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Synthèse des débats

Serge ORRU
Entreprises et ONG : une véritable alliance pour la planète ?
par Serge ORRU

Directeur Général, WWF-France
Lundi 14 Avril 2008

 



Première organisation mondiale de protection de la nature, WWF compte plus de 4.7 millions de membres à travers le monde. Elle dispose d'un réseau opérationnel dans 96 pays proposant 12000 programmes de protection de la nature.
Ainsi, aujourd'hui de plus en plus d'entreprises s'engagent auprès d'ONG et de plus en plus de jeunes diplômés souhaitent s'y investir. Tous semblent trouver un terrain d'entente et d'échanges grandissant. Phénomène de mode ou véritable prise de conscience pour sauver la planète ?

Serge ORRU
L’action « Halte aux sacs plastiques » a été lancé lors du Festiventu – festival du vent organisé chaque année depuis 1992 à Calvi en Corse. Ce lieu d’échange a été créé par Serge Orru, qui est aujourd’hui le Directeur Général de WWF France. World Wildlife Fund, fondé en 1961, est la plus grande organisation de défense de l’environnement dans le monde. Elle compte 5 millions de membres, dont plus de 40 000
permanents.

Pourriez-vous nous présenter WWF, ses activités, ses moyens et son organisation ? Pour quelles raisons vous êtes-vous engagés dans cette association ?
Serge ORRU
WWF France a 35 ans. WWF a été créé en 1961 par quatre Anglo-saxons scientifiques, qui avaient compris que des espaces et des espèces devaient être protégés. Dans un premier temps, des réserves ont été créées. On compte aujourd’hui plus de 220 écosystèmes protégés dans le monde. Notre ONG est solidaire du vivant. Aimer et défendre la biodiversité et la diversité humaine et culturelle vont de pair et sont signes de modernité.
Les espaces et les espèces sont menacés par nos modes de vie et de consommation. C’est pourquoi nous avons décidé de travailler avec les entreprises. Dans un monde fini, la croissance ne peut pas être infinie. Notre économie doit donc muter pour devenir durable. Cette formidable cause environnementale nécessite à la fois engagement et apprentissage de la connaissance. Dans notre ONG, nous sommes donc en formation professionnelle permanente.
WWF France compte 140 000 membres donateurs. Depuis 10 ans, nous réalisons un travail important avec les entreprises, qui contribuent à hauteur de 27 % à notre budget. Le reste de notre budget provient de produits dérivés, et de subventions européennes. Notre budget actuel est de l’ordre de 12 millions d’euros. Basée à Longchamp à Paris, notre équipe compte 76 personnes. Nous allons aménager un petit château en centre culturel d’échange autour et sur l’écologie. L’« école de la maison » est un sujet clairement multidisciplinaire.
S’agissant de mon engagement personnel, je dirais que je suis un homme d’entreprise, un acteur culturel et un acteur environnemental. L’entreprise exige d’aller vite tout en prenant des risques. Je me suis engagé dans la cause du développement durable car j’ai envie de transmettre à mes enfants une planète vivante. En tant que bon egocitoyen, je désire devenir un écocitoyen, et ainsi contribuer à la transformation de notre civilisation. J’ai envie d’être utile à ma propre vie, tout en étant utile à la communauté humaine à laquelle j’appartiens. WWF m’a sollicité il y a plus de deux ans pour diriger cette association loi 1901, qui est aussi une fondation.


WWF a choisi, contrairement à Greenpeace, de favoriser la non-violence et la coopération. Existe-t-il un marché concurrentiel des organisations de protection de l’environnement et des droits de l’Homme ?
Serge ORRU
Quand on est solidaire du vivant, on est forcément solitaire de la diversité. Il est donc normal que diverses ONG œuvrent dans ce domaine. Greenpeace est un cousin, qui fait avancer la cause sa manière. Au sein de l’Alliance pour la Planète, nous avons tous pu mesurer combien nous étions à la fois différents… mais unis sur 95 % des sujets. Les idées appartiennent à celles et à ceux qui les réalisent. Il est aujourd’hui important de savoir comment influencer la société française, européenne et mondiale pour évoluer vers une société viable. Nous devons travailler pour créer une économie dont les profits ne nuisent pas aux générations futures. Ce marché doit être encadré par une réglementation, résultant de rapports de force politiques. Dans le cadre du Grenelle de l’environnement, nous avons obtenu 268 mesures, qui seront détricotées par l’Assemblée nationale et le Sénat. Il appartient à l’ensemble des forces vives de notre pays de faire savoir dans quel monde nous avons envie de vivre.

Le langage des ONG et celui des entreprises sont souvent en opposition. Comment dépasser les préjugés des unes et des autres ?
Serge ORRU
Je ne suis pas un baba cool, mais je suis dans la construction, c’est-à-dire dans la contradiction, la confrontation, etc. Nous devons nous efforcer de faire évoluer notre monde. L’écologie ne consiste pas simplement à boire en utilisant des cruches en verre, à porter du coton bio et à manger bio, mais c’est aussi le rapport à l’autre. Respecter la planète est indispensable ; respecter l’autre l’est tout autant, y compris lorsqu’il ne pense pas comme vous. Tous les jours, mon équipe se demande comment mieux influencer la société française. Nous avons réussi un coup de force avec le Grenelle, qui n’est pas une fin en soi, mais constitue une mise en demeure de notre société, qui doit évoluer – vite ou étape par étape.
Dans le monde, le papier hygiénique est à l’origine d’une large déforestation. En Amazonie, on plante des eucalyptus pour notre papier. La grande distribution devrait donc vendre du papier hygiénique issu de papier recyclé. Chaque année celle-ci distribuait de 18 milliards de sacs plastiques ; aujourd’hui moins de 3 milliards de sacs sont distribués. En Chine, ce sont 3,7 milliards de sacs plastiques qui sont quotidiennement distribués ; ce pays vient d’en arrêter la distribution. Cet exemple montre que l’initiative que nous avons lancée en Corse et qui a été relayée sur le continent par la campagne « Du jetable au durable » a eu un résultat.
Il est donc important que chacun s’engage, dans son quartier, dans sa région, dans son pays, etc. Il faut avancer avec pugnacité, échange d’informations, etc. Engagez-vous ! Toutes ces initiatives sont intéressantes car elles créent du rapport humain, de l’enthousiasme partagé, etc. La vie est faite d’une mosaïque humaine. Je ne suis pas meilleur que vous : cessez de prendre les autres pour des héros ou les responsables de tout !


WWF vise principalement les entreprises leaders sur leur marché pour ses coopérations et partenariats. Parmi les entreprises du SBF250, 43 ont conclu un accord avec des ONG – 23 d’entre elles font partie du CAC40. Pourquoi les PME/PMI sont-elles si peu nombreuses à s’engager ?
Serge ORRU
Il y a 10 ans, il était très difficile pour une ONG de s’engager auprès d’une entreprise. WWF cherche effectivement à s’allier aux entreprises leaders sur leur marché. Ainsi nous travaillons, de façon exclusive, avec Carrefour et Champion. 27 % de notre budget vient de notre budget. Nous sommes partenaires stratégiques avec une douzaine d’entreprises. Depuis deux ans, je cherche – non sans difficulté – à créer un réseau de PME/PMI. Ces acteurs économiques m’intéressent car ils sont souvent ignorés et peuvent jouer un formidable rôle de levier.
Il y a 15 jours, nous avons signé un accord de partenariat sur trois ans avec La Poste. Nous voudrions travailler avec elle sur le papier issu du recyclé et de forêts gérées durablement. La généralisation de ce type de papier permettrait de réduire sensiblement l’empreinte écologique de l’entreprise.
L’empreinte écologique du WWF est plutôt bonne ; elle pourrait être encore meilleure si nous utilisions moins de papier. Nous sommes en train de créer une commission empreinte écologique réunissant des représentants de chaque département et service pour progresser.

WWF tire une part importante de ses revenus de partenariat avec les grandes entreprises. Comment conciliez-vous le combat associatif et l’implication financière de ces entreprises ?
Serge ORRU
Je me sens bien. Je ne souffre pas de schizophrénie. Les entreprises nous donnent des moyens pour une mission que nous leur demandons d’accepter. Pour autant, nous ne sommes pas contraints de nous taire. Pour ces entreprises, WWF est une force de proposition et d’alternative, et de contre-pouvoir. Dans un monde fini, personne ne devrait croire en une croissance infinie. Je suis pour la croissance... de la conscience écologique de chacun ! L’écologie est notre milieu de vie qui conditionne notre qualité de vie. Les comportements individuels comptent ; une réglementation est également nécessaire. En outre l’Europe doit convaincre les autres grands pays du monde. Or l’écologie exige de la démocratie.

Un responsable de Johnson & Johnson a déclaré : « Combattre le changement climatique n’est pas seulement nécessaire, mais aussi faisable et économiquement intéressant. » Quels atouts, en particulier économiques, mettez-vous en avant lorsque vous échangez avec les entreprises ?
Serge ORRU
Il a fallu qu’Al Gore utilise les mêmes sources d’informations que les ONG pour que les leaders comprennent ce qui se passe. Le discours d’Al Gore est semblable à ce que nous disons depuis 40 ans. Dans son rapport, Nicolas Stern a expliqué que le réchauffement climatique pourrait nous coûter 5 500 milliards d’euros si nous ne faisons rien. Ne rien faire nous fera perdre des marchés. Les Etats-Unis n’ont pas signé les accords de Kyoto, mais se sont lancés dans des recherches effrénées sur l’hydrogène, le photovoltaïque, etc. Ils vont nous imposer leurs standards. Nous devons donc rapidement développer la recherche, car l’Europe est clairement capable de créer l’Airbus de l’écologie.
Dans la contradiction et le compromis, nous devons travailler avec les entreprises. Pour que Carrefour cesse de vendre du teck, il nous a fallu des mois de discussion. Carrefour et Champion ont réduit de 50 % leurs ventes de thon rouge – qui est surpêché ; dans le même temps, Auchan – avec lequel nous ne sommes pas partenaires – a décidé d’arrêter de vendre ce poisson. Nous avons incité Tetrapack à réaliser une analyse du cycle de vie d’une bouteille de lait. Cette étude a montré que l’empreinte écologique de la bouteille de verre était beaucoup plus forte que celle de la brique en carton.
WWF doit veiller à conserver sa crédibilité. Cela suppose que des avancées soient régulièrement observées dans chaque partenariat. Nous ne souhaitons pas être financés à 100 % par les entreprises, pour ne pas menacer la pérennité de notre association.

Comment avoir une meilleure répercussion des actions que vous menez avec les entreprises ?
Serge ORRU
Nous organisons des conférences de presse, et faisons des efforts pour médiatiser nos relations avec les entreprises. J’aime médiatiser les résultats, et non simplement un partenariat conclu avec une entreprise légendaire. Faire connaître les résultats favorise l’émulation et donc les effets domino. WWF France doit travailler plus, mais nos moyens sont limités. Les ONG mènent un travail intéressant, mais elles ne doivent pas être les seules à œuvrer dans le domaine de l’écologie. Il faut vous en emparer, entrer dans les associations, les ONG, etc.
Si nous en avions les moyens, nous ferions de la publicité à la télévision, à la radio, etc. Nous n’avons rien contre la publicité. Je ne suis pas un partisan politique, mais je fais de la politique pour un monde durable. L’écologie est transversale. Elle appartient à tous et il faut le prouver au quotidien dans les entreprises, au Parlement, dans les Conseils Régionaux, dans les Conseils Généraux, les mairies, etc.

Ne craignez-vous pas d’être utilisé à des fins de greenwashing, c’est-à-dire de servir de prétexte écologique à des fins de communication sans actions concrètes ?
Serge ORRU
Aujourd’hui, la publicité utilise de manière fallacieuse l’environnement. Nous contestons cela. Ce matin, j’ai vu la publicité d’un constructeur allemand qui affirmait que sa voiture allait vous rendre écologiste, alors qu’elle n’avait pas de label écologiste. Le BVP fait la pluie et le beau temps dans le monde de la publicité. Nous demandons qu’une haute autorité, rassemblant Etat, professionnels et ONG, soit créée pour autoriser les publicités. Pour sa part, le BVP nous demander de faire partie d’une commission paritaire, dans laquelle nous aurions pu dire non à une publicité, sans être écouté.

Dans le cadre des partenariats, comment vous assurez-vous que l’image ou le logo du WWF n’est pas utilisé à mauvais escient ?
Serge ORRU
Il n’est pas impossible que l’on utilise mal l’image du panda. Il y a deux ans, lorsque j’ai créé l’Alliance pour la Planète avec Daniel Richard, une publicité dans Le Monde est parue pour annoncer l’évènement. Sur cette page, seul la photo du responsable de WWF était absente. Depuis nous avons entrepris de grands efforts pour mieux communiquer.
Les entreprises ont envie de résultats. Le dirigeant d’une grande entreprise doit être convaincu, pour mobiliser ses équipes. Lors des comités de pilotage, WWF joue souvent le rôle de facilitateur auprès des entreprises pour améliorer la pratique du développement durable en leur sein.
Les responsables entreprises ont la tête dans le guidon. WWF apparaît parfois comme un intrus, car nous leur imposons un changement de culture.

N’avez-vous pas vocation à devenir un cabinet de conseil pour l’environnement ?
Serge ORRU
WWF n’est pas un consultant, mais nous aimerions créer un institut de formation. A travers ses actions, WWF cherche à protéger l’environnement immédiat et lointain, car l’écologie suppose que nous soyons en phase avec l’ensemble de la planète. C’est en 1969 que nous avons tous pris conscience de la beauté et de la fragilité de notre planète bleue comme une orange.
Notre monde a eu l’ingéniosité d’inventer les distributeurs automatiques de billets que l’on trouve partout pour consommer. Il faudrait avoir la même ingéniosité pour inventer des distributeurs d’équité, de paix et de développement durable sur l’ensemble de la planète. Nous devons faire la guerre à l’inconscience qui nous amène à une réduction de la vie sur Terre. 50 % des humains ont un rapport à la nature assez faible. Les ONG de demain travailleront à la fois sur le rapport du contre-pouvoir et du compromis, les droits humains, la solidarité, la coopération, etc.

Quelles relations WWF entretient-il avec le monde politique ? Avez-vous décidé de mettre en place un lobby écologique pour influencer les politiques ?
Serge ORRU
Les alliés objectifs des ONG sont les responsables politiques. Nous devons tous apprendre à vivre ensemble, et avoir la fierté d’aborder le monde avec un œil nouveau. Vous allez devoir inventer ce monde. Chacun doit montrer l’exemple. Tous les maires qui ont été élus cette année ont élaboré un programme de développement durable.
Le lobbying est important. Nous avons envoyé le DVD « Future of Food » et des courriers aux députés ; FNH et Greenpeace leur ont, quant à eux, envoyé le DVD « Le monde selon Monsanto ». En face, les industriels font appel à des agences de lobbying. Pour faire du lobby, il faut des gens compétents, qui ont un vrai carnet d’adresse. Il nous faut donc changer de braquet. Notre campagne, aussi intelligente soit-elle, peut être balayé en quelques secondes par la campagne d’un industriel.

Quel bilan faites-vous du Grenelle de l’Environnement ?
Serge ORRU
C’est la première fois qu’un pays occidental riche a mené aussi bien un inventaire environnemental non exhaustif. Cette initiative a permis d’établir de nouveaux rapports, notamment avec le monde syndical. Députés et sénateurs vont maintenant détricoter les 268 mesures. Si nous obtenons 50 % de ce que nous avons demandé, nous utiliserons le reste de notre vie pour nous battre sur l’autre moitié des mesures. Nous avons moins de 20 ans pour changer de paradigme. D’ici 2050, le nombre de voitures va quintupler. Il n’est pas normal que nos voitures nous empoisonnent.

BEM est depuis 2000 engagé auprès de l’ONU dans la formation de managers responsables. Quel message voudriez-vous faire passer à nos étudiants ?
Serge ORRU
Engagez-vous dans la cause environnementale... car vous n’avez pas le choix ! Nous devons désormais faire le procès de notre inconscience et de notre immobilisme. Engagez-vous pour développer votre niveau de connaissance. Passionnez-vous pour vous construire. Dans l’entreprise, aimez ce que vous faites et ceux qui vous entourent.


Débat avec la salle

Les emplois de demain se trouvent dans les PME/PMI. Pour les convertir, WWF et d’autres devront se livrer à un « pèlerinage ». Comment comptez-vous maintenir « le pied dans la porte » pour être constamment présent dans les débats ?
Serge ORRU
Il faut enlever la porte !

Que peut faire le consommateur pour inciter Auchan à ne plus vendre de cabillaud ?
Serge ORRU
Il faut écrire au service consommateurs de l’entreprise. Un citoyen reste petit s’il ne fait rien. Il faut harceler la grande distribution avec des courriers percutants et argumentés. Vous pouvez m’écrire à orru@wwf.fr. Nous avons besoin de vous ! Il faut créer un rapport de forces exaltant dans notre pays. L’état du monde est catastrophique ; il nous faut donc le bouleverser pour pouvoir transmettre à nos enfants une planète vivante.






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