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Synthèse des débats

Michel BON
France Telecom à la conquête du cybermonde
par Michel BON

Président de FRANCE TELECOM
Jeudi 3 Février 2000

 



France Telecom vu par son président.

Michel BON
I. Le pari de la croissance

1. L’arrivée de la concurrence

Lors de mon arrivée à la tête de France Télécom il y a quatre ans et demi, notre Entreprise devait assurer dans de bonnes conditions son passage d’une situation de monopole à un contexte s’ouvrant progressivement à la concurrence. Deux stratégies s’offraient alors à nous : d’une part, nous pouvions nous résigner à voir notre activité diminuer suite à la perte d’une partie de nos parts de marché au profit de nos nouveaux concurrents ; d’autre part, nous pouvions décider de faire globalement croître notre marché, compensant le recul de notre part de marché. Je ne vous étonnerai pas en vous indiquant que nous avons choisi la seconde option.

2. Les axes de notre politique de croissance

Nous avons tout d’abord cherché à augmenter la consommation de nos clients en baissant fortement nos prix et en multipliant les options tarifaires à leur disposition. Nous avons ensuite voulu leur proposer de nouveaux services (par exemple, les Numéros Verts pour les entreprises). Parallèlement, nous nous sommes largement développés sur le segment de la téléphonie mobile et de l’Internet. Enfin, nous avons mis en place une véritable politique de croissance à l’international.

II. Notre situation actuelle

Nous sommes bel et bien parvenus à développer le marché des télécommunications en France. En effet, ce marché enregistre désormais un taux de croissance annuel de 10 % alors qu’en 1995, cette progression se situait entre 2 et 3 %.
Aujourd’hui, plus de 20 millions de Français sont abonnés auprès d’un opérateur de téléphonie mobile, un chiffre qui dépasse les prévisions les plus optimistes que nous pouvions formuler il y a quelques années. Avec une part de marché de plus de 48 %, nous sommes leaders sur ce segment, ce qui constitue un cas exceptionnel en Europe dans la mesure où, dans les autres pays européens, l’opérateur public a toujours été supplanté par ses concurrents privés lorsque ceux-ci ont pu démarrer en même temps que lui.
Nous nous sommes lancés avec un certain retard dans le domaine de l’Internet. Mais nous avons ensuite su combler ce retard. En effet, Wanadoo est devenu le leader sur son marché, comptant deux fois plus d’abonnés que son concurrent immédiat. Notre portail, Voilà, est le premier service de ce type en langue française. Enfin, en 2000, nous réaliserons à l’international un chiffre d’affaires de 40 milliards de francs alors qu’en 1995, notre activité en la matière ne représentait que 2,8 milliards de francs.

III. Conclusion

En 1995, les activités qui n’étaient pas directement liées à notre situation de monopole atteignaient 6 % de notre chiffre d’affaires. En 2000, cette part s’élèvera à 40 %. Ces chiffres montrent que nous avons su largement évoluer en quelques années. Cependant, dans le même temps, notre monde, lui, a peut-être changé encore plus rapidement. C’est pourquoi je ne suis pas absolument certain que nous pouvions nous satisfaire des seules mutations que nous avons déjà accomplies.

A la découverte de l’homme par ses passions
Vos études vous ont successivement conduit à l’ESSEC, Sciences-Po, l’ENA et à la Standford Business School. Que vous ont apporté ces différentes écoles dans votre pratique du management ?

Michel BON
C’est en fait Carrefour qui a été pour moi la meilleure école en matière de management. Dans ce domaine, l’ESSEC m’a cependant permis d’acquérir un certain nombre de bases. Lors de ma scolarité à Sciences-Po, pour moi un rêve d’enfant, j’ai pu découvrir les “ merveilles de la pensée construite ”… Ensuite, à l’ENA, j’ai rencontré des gens formidables mais j’y ai aussi appris à parler avec brio de n’importe quoi mais toujours dans le temps imparti !Enfin, mes recruteurs au sein de Carrefour ont vu dans la Standford Business School une façon efficace de me désintoxiquer de l’ENA.

Votre arrivée à la tête de France Télécom était-elle programmée ?

Michel BON
Chaque étape de ma carrière a été plutôt inattendue. En 1995, le Gouvernement a dû désigner très rapidement le Président de France Télécom et le fait que le Premier Ministre de l’époque me connaisse bien a sans doute dû faciliter ma nomination.

En 1996, vous avez mis en œuvre le changement de statut de France Télécom tandis qu’en 1997, vous avez procédé à l’ouverture de son capital. Ensuite, en 1998, vous avez permis à l’Entreprise de franchir le cap du passage à la concurrence. Etes-vous l’homme providentiel que France Télécom attendait ?

Michel BON
Les évolutions que vous venez d’évoquer étaient incontournables. Que j’ai été nommé ou non à la tête de France Télécom, elles auraient dû avoir lieu. Je tiens également à souligner que j’ai bénéficié d’un large soutien de la part d’Alain Juppé lors du changement de statut de l’Entreprise. Mais aussi de Lionel Jospin a priori peu favorable à l’ouverture de notre capital, il a su reconnaître la pertinence de cette opération, sans perte de temps.

Quel est votre degré d’indépendance vis-à-vis de l’Etat ?

Michel BON
Au sein de notre Conseil d’Administration, l’Etat agit véritablement dans l’intérêt de tous les actionnaires. De plus, la nature particulière de notre actionnariat ne nous a aucunement gênés dans notre politique de développement. J’ajoute qu’à ce niveau, l’Etat peut difficilement se permettre un écart de conduite : nous sommes en effet la première cotation par le volume de la Bourse de Paris et une sanction des investisseurs contre France Télécom rejaillirait sur l’ensemble de la place.

Comment France Télécom concilie-t-elle ses obligations de service public et l’atteinte des résultats qu’elle doit à ses actionnaires ?

Michel BON
Toute entreprise, cotée ou non, accorde une grande importance à ses résultats. Dans ce domaine, nos performances ne sont pas excellentes. La rentabilité de nos fonds propres atteint 7 à 8 % alors que celle d’une entreprise comme Carrefour se situe au delà des 15 %. Nous devons donc encore largement progresser sur la voie de la profitabilité. Mais la question des obligations de service public est différente: elles nous sont remboursées

Comment êtes-vous parvenu à mettre en œuvre les changements culturels induits par le passage d’une logique de l’usager à une logique du client ?

Michel BON
C’est la concurrence elle-même qui a amené nos salariés à évoluer. Quand vous savez que, désormais, vos clients peuvent passer à la concurrence et que c’est de leur nombre que dépend votre emploi, vous changez nécessairement de comportement à leur égard. C’est par exemple au nom de cette réalité que notre personnel et ses représentants syndicaux ont accepté l’ouverture de nos agences le samedi.

Vous avez récemment augmenté le prix de l’abonnement de manière à compenser la baisse des tarifs des communications.

Michel BON
L’augmentation du tarif d’abonnement n’obéit pas à une logique de compensation. Dans le contexte concurrentiel qui est aujourd’hui le nôtre, nous cherchons simplement à mettre en place pour chacune de nos activités une tarification cohérente avec notre niveau de coûts. Enfin, je signale que nous proposons l’abonnement le moins cher d’Europe.

La téléphonie mobile est en passe de supplanter la téléphonie fixe. Cette dernière est-elle vouée à disparaître ?

Michel BON
Je ne le pense pas. Par exemple, la téléphonie fixe restera le biais privilégié pour accéder à Internet. De plus, on constate que, dans les pays où la téléphonie mobile s’est le plus développée (en particulier, en Scandinavie), la téléphonie fixe n’enregistre pas de recul significatif.

France Télécom possède une part de marché de 48 % sur le segment de la téléphonie mobile. Quelle stratégie comptez-vous mettre en œuvre afin de conserver ce leadership ?

Michel BON
Nous avons gardé notre leadership car nous avons su offrir à nos abonnés une qualité de service toujours meilleure. Nous avons également été innovants en matière de marketing : par exemple, nous avons été les premiers à lancer un package grand public (Ola) ou un mobile prépayé (Mobicarte). En 2000, nous continuerons à déployer de nouveaux services (notamment en matière d’accès à Internet).

Le Minitel ne contrarie-t-il pas le développement d’Internet en France ?

Michel BON
Je ne le crois pas. Ces deux outils me paraissent tout à fait compatibles et complémentaires. En outre, toutes les nouvelles technologies ne sont pas aisément assimilables par les personnes qui ont passé un certain âge.

Vos relations avec l’ART sont relativement difficiles.

Michel BON
L’ART a vocation à favoriser l’ouverture à la concurrence du marché français des télécommunications. Il est donc logique que nos relations soient quelquefois tendues. Par exemple, la position de l’ART sur l' ADSL me semble contestable.

A la fin de l’année, France Télécom va perdre son dernier bastion monopolistique : la boucle locale. Cette perspective vous inquiète-t-elle ?

Michel BON
Il n'y a plus aucun bastion depuis 1998, nos concurrents ont la possibilité de construire leurs propres boucles locales. Dans la pratique, ils préfèrent néanmoins utiliser nos installations et ne mettent en place leurs boucles que pour des grands clients. L’ouverture de notre boucle locale ne me paraît obéir à aucune justification économique : en effet, elle ne se traduira par aucun avantage nouveau pour le consommateur (notamment en termes de prix). Dans ce domaine, j’espère que nous aurons la possibilité d’investir dans le développement de la boucle locale radio car celle-ci permettra de généraliser un accès Internet à de hauts débits pour les internautes situés en dehors des centres urbains.

Par sa fusion avec Time-Warner, AOL a fait le choix d’allier contenu et contenant. Cet opérateur n’a-t-il pas pris ainsi une grande longueur d’avance sur ses concurrents ?

Michel BON
Une entreprise qui, comme AOL, est valorisée à 40 fois son chiffre d’affaires a toujours intérêt à se rapprocher d’une société qui, elle, est évaluée à trois fois son chiffre d’affaires. La fusion entre AOL et Time-Warner me semble relever d’abord d’une telle approche financière. Au delà, il est également logique qu’un fournisseur de contenus comme Time-Warner s’allie à un opérateur qui, lui, regroupe de tels contenus sur les sites-portails qu’il a mis en place. Enfin, je remarque qu’aucun rapprochement n’a encore eu lieu entre, d’une part, un fournisseur d’accès à Internet (comme nous le sommes) et, d’autre part, un producteur de contenus ou un gestionnaire de portails.

Comment avez-vous réagi face à l’attitude adoptée par Deutsch Telekom lors de sa prise de participation dans Telecom Italia ?

Michel BON
Cette attitude m’a déçu car nous souhaitions bâtir avec Deutsch Telekom un partenariat durable, solide et basé sur la confiance. Nous avons dû prendre acte du fait que Deutsch Telekom ne partageait visiblement pas cette conception.

Votre rachat de Global One fait-elle de France Télécom un acteur majeur sur la scène internationale ?

Michel BON
Un des piliers de notre stratégie consiste à offrir aux multinationales des services à l’échelle mondiale. Si nous n’en sommes pas capables, nous allons perdre ces clients aussi bien à l’étranger qu’en France. Le rachat de Global One était pour nous la solution la plus simple pour développer notre stratégie dans ce domaine.

Les nombreux regroupements en cours ne risquent-ils pas de se traduire par la réapparition de cartels ?

Michel BON
Le secteur des télécommunications reste caractérisé par une forte compétition. Il n’en demeure pas moins nécessaire de faire en sorte que des instances de régulation continuent à veiller au libre exercice de la concurrence.

Le développement d’Internet ne risque-t-il pas de se traduire par un accroissement du fossé qui sépare les riches et les pauvre, les pays du Nord et ceux du Sud ?

Michel BON
Internet est un outil. Il dépend de nous de savoir en tirer le meilleur parti. Pour ma part, je crois que cet instrument peut induire des évolutions tout à fait positives : par exemple, une amélioration de la liberté d’information dans certains pays ou l’essor de l’enseignement à distance (notamment à destination des étudiants qui seraient situés dans des pays en voie de développement).

Quelles actions menez-vous auprès du monde éducatif pour y favoriser l’appropriation et l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication ?

Michel BON
Nous avons décidé de promouvoir l’utilisation de l’Internet à l’école. Dans ce sens, nous avions fait une première offre extrêmement intéressante que le régulateur nous a obligés à revoir à la hausse. Quoi qu’il en soit, nous proposons à l’école des connexions, des contenus ainsi que l’accès à des portails qui permettent aux élèves et à leurs professeurs de se repérer dans le monde de l’Internet.
Parallèlement, 3 500 de nos agents ont bénévolement accepté de jouer le rôle d’ambassadeur de l’Internet auprès de l’Education nationale. Aujourd’hui, grâce à notre travail et à celui effectué par les élus ou les chambres de commerce, 30 000 établissements scolaires sont connectés à l’Internet.

Quel est votre sentiment sur l’instauration d’un contrôle éthique sur l’Internet ?

Michel BON
Ce contrôle me semble souhaitable mais me paraît également difficile à mettre en place. J’estime que cette régulation devra s’effectuer par les acteurs concernés eux-mêmes plutôt que par la loi et l’intervention des Etats. Reste à savoir si cette autorégulation peut être compatible avec la concurrence qui prévaut dans ce secteur.

En France, quelles sont les garanties offertes en matière de protection des informations bancaires sur le Web ?

Michel BON
La solidité de cette protection varie selon chaque banque. En France, elle restait jusqu’à présent moins forte que dans les autres pays. Cependant, la récente réglementation adoptée en matière de cryptage permettra de renforcer cette protection.

La conférence de presse factice.
Vous êtes un des rares patrons français à jouer la transparence sur son salaire. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Michel BON
Pas vraiment dans la mesure où mon salaire a été révélé à mon insu… Ceci dit, je suis favorable à la transparence que vous évoquez. Je dois pourtant constater que les syndicats de France Télécom considèrent mon salaire comme trop élevé tandis que ses actionnaires autres que l'Etat s’étonnent de me voir rester à mon poste pour une rémunération aussi faible à leurs yeux.

Les cours des entreprises de l’Internet connaissent actuellement des progressions impressionnantes.

Michel BON
Les investisseurs anticipent la place que va prendre Internet dans notre vie de tous les jours. Les valeurs de l’Internet sont peu nombreuses, ce qui exacerbe l’appréciation de leur cours. Je pense cependant que cet effet de rareté ne va pas durer et qu'un ajustement aura lieu.

Le statut de fonctionnaire du personnel de France Télécom ne vous empêche-t-il pas de garder au sein de l’Entreprise certains cadres à haut potentiel (notamment en leur proposant des stock-options) ?

Michel BON
Le fait que nous n’accordions pas de stock-options à certains de nos salariés n’est pas lié au statut de fonctionnaire qui s’applique à notre personnel mais à la position de l’Etat sur ce dossier. En outre, ce statut fait que notre propre politique salariale n’est pas de notre ressort mais est définie par le Ministère de la Fonction publique. En revanche, ce statut n’a pas empêché 43 000 de nos agents de changer de métier au cours des dernières années, ce qui contredit l’image quelque peu “ pantouflarde ” que certains peuvent avoir des fonctionnaires.

En tant qu’ancien directeur de l’ANPE, quel regard portez-vous sur l’évolution récente du chômage ?

Michel BON
Cette évolution me comble de joie. De surcroît, le repli actuel bénéficie aux jeunes et aux personnes en chômage en longue durée.

L’impact des NTIC sur notre futur,
au travail comme dans notre vie courante.
Comment, dans un futur proche où les nouvelles technologies de l’information et de la communication occuperont une large place, se déroulera une journée type ?

Michel BON
J’espère tout d’abord qu’il n’existera pas une journée type, ce qui risquerait d’être terriblement ennuyeux. Ensuite, je crois que les progrès technologiques accomplis par le secteur des télécommunications, la diminution des coûts des mémoires informatiques et leur miniaturisation croissante nous ouvriront d’immenses possibilités.
J’estime également que les équipements faisant appel à la commande vocale se généraliseront (par exemple, dans l’électroménager, la domotique ou l’automobile). En outre, suite au développement d’outils comme la visioconférence ou le courrier électronique, le télétravail deviendra de plus en plus fréquent. Les loisirs évolueront eux aussi et il est probable, par exemple, que l’on assistera à l’essor de la télévision à la carte, chacun se confectionnant lui-même son propre programme.
Quoi qu’il en soit, il reste très difficile de se livrer à ce genre d’anticipations. A cet égard, les auteurs de science-fiction qui, il y a quelques décennies, imaginaient l’an 2000 ne concevaient pas notre monde tel qu’il se présente aujourd’hui.

Quel développement envisagez-vous concernant l’accès à Internet par des téléphones mobiles ?

Michel BON
Dans les prochains mois, nous allons mettre en place dans ce domaine la technologie GPRS qui permettra un accès plus performant à Internet. D’ores et déjà, France Télécom donne la possibilité à ses abonnés de connaître le contenu de leurs e-mails grâce à leur téléphone mobile (une voix de synthèse leur lisant les messages en question).

Quelles conséquences aura l’essor du commerce électronique sur la distribution ?

Michel BON
Le commerce électronique permettra au consommateur d’avoir accès à un nombre incalculable de références. Tel est par exemple le cas pour l’achat de livres en ligne. Dans ce domaine, l’internaute peut notamment prendre connaissance des critiques publiées sur les ouvrages qui l’intéressent et en lire des extraits. Le commerce électronique va également favoriser une individualisation exceptionnelle de la consommation. En revanche, je ne pense pas que, pour des secteurs comme l’alimentation, le e-commerce concurrencera fortement les formes de distribution traditionnelles.



Livre d'or
Excellente
Soirée en
Compagnie des
Bordelais.

Merci de votre accueil,

Michel Bon

Le 3 février 2000



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