Forumevents - Accueil
ProgrammeSynthèse des débatsContactPlan du site
version HTML
 
Accueil
L'événement à l'affiche
Les débats de Forums events
L'association de BEM
S'abonner
Ecole de commerce
AccueilArts & CulturePascal PICQ
Imprimer Agrandir la taille du texte Taille normale du texte Diminuer la taille du texte

Synthèse des débats

Pascal PICQ
De l'hominisation au développement durable : d'un paradigme à l'autre.
par Pascal PICQ

Paléoanthropologue, Maître de conférences au Collège de France
Mardi 25 Janvier 2005

 



L’évolution de l’espèce humaine est encore largement pensée comme un processus finalisé et orienté vers l’homme, seul représentant restant de son espèce. Vous déplorez cette conception finaliste et lamarckienne. Etes-vous pour autant darwinien ? Quelle est votre vision de l’hominisation ?

Pascal PICQ
Je suis effectivement darwinien, mais il s’agit là d’une appréciation scientifique de l’évolution. L’affirmation selon laquelle l’homme descend du singe n’a pas été facile à admettre, à cause de notre ignorance, souvent génératrice de peur.

Je citerai cette réplique célèbre : « Mon Dieu ! Ainsi, l’homme descendrait du singe. Pourvu que cela ne soit pas vrai ! Mais si cela l’était, prions pour que cela ne se sache pas ! »

L’évolution de l’homme a été conçue ainsi : l’homme descend du singe, avec une devise : « cachez-moi ce singe que je ne saurais voir ». De fait, cette vision péjorative du rapport de l’homme au singe vient de ce que l’on ne connaissait pas les grands singes, surtout en France, où nous avons une culture traditionnellement très anthropocentrique.

Darwin a toujours dit : « ne dites jamais supérieur ou inférieur », mais il n’y a rien à faire : nous, les hommes, nous croyons toujours supérieurs. Lorsque l’on nous rappelle nos origines, nous avons toujours une appréhension, d'abord parce que nous ignorons qui sont les grands singes, et surtout parce qu'on projette sur eux cette idée pour moi indécente de honte des origines. Pourquoi les origines, nos origines, seraient-elles honteuses ?

A la lumière des découvertes les plus récentes, que peut-on dire de la théorie de l’East Side Story et de l’hypothèse de l’origine africaine de l’homme ?

Pascal PICQ
Cette théorie, édifiée par Yves Coppens, a synthétisé les connaissances disponibles dans les années 1980, alors que l’on commençait à avoir une meilleure idée de nos liens de parenté avec les grands singes. Aujourd’hui, nous savons que les chimpanzés et les bonobos sont plus proches de nous que du gorille, puis vient les gorilles, alors que l’orang-outang est le plus éloigné. Il est donc faux de dire que l’homme descend du singe, car parmi les singes, certains sont plus proches de nous que d’autres.

En second lieu, Yves Coppens s’est aperçu que tous les fossiles en rapport avec la lignée humaine avaient été trouvés à l’est de l’Afrique. Voilà pourquoi nous avons pensé que nos origines étaient africaines, puisque, d’une part, les espèces les plus proches de nous dans la nature actuelle, les chimpanzés, vivent en Afrique, et que, d’autre part, les plus anciens fossiles de notre lignée étaient à l’Est de l'Afrique. D’où l’East Side Story : les grandes vallées du rift africain se sont déformées vers six ou sept millions d’années. Les précipitations venant du golfe de Guinée butant sur ce rift, l’Ouest de l’Afrique est resté humide : c’est là qu’évolueront les bonobos, les chimpanzés et les gorilles, qui ont, eux aussi, évolué. A l’Est, il y aurait eu moins de précipitations. La forêt se serait transformée en un milieu en mosaïque. C’est là que serait apparue notre lignée.

En l’an 2000, cette théorie a été confortée par le fossile Orrorin, trouvé au Kenya et âgé de six millions d’années. Et puis, Toumaï a été trouvé au Tchad et annoncé en 2002. Ce fossile, âgé de 6 à 7 millions d’années, a invalidé l’East Side Story. Pour autant, Yves Coppens ne s’est pas trompé : il a proposé un modèle rendant intelligibles les données disponibles à l’époque. Aujourd’hui, on ne peut donc plus dire que l’homme est né à l’Est ou à l’Ouest. En revanche, la prédiction de Darwin, selon laquelle l’homme est né en Afrique, est vérifiée.

L’homme et le chimpanzé ne diffèrent que par 1 % de leur patrimoine génétique. La quête de leur dernier ancêtre commun constitue-t-elle le Graal de la paléoanthropologie humaine ?

Pascal PICQ
Certainement. En réalisant que l’homme descendait du singe, on imaginait des hypothèses, des chimères, appelées « chaînons manquants », moitié grand singe, moitié hommes. Aujourd’hui, nous avons abandonné ce concept au profit de celui de « dernier ancêtre commun », qui désigne l'espèce ancestrale à partir de laquelle la lignée qui va donner naissance aux hommes se sépare de celle des chimpanzés.

Le fossile Orrorin est un bipède accompli, muni de grandes canines. Son fémur est plus apte à la bipédie que celui de Lucy, qui date pourtant de 3 millions d’années. D’où l’idée d’Orrrorin se redressant dans la savane. Puis a été découvert Toumaï, qui a une face assez courte, avec de petites canines, comme nous, les hommes. Or il n’est pas certain qu’il ait marché debout. Par conséquent, nous ignorons maintenant si tous les caractères que nous pensions exclusivement humains sont « dérivés », ou « évolués », et personne ne peut trancher ce débat dans l'état actuel de nos connaissances ; il nous faut d'autres fossiles, notamment les plus anciens.

En fait, nous ne serons jamais capables de reconnaître ce dernier ancêtre commun. D’ailleurs, les initiales du dernier ancêtre commun sont DAC, ce qui me remémore Pierre Dac, selon lequel « le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous ! » Il n’avait pas tort…

Nous ne pourrons jamais reconnaître le dernier ancêtre commun, car il aura non seulement des caractères évoquant les lignées des grands singes et des hommes, mais aussi des caractères qui lui sont propres. Rien de frustrant ! On peut seulement dire, " ce fossile est le proche du dernier ancêtre commun ".

Il y a 500 000 ans environ, plusieurs espèces cohabitaient : l’homme de Neandertal, l’Homo Sapiens, l’homme de Solo et l’homme de Flores, en Asie. Pourquoi une seule a-t-elle survécu ?

Pascal PICQ
Nous avons découvert, en paléoanthropologie, que l’homme appartient à un groupe en voie de disparition en termes de biodiversité. Aujourd’hui, il ne reste en effet plus que cinq espèces de grands singes : l’homme, les deux chimpanzés, le gorille et l’orang-outang. Nos ancêtres hominoïdes, il y a vingt millions d’années, dominaient dans les forêts. On connaît plus de 25 espèces fossiles de toutes les tailles. Au fil du temps, ils ont perdu de leur importance, au profit des singes à queue, ancêtres des babouins et autres macaques, dont il existe aujourd’hui quatre-vingt-dix espèces. A la fin de l’ère tertiaire, avec la mise en place des âges glaciaires, qui ont imposé des variations d’environnement, dont un rétrécissement des forêts, nous, les grands singes, avons eu du mal à nous adapter.

Notre lignée a cependant connu une expansion en Afrique basée sur une domination dans les systèmes écologiques situés à la frontière des forêts et des savanes arborées. C'est l'époque de Lucy et des australopithèques entre 4 et 3 millions d'années. Tout cela va disparaître et d’autres communautés écologiques vont apparaître, avec les premiers hommes vers 2,5 millions d'années. Parmi ceux-ci, on trouve plusieurs espèces contemporaines. Notre lignée a donc toujours connu un succès évolutif, avec de la biodiversité. Mais les âges glaciaires s’accentuant, vers 1,8 million d’années, seule une branche va subsister : le genre Homo avec le premier « vrai » homme appelé Homo ergaster. C’est lui qui va sortir d’Afrique. Au même moment, toutes les autres lignées s’éteignent.

Cette branche va sortir d’Asie pour se déployer en Europe et en Asie. Ses descendants en Europe sont devenus les hommes de Neandertal, et ceux d’Afrique, l’Homo Sapiens. Ils sont également devenus des Homo Erectus plus ou moins spécialisés, comme les hommes de Solo, à Java. Il y a 800 000 ans, des Homo Erectus ont fabriqué des embarcations et se sont rendus sur l’île de Flores.

Il y a 40 000 ans, sur cette terre, il y avait Homo Sapiens – nous – ainsi que les hommes de Neandertal, les hommes de Solo et les hommes de Flores. A partir de 30 000 ans, l’homme de Neandertal disparaît, suivi par l’homme de Solo, à 27 000 ans. A 18 000 ans, au moment où nous peignons Lascaux, les hommes de Flores disparaissent à leur tour, si bien qu’il ne reste plus qu’une seule espèce : Homo Sapiens.

Nous appartenons donc à un groupe en voie d’extinction, mais nous avons pu nous redéployer sur la Terre grâce à notre culture : le feu, les outils, les abris nous ont permis d’assurer notre survie grâce à l’innovation et à l’adaptation technologique.

Homo Sapiens, dans sa forme moderne, a pris une place de plus en plus importante sur terre. Mais il y a 60 000 ans, nous n’aurions pu imaginer cette suite de l’histoire. En effet, les hommes de Cro-Magnon et de Neandertal étaient contemporains au Proche-Orient et avaient les mêmes pratiques techniques et culturelles. Dès lors, qu’est-ce qui a fait que Neandertal a disparu et nous, non ? Nous pourrions nous borner à la conception des supporters de football, selon laquelle « on est les meilleurs ». En fait, à une glaciation près, il pourrait y avoir deux espèces d’hommes sur cette terre, ou peut-être aucune.

La morale de cette histoire est la suivante : nous avons survécu grâce à l’ingéniosité de nos ancêtres, mais nous appartenons à l’éventail du vivant. L’histoire de la vie n’était ni pour, ni contre l’homme. Si nous sommes là, c’est par une chance extraordinaire mais pas chanceux ; il en va ainsi de notre évolution reposant sur un jeu des possibles et de contraintes légué par nos différents ancêtres, de l'innovation, des inventions techniques et culturelles et aussi … de la chance. C’est précisément cela, l’hominisation : cette prise de conscience qui nous amène à penser que l’histoire de la vie n’allait pas forcément vers nous et que nous sommes maintenant une espèce, qui par son succès évolutif pèse sur cette terre, si bien que nous en sommes devenus responsables.

Homo Habilis, Homo Erectus : les grandes espèces ont duré à peu près un million d’années chacune. Homo Sapiens n’a « que » 40 000 ans, ce qui, comparativement, nous laisse de belles perspectives d’évolution. Au vu des progrès scientifiques, notamment dans le domaine ouvert par les nouvelles techniques de procréation et de clonage reproductif, comment entrevoyez-vous l’avenir de l’espèce humaine ?

Pascal PICQ
Notre espèce Homo Sapiens apparaît il y a 200 000 ans ; c'est l'homme moderne ou Homo Sapiens sapiens qui a environ 40 000 ans. En moyenne, la durée de vie des espèces chez les mammifères est d’environ un million d’années. Avons-nous encore un blanc seing de 800 000 ans devant nous ? Cela relève de notre responsabilité collective. Nous parlons de plus en plus, aujourd’hui, du post-humain. Depuis le néolithique, avec l’invention de l’agriculture, les hommes ont joué sur la variabilité que produit la nature. Ils sont aujourd’hui capables, non pas uniquement de sélectionner à partir de ce que produit la variabilité naturelle, mais également de travailler sur les processus mêmes qui produisent cette variabilité : les manipulations génétiques. Peut-on aller contre cela ? Francis Fukuyama pense que la nature humaine est une « bonne fée » qui fera que l’on corrigera nos défauts. Pour ma part, j’ai l’impression que l’on joue aux démiurges. Nous ignorons les conséquences qu’auront ces manipulations génétiques.

Un jour, un représentant de Monsanto Europe m’a dit que j’étais anti-OGM. Je lui ai répondu : « non, je ne suis ni pour, ni contre, mais quand vous me dites que les OGM vont sauver de la faim dans le monde, vous vous moquez de moi, car nous pouvons déjà nourrir tout le monde sur cette planète. De plus, les OGM, même s’ils peuvent aider à cela, ne pourront pallier les égoïsmes, la corruption et les inégalités que les hommes produisent sur la terre ». Il s’agit donc d’un problème d’humanité, de philosophie et d’éthique et pas seulement scientifique et technique.

Peut-on admettre le clonage pour la suite de l’humanité ? Yves Coppens et d'autres pensent que oui. Pour ma part, je dirais que les manipulations génétiques jouent sur certains gènes, mais l’environnement est un facteur considérable sur l’évolution. Le clonage n’est qu’une donnée parmi un ensemble d’éléments beaucoup plus complexes, qui font interagir, dès la naissance, un individu avec son environnement. Nous ne pourrons jamais nous reproduire à l’identique car l'environnement du cloné n'est pas celui du cloneur : c’est bien ce qui fait la vie !

Certes, nous avons décrypté le génome, autrement dit le vocabulaire de nos cellules. Si l’on fait une analogie avec la littérature comparée, cela reviendrait à comparer le nombre de mots qu’utilisaient Racine ou Molière pour écrire, l’un, ses tragédies, l’autre, ses comédies. Mais maintenant que ce vocabulaire a été décrypté, sommes-nous capables pour autant de réécrire une œuvre de Racine ou de Molière ? Tel est l’objet de la biologie intégrative : comprendre quelle est la grammaire de notre génome, ce qui est bien plus complexe.

Quant à l’avenir de l’homme, il va dépendre de la manière dont nous pourrons partager la notion de progrès qui s’est développée en Occident au cours du XXème siècle. L'hominisation et le progrès ont été pensés comme des "lois" ou des "processus" universels, comme allant de soi ou tout au moins inéluctables. En fait, c'est comme l'évolution avec toutes ses contraintes et ses incertitudes.

Abordons maintenant la relation entre l’homme, le progrès, la science et l’avenir de l’espèce humaine. Selon Francis Fukuyama, l’évolution mène nécessairement vers plus de complexité, de progrès et de perfection. La question de la suprématie technologique de l’homme sur la nature se pose aujourd’hui. Mais l’espèce humaine, capable de dominer les forces de la nature comme aucune autre espèce, se trouve aujourd’hui menacée par sa propre puissance. Face à cette situation inédite, ne serait-il qu’un paradoxe de l’histoire de la vie ?

Pascal PICQ
Nous ne sommes pas un paradoxe : nous faisons partie de l’histoire de la vie, mais si la vie repartait dans les mêmes conditions initiales sur terre, elle serait tout autre : il n’y aurait pas d’hommes, de dinosaures ou de mouches, mais d’autres formes de vie.

Qu’est-ce que la complexité ? L’homme a des rapports complexes au monde, mais notre génome n’a que 30 000 gènes, bien moins que le grain de riz. Quantitativement, il est donc plus simple, mais c’est dans son expression, sa grammaire, qu’il devient complexe. Le terme de complexité est donc quelque peu ambigu. Ce sont les fonctions qui sont complexes, et pas forcément les structures.

Nous devons également nous rappeler que nous sommes dans une situation relativement fragile. En 1883, l’éruption du volcan Krakatoa a provoqué un raz-de-marée qui a fait le tour de la terre, bien plus violent que celui du début 2005 en Asie. Les déjections volcaniques sont montées jusqu’à 10 000 mètres d’altitude et se sont réparties tout autour de la terre. Or ces cendres ont absorbé les rayons solaires, ce qui a eu pour effet d’abaisser la température de la terre d’un degré Celsius pendant trois ou quatre ans, générant les plus mauvaises productions agricoles jamais vues en Europe et en Amérique du Nord, provoquant des famines considérables. Voilà quels peuvent être les effets d’un seul volcan.

Nos sociétés sont technologiquement très avancées, mais peuvent fortement souffrir de catastrophes naturelles. Et il y en aura. A la suite du Tsunami qui a frappé dramatiquement les populations de l'Océan indien, Michel Serres évoquait à nouveau ce "contrat naturel" oublié entre l'homme et la nature. L'ampleur de ce drame est la conséquence de notre succès évolutif ; nous sommes de plus en plus nombreux et toute catastrophe naturelle fait d'autant plus de victimes. Un tremblement de terre, un tsunami affectait peu d'hommes du temps d'Homo erectus.

Au fond, toute l’évolution de l’homme s’inscrit dans celle des communautés écologiques auxquelles il appartient depuis des millions d’années. Peut-on dire qu’il se met aujourd’hui en rupture avec son environnement ?

Pascal PICQ
Je le crains. La pensée occidentale a globalement accepté l’idée de l’évolution. Cependant, nous avons eu le sentiment d’être au-dessus, ou à côté de la nature, ou encore d’être l’apothéose de la nature. L'homme - microcosme résumerait l'univers - macrocosme. Nous avons accepté une continuité concernant notre structure – notre anatomie – mais ce qu’a montré la théorie de Darwin, appuyée depuis par la biologie moderne, c’est combien nous sommes intégrés dans l’arbre du vivant. Nous ne sommes pas au sommet, nous en faisons partie. Par exemple, nous partageons des gènes avec les mouches, un même « plan d’organisation »…

En revanche, l’Occident fait la distinction avec « le propre de l’homme » : la politique, la morale, l’esthétique, la religion, l’art, la culture… Or toutes ces caractéristiques de l’homme, qui sont indéniables, se retrouvent en partie chez les grands singes. Les chimpanzés font de la politique, mais cela n’enlève rien à la qualité de la politique chez l’homme, extrêmement développée. Cela a été difficile à accepter, car nous nous étions mis en dehors de la nature. Aujourd’hui, nous réalisons que nous partageons beaucoup plus de notre humanité avec les grands singes, d’où ce débat contemporain : les droits de l’homme doivent-ils être étendus aux grands singes ?

D’autres traditions et religions, notamment orientales, considèrent que tout ce qui fait l’homme se retrouve en harmonie, dispersé dans la nature. Nous entrons là dans le domaine des croyances, des mythes, des représentations et des cosmogonies. Nous redécouvrons, à travers les sciences de la vie, notre rapport à la nature et le fait que notre évolution est liée à la biodiversité. Telle est la teneur du discours tenu par le Président de la République hier.

Peu d’animaux ont été tués lors du raz-de-marée survenu en Asie. Les mammifères et les oiseaux bénéficieraient effectivement d’un spectre de perception élargi, qui leur aurait permis de sentir le danger. L’homme aurait-il perdu de son acuité sensorielle au cours de son évolution ?

Pascal PICQ
Il n’a rien perdu, mais il n’utilise qu’une partie de ses capacités sensorielles. Nous avons développé des compétences par nos métiers, mais par notre confort, nous avons perdu notre capacité à lire les changements possibles de notre environnement immédiat.

Cela me rappelle une scène du film Ocean Eleven. Alors que la foule s'est assemblée pour voir la démolition par implosion d'un immeuble, l'un des protagoniste regarde la scène à la télévision alors que cela se passe dans son dos au travers de la baie vitrée. Version amusante de la caverne de Platon. Nous regardons la météo à la télévision sans être capable de lire le ciel au-dessus de notre tête comme le faisaient nos grands parents.

Avec nos technologies, nous les occidentaux sommes devenus arrogants. Toujours à propos des tremblements de terre, les scientifiques occidentaux ne comprennent pas pourquoi leurs collègues orientaux ont diverses espèces d'animaux en cages dans leurs laboratoires. Il y a quelques années les comportements de ces animaux ont permi de sauver les habitants d'une ville en Chine. Les instruments n'avaient rien annoncé !

Je pense cette fois à une scène d'un autre film Crocodile Dundee : le héros, blond, et l’héroïne, blonde elle aussi, donc normaux, comme l’aurait dit Coluche, se retrouvent dans le bush australien et rencontrent un ami aborigène du héros blond, qui est noir.

L’héroïne : « Tu crois que je peux prendre en photo ton ami aborigène ? »

Le héros : « Tu peux peut-être lui demander directement. »

L’héroïne : « Je peux te prendre en photo ? »

L’aborigène : « Oui, vas-y. »

Elle le vise, il lui dit : « Non, tu ne peux pas me prendre en photo ».

Elle bouge et le vise à nouveau : il lui répète qu’elle ne peut pas le prendre en photo.

L’héroïne : « Tu as peur que je te vole ton âme ? »

L’aborigène : « Non : il y a le cache sur ton Nikon ! »

Je pense donc que l’Occident ne doit pas être arrogant, méprisant vis-à-vis des autres populations humaines. Simplement, nous avons développé d’autres capacités, par nos études, nos cultures, nos techniques. Nous ne détenons pas tout le savoir. Nous avons fait des choix au cours de notre histoire.

L’idée que la vie a toujours survécu malgré les catastrophes ne délivre-t-elle pas un blanc-seing pour l’exploitation de la planète ?

Pascal PICQ
Il s’agit d’un vrai problème. Aux Etats-Unis, les néo-créationnistes acceptent qu’il y a eu cinq grandes catastrophes naturelles dans l’histoire de la terre, mais que la vie a toujours continué. Traduction dans leur rapport au monde : on peut continuer à exploiter les ressources mises à notre disposition par la Providence, par la terre, parce qu’après tout, cela continuera.

J’ajoute, pour ma part, que la vie continuera effectivement, mais pas avec les mêmes acteurs. Le fera-t-elle avec ou sans nous ? La sixième extinction est en cours. Elle est causée par l’homme et elle est extrêmement rapide, des milliers d’espèces disparaissant chaque année. Il faut changer notre rapport au monde. C’est cela, l’hominisation : une prise de conscience permanente.

Comme le rappelait Michel Serres dans un débat qui nous réunissait : « L’hominisation, cela commence maintenant et cela ne s’arrête jamais ». L'hominisation, ce n'est pas cette conception aussi arrogante qu'anthropocentrique de l'histoire de la vie ; ce n'est pas un état de grâce, une "liberté" dénuée de responsabilité. C'est une réflexion, une prise de conscience permanente sur notre condition humaine et notre relation avec la nature, notre nature.

Le concept de développement durable peut se définir comme suit : « un développement répondant aux besoins des générations présentes, sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Le développement durable, fondé sur l’équilibre entre croissance économique et écosystème, pourrait-il constituer cette occasion unique de redonner un sens au progrès ?

Pascal PICQ
Le développement durable est un changement important de paradigme. En effet, la vision du progrès laissait entendre que le passé était moins bien que le présent et que l’avenir sera mieux qu’aujourd’hui. Cela ne va plus de soi, même si le débat n’est pas simple.

Pour la première fois, avec la notion de développement durable, une génération se préoccupe de l’avenir, des générations suivantes. Elle ne considère plus que son bien-être va continuer et que, forcément, la génération suivante pourra subvenir à ses besoins grâce à cela.

Mais ne soyons pas naïfs : toute espèce a une action sur l’environnement. Même nos actions les plus conscientes possibles pour maintenir l’avenir des générations futures impliqueront de puiser dans les ressources naturelles. Il reste à savoir comment le faire au mieux. Il nous faut savoir comment préserver les ressources non renouvelables et mettre en place de nouvelles ressources, en préservant au mieux les chances des générations futures. Mais pour cela, il faut une réelle prise de conscience, au quotidien. Et il faut faire vite : nous avons une génération pour tenter de sauver ce qui peut l’être.

Finalement, alors que ni la bipédie, ni l’utilisation d’outils, ni la guerre, ni l’altruisme, ni le langage, ni l’organisation sociale, ni la culture, ni le rire, ni même la morale ne seraient le propre de l’espèce humaine, comment définiriez-vous le propre de l’homme ?

Pascal PICQ
Tout ceci est très développé chez nous, bien plus que chez les chimpanzés ou d’autres espèces plus éloignées. Ceci n’enlève rien à l’homme : être Homo Sapiens, c’est être capable de penser à l’avenir et de penser différemment notre rapport à la nature, pour l’avenir de l’espèce humaine. Pour moi, tel est le propre de l’homme.

Avant de nous séparer, nous vous proposons de vous prêter au traditionnel questionnaire de Proust, revu et corrigé par Forumevents.
Quel est votre principal trait de caractère ?

Pascal PICQ
Je m’emporte assez rapidement.

Quelle est la qualité que vous préférez chez une femme ?

Pascal PICQ
Disons l’intelligence et le charme…

Et chez un homme ?

Pascal PICQ
La capacité à montrer de l’affection et de la tendresse.

Quelle faute vous inspire le plus d’indulgence ?

Pascal PICQ
Etre capable de reconnaître que l’on s’est trompé.

Quel est, selon vous, le bonheur parfait ?

Pascal PICQ
Se dire que par nos actions, nous puissions faire en sorte que tout le monde partage ce bonheur. C’est peut-être aussi d’avoir foi en l’avenir.

Que possédez-vous de plus cher ?

Pascal PICQ
La vie, bien sûr !

Qu’avez-vous réussi le mieux dans votre vie ?

Pascal PICQ
C’est d’avoir pu réaliser ce que j’avais envie de faire. C’est très important.

Quelle rencontre vous a le plus marqué ?

Pascal PICQ
J’étais jeune, j’avais un maillot de bain années 70, je suis tombé dans une piscine où nageait une jeune femme ravissante : elle est devenue ma femme.

A quelle figure historique auriez-vous aimé ressembler ?

Pascal PICQ
Darwin !

Quel est votre livre de chevet ?

Pascal PICQ
Ce n’est pas la Bible. Candide, de Voltaire, peut-être…

Quel est votre plus grand regret ?

Pascal PICQ
C’est peut-être que la vie ne laisse pas la possibilité de tomber plusieurs fois dans des piscines et d’avoir plusieurs fois le même bonheur !

Quelle est votre plus grande peur ?

Pascal PICQ
C’est de me dire, dans cinq, dix ou vingt ans, que je n’ai pas réussi à faire évoluer ce dont nous avons parlé aujourd’hui.

Quel est votre mot préféré ?

Pascal PICQ
« Chouette ! »

Si vous rencontriez Pascal Picq enfant, que lui diriez-vous ?

Pascal PICQ
« Surtout, crois en ce que tu as envie de faire ».

Quelle est votre devise ?

Pascal PICQ
Je n’en ai pas vraiment… Peut-être : « tout évolue » !



Livre d'or
" Est-ce que la paléoanthropologie mène à tout, je ne sais pas ; ainsi va l'évolution. En tout cas, elle m'a conduit à l'ESC de Bordeaux pour un grand moment d'échange qui donne espoir à l'avenir de l'Homme."

Pascal Picq

Bordeaux, le mardi 25 janvier 2005



Imprimer Agrandir la taille du texte Taille normale du texte Diminuer la taille du texte
Haut de page