est systématiquement stigmatisée par les électeurs qui lui associent toute décision controversée alors même qu’ils commettent l’erreur de transposer à l’échelle européenne des débats à portée strictement hexagonale.

En matière de Pacte pour l’Emploi, concluez-vous à un échec du Premier Ministre lors du dernier sommet européen ?

Nicole NOTAT
La construction européenne est une succession d’échecs et de réussites, les grands projets prenant toujours plusieurs années, voire plusieurs décennies à se mettre en place, dans des conditions parfois difficiles mais sans que ne soit jamais contestée la ferme résolution d’aller de l’avant. L’Europe économique ayant été achevée sur cette base-là, c’est vraisemblablement cette méthode qu’il faudra appliquer pour construire l’Europe politique et sociale, en veillant à l’approfondissement des politiques en butte aux fluctuations inhérentes au calendrier européen.

Votre point de vue sur la limitation du droit de grève dans les services publics est généralement considérée comme une régression sociale.

Nicole NOTAT
Le recours à la grève n’a jamais été aussi bas en France. Cela peut signifier que les partenaires sociaux parviennent à s’entendre entre eux avant d’appeler à la grève ou, qu’au contraire, ces mêmes partenaires sociaux sont paralysés par la peur du chômage, ce qui est tout à fait négatif puisque l’exaspération finit toujours par émerger. En ce qui concerne le secteur particulier des transports, la grève est encore considérée comme un moyen de négociations dans la mesure où la culture de conflit y est encore bien enracinée. Nous espérons voir évoluer la pratique vers plus de contractualisation, comme le soulignent les négociations sur la réduction du temps de travail menées à la SNCF. A terme, nous sommes confiants dans la possible conciliation entre droits des usagers et droits des salariés des services publics.

On parle ainsi de service minimum.

Nicole NOTAT
Ce n’est pas à mon sens une mesure conciliatrice. Même s’il est appliqué à certaines activités, le service minimum n’est pas une solution généralisable à tous les secteurs en raison même des problèmes d’organisation qu’il suscite.

Pouvez-vous dire quelques mots sur le conflit social chez Elf Aquitaine ?

Nicole NOTAT
Ce cas illustre sans doute la pratique d’une entreprise qui n’a pas prêté suffisamment d’attention au dialogue. Le dialogue social n’y est pas inexistant. Mais il y est mal mené, provoquant souvent le ressentiment des salariés, persuadés d’être moins importants que les actionnaires du groupe. C’est une situation où le conflit est inéluctable.

Contrairement aux autres centrales syndicales, la CFDT n’est pas opposée aux privatisations.

Nicole NOTAT
La CFDT s’est toujours refusée à un quelconque dogmatisme dans ce débat : un syndicat ne doit pas être systématiquement pour l’étatisation, surtout lorsqu’il constate que certaines entreprises publiques ne sont pas les compagnies ayant les relations sociales les plus développées. On a tendance à associer l’entreprise publique à un statut salarié moins précaire, ce qui implique que les salariés soient pour le maintien du statut public, du fait de la garantie d’emploi qu’il permet. Or si cet élément n’est pas menacé lors du changement de statut de l’entreprise, le débat, comme l’expérience l’a montré, est toujours possible.

Au cœur d'un sujet : Les jeunes et le syndicalisme.
Le monde syndical souffre d’une désaffection des jeunes. Pourriez-vous nous en expliquer les causes ?

Nicole NOTAT
Premièrement, les jeunes deviennent salariés de plus en plus tard. Deuxièmement, les jeunes ont tendance à se méfier des idéologies et de l’embrigadement – cela ne signifiant pas pour autant qu’ils ne s’engagent pas en faveur d’actions concrètes. Troisièmement, l’image des syndicats français est sans doute quelque peu rébarbative…

Quels sont les moyens de reconquête d’un public jeune ?

Nicole NOTAT
Il faut avant tout se poser la question suivante : quel besoin éprouverait un jeune d’aujourd’hui à adhérer à une organisation syndicale ? Pour ma part, il me semble naturel qu’un jeune salarié puisse prendre le temps de mûrir sa réflexion pour franchir le pas et s’engager dans une activité syndicale.

Toutes générations confondues, comment expliquer le faible taux de syndicalisation français ?

Nicole NOTAT
Premièrement, l’adhésion syndicale a toujours été considérée en France comme relevant d’un choix individuel et privé. Deuxièmement, l’acte d’adhésion dans les autres pays à tradition syndicale est souvent lié à l’attribution d’un certain nombre de services que l’organisation rend aux adhérents. Cela n’existe pas en France, où les bénéfices obtenus par un petit nombre sont étendus à l’ensemble du salariat… C’est là précisément la faiblesse du syndicalisme français, qui laisse négocier au nom d’une masse hétérogène un petit groupe de militants. Nous avons initié un débat à ce sujet, qui s’est traduit par l’essai d’un chèque syndical délivré par le chef d’entreprise souhaitant voir ses salariés s’organiser de manière à être en mesure de présenter des délégués véritablement représentatifs. Nous essayons de sensibiliser les salariés à l’idée que l’efficacité du travail syndical dépend du lien qu’ils voudront bien entretenir avec les organisations syndicales.

Comment nous convaincre d’adhérer à un syndicat ?

Nicole NOTAT
Cela n’est pas aisé. Il me faut cependant souligner que le débat sur la réduction du temps de travail, au-delà des résultats attendus et des désillusions occasionnées, aura au moins eu le mérite d’amener un grand nombre de chefs d’entreprise et de cadres supérieurs à se pencher sur la question sociale dans l’entreprise. Ce rééquilibrage entre les directions s’occupant des fonctions vitales de l’entreprise (finance, marketing, production…) et la direction des relations humaines ne peut être que pleinement profitable à l’épanouissement de l’entreprise. Une entreprise ne peut être totalement performante que si les éléments qui la constituent sont tous sensibilisés aux questions sociales.



Livre d'or
Quels talents rassemblés en 1 h 30 de débat mené de mains de maîtres !
Bravo à vous. Bonne chance à vous toutes et tous...
et peut-être à un de ces jours, à la croisée d'autres chemins.

Nicole Notat

Le 28 juin 1999



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