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Synthèse des débats

Pascal BRUCKNER
© Olivier Rollin/Grasset
Misère de la prospérité, la religion marchande et ses ennemis.
par Pascal BRUCKNER

Ecrivain, philosophe
Mardi 19 Novembre 2002

 



Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de cet essai au titre riche de paradoxes, Misère de la prospérité ?

Pascal BRUCKNER
Ce qui motive l’écriture d’un livre théorique est l’air du temps. Il arrive un point où l’on ne supporte plus la rhétorique ambiante. En ce qui concerne plus particulièrement la rédaction de cet ouvrage, je me suis intéressé à la renaissance d’un discours anticapitaliste qui faisait fi de tout ce qui s’était passé dans notre siècle, avant la chute du communisme. Je me suis donc demandé pourquoi les solutions proposées ressemblaient aussi fortement à ce que l’on critiquait auparavant.

Vous décrivez un monde endoctriné par le capitalisme. Comment se manifeste notre foi pour l’économisme ?

Pascal BRUCKNER
Cela se manifeste dans notre vie quotidienne. Au lendemain de la chute du Mur, les grands courants politiques semblent discrédités et le monde est la recherche d’une idéologie de substitution. Celle-ci nous est proposée, à la fin des années 70, par Reagan et Thatcher. Il s’agit du libéralisme, idée selon laquelle le marché aurait la capacité intrinsèque d’enrichir les hommes et de résoudre tous les problèmes de la vie contemporaine. Cette foi en le marché s’est peu à peu substituée aux anciennes fois, dont le communisme et le socialisme, voire la démocratie. Le marché s’érige en vecteur privilégié pour construire un monde débarrassé de toute violence. D’aucuns expliquent que l’échange entre les sociétés nous permettra d’accomplir ce que les idéologies du vingtième siècle n’avaient pas permis. En d’autres termes, l’économisme n’est autre qu’une spiritualisation excessive de la discipline économique.

Par ailleurs, l’individualisme nous porte tous à croire que l’économie peut résoudre les problèmes de la société pour une seconde raison. Nous adhérons de toutes nos fibres à l’économie capitaliste parce qu’elle est porteuse de l’établissement individuel. Le matérialisme est en effet une manière de nous affranchir du besoin. En ce sens le marché, dans un premier temps, contribue à l’épanouissement de chacun d’entre nous. L’enrichissement matériel apparaît comme la première étape vers l’émancipation individuelle. Le jeu s’est toutefois perverti puisque l’économie est devenue la phase suprême. En d’autres termes, nous avons assisté à un inversement des moyens et des fins.

La foi dans le capitalisme s’observe dans le monde entier. Ainsi en Chine, en Thaïlande ou en Malaisie, il existe un véritable appétit d’apprendre qui ne résulte pas d’un endoctrinement mais correspond plutôt à la volonté de ces pays de se sortir de la misère. Reste ensuite à déterminer dans quelle mesure cette volonté ne se transforme pas en obsession et ne fait pas de l’enrichissement matériel le but suprême des sociétés.

Dans les premières pages de votre essai, vous décrivez les inégalités sociales actuelles. J’aimerais revenir sur certains termes forts que vous employez, comme « les tabous de l’abondance » ou encore « l’aristocratie de la rente ».

Pascal BRUCKNER
Ce sont des expressions que j’avais formées, il y a près de deux ans, et que les scandales Enron et Worldcom ont confirmé. Il existe un malentendu dans le monde actuel : l’on prétend que nous vivons dans une économie capitaliste où les frontières sont ouvertes et qui est dominée par une économie libérale. Or nous nous apercevons que le capitalisme est bon pour tous sauf pour les capitalistes eux-mêmes qui se cooptent, s’arrangent entre eux et s’arrogent des salaires exorbitants. Les exemples de grands patrons se comportant comme de grands seigneurs sont très nombreux depuis quelque temps.

Avec l’apparition de la nouvelle économie, les disparités entre les plus hauts et les plus bas salaires se sont accrues. Or ainsi que le rappelle Peter Drucker, théoricien américain du management, pour qu’une entreprise puisse fonctionner, les différences de revenus ne doivent pas dépasser un rapport de 1 à 23. Et aujourd’hui, aux Etats-Unis comme en Europe, ce rapport s’établit de 1 à 500.

Cela n’est pas répréhensible dès lors que les grands patrons sont payés en fonction de leur mérite. Mais cette attribution de salaires exorbitants ne récompense pas toujours le travail accompli, le mérite ou la réussite. Vous avez sans doute tous entendu parler du dernier salaire de Jean-Marie Messier – lequel d’ailleurs ne lui a pas été versé – qui représentait quelque 40 000 fois le SMIC. L’ancien PDG de Vivendi s’était déclaré furieux, estimant qu’on le spoliait.

Bref, nombreux sont ceux qui défendent l’idéologie libérale mais qui se comportent comme des féodaux foulant aux pieds les lois qu’ils ont promulguées pour les autres. L’on pourrait également citer l’exemple de Jack Welch, PDG de General Electric qui est parti à la retraite cette année, couvert d’or et de lauriers. Or sa femme – dont il divorce – a révélé à la presse tous les privilèges dont il a bénéficié : jet privé, plusieurs maisons aux Etats-Unis, un salaire que l’on continue à lui verser malgré son départ en retraite. Les exemples d’un capitalisme volé par ses pourfendeurs pourraient ainsi être multipliés.

D’une certaine manière, notre époque ne souffre pas tant d’un excès de capitalisme mais d’un manque de capitalisme. Le jour où les capitalistes suivront les principes qu’ils énoncent sera un jour où la société ira mieux. Nous vivons dans un monde hérissé de barrières et de protections douanières. J’en veux pour preuve les récriminations – justifiées – des pays du Sud. A l’heure où l’on prône l’ouverture, l’échange et le risque pour tous, la vérité prend un tout autre visage, celui du protectionnisme pour les riches et le risque pour les pauvres et les perdants. Il y a donc là un dysfonctionnement patent.

La transparence serait donc la réponse à ces maux…

Pascal BRUCKNER
Tout à fait. Ce gouvernement des entreprises, présenté comme le modèle démocratique par excellence, ne comporte aucun contre-pouvoir et n’a de libéral que le nom.

Pour comprendre le capitalisme, il suffit de regarder les séries américaines à la télévision qui dénoncent le cynisme des uns et la lâcheté des autres.

Vous proposez une définition du marketing très sarcastique : « Il faut toujours de débusquer de nouvelles niches de convoitise, ériger les caprices de quelques-uns en nécessité pour tous ». Que dites-vous à notre public, composé majoritairement d’étudiants d’écoles de commerce, auquel l’on enseigne le marketing, cette science visant à créer des besoins et à inciter à la consommation ?

Pascal BRUCKNER
Je n’ai rien de particulier à leur dire ! L’ancien patron de Ford affirmait que la consommation était l’organisation de la satisfaction.

Il me semble que la saturation des besoins bloque les économies européennes. Dans ce contexte, il appartient au publicitaire de susciter le désir là où il y a la satiété, que ce soit via un nouvel emballage, une nouvelle forme ou tout autre petit rien qui fait la différence. La force du marketing ou de la publicité de s’adresser au désir que l’on affirme souvent être sans limites. Dans ce jeu, les consommateurs sont parfaitement complices des entreprises. Reste à déterminer le moment à partir duquel nous sommes lassés de cette danse et où nous souhaitons nous tourner vers des préoccupations que nous jugeons plus fondamentales.

Venons-en à la mondialisation. Vous déplorez les mouvements contestataires de Porto Allegre ou de Seattle. Quels sont les reproches les plus vifs que vous adressez aux anti-mondialistes ?

Pascal BRUCKNER
Je ne déplore pas ces mouvements dont l’existence me semble nécessaire. Toutefois, l’on peut se demander à quoi aboutira cette contestation vieille aujourd’hui de sept ou huit ans. Ce mouvement se présente comme une alternative globale au système mais n’a rien d’autre à offrir que sa contestation. Je suis stupéfait que l’on entende plus les anti-mondialistes à l’heure où l’économie mondiale est frappée d’une série de grands scandales. Force est de constater que ce mouvement se contente de courir après les grands sommets mondiaux et de cracher à la face du système : « Je te hais ». En revanche, aucune proposition concrète ne se fait jour. Le mouvement anti-mondialisation n’est rien d’autre qu’une posture. Nous sommes face à un phénomène de plus en plus prégnant dans notre société, à savoir l’esthétique de la révolte. J’ai le sentiment que la révolte est devenue une profession à part entière. Mais en dehors de cette posture, rien n’émerge, d’où ma déception.

Vous affirmez que les anti-mondialistes, au travers de leurs critiques, participent à la subsistance de l’économie de marché. Pouvez-vous expliciter cette problématique ?

Pascal BRUCKNER
Le point commun entre les néo-libéraux et les « anti-mondialisation » est le suivant. Ils croient, les uns et les autres, que le marché peut tout.

Pour les premiers, le marché est à l’origine de tous les bienfaits, tandis que pour les seconds, il est la source de tous les méfaits. Ils sont donc gagnés par la même croyance, celle de la toute puissance de l’économie. Ils ne sont donc pas adversaires mais partenaires.

Le paradoxe Tobin s’apparente au paradoxe de la position de l’Etat vis-à-vis de la prostitution ou de l’alcool et le tabac. L’Etat prétend taxer l’alcool et le tabac ne contamine pas la jeunesse. Pour autant, il est fort heureux de percevoir lesdites taxes. Il en va de même pour la prostitution. De la même manière, la taxe Tobin, qui consiste à taxer les allers-retours quotidiens de la spéculation sur le marché des changes, vise à limiter la spéculation. Or dans l’esprit des membres d’Attac, et notamment d’Ignaco Ramonet, directeur du Monde diplomatique, il s’agit avant tout de jeter un grain de sable dans les rouages internationaux, l’argent récolté par cette taxe pouvant ainsi alimenté un fonds pour les pays du Sud et compenser, de la sorte, les effets de la mondialisation. Il y existe là un véritable paradoxe puisqu’il faudrait encourager le vice spéculatif pour que la taxe soit rentable.

Les « anti-mondialisation » ne proposent jamais quoiqu’ils prétendent qu’un aménagement du système. Entre la sociale démocratie et les « anti-mondialisation », il existe davantage de continuité que de division.

Il est bon ton d’accuser le capitalisme de tous les maux. Pouvez-vous nous dire quelques mots de la théorie du complot à laquelle vous vous référez dans votre ouvrage ?

Pascal BRUCKNER
Il y a deux ans, c’est la réédition d’un discours de Guerre froide courant dans les années 80 qui m’a encouragée à écrire cet ouvrage. Le grand capital, démon ignoble, se trouve investi de tous les péchés du monde. Au nombre des contestataires, l’on compte plusieurs courants, dont une famille que l’on pourrait qualifier d’apocalyptique selon laquelle le capitalisme moderne défendrait un projet "génocidaire", parachevant ainsi ce que Hitler et Staline ne seraient pas parvenu à réaliser. Ce sont des thèses défendues notamment par Vivian Forrester. De même, un psychiatre français, Christophe Dejours, prétend que les cadres des entreprises s’apparentent aux collaborateurs de l’Allemagne nazie et travaillent avec le patron à l’extermination des ouvriers. Cela me semble un peu fort !

L’anticapitalisme apocalyptique explique tout par le fait qu’il existe des possédants et des possédés, des riches et des pauvres, etc ; explication pour le moins simpliste. C’est ainsi que d’aucuns analysent les évènements du 11 septembre 2001 comme le cri des désespérés, des pauvres et des démunis contre l’arrogance insupportable de l’Oncle Sam et de ses laquais. Nous autres, Occidentaux, sommes élevés dans le culte de la mauvaise conscience ; nous devons sans cesse expier le fait d’être nés dans l’hémisphère Nord et de vivre dans des pays prospères. Or là où le bât blesse, c’est que les terroristes ne cessent de répéter, dans toutes leurs interviews, leurs prêches et leurs écrits, que leur combat n’est ni économique, ni politique ni culturel mais religieux. En d’autres termes, l’explication économique de ces attentats est totalement erronée et réductrice.

L’on dit toujours que les Etats-Unis sont les maîtres du monde. Toujours à contre-courant, vous indiquez dans votre essai que le pays de l’Oncle Sam n’a pas vocation à devenir le gendarme du monde. Que peut-on dire de cela ?

Pascal BRUCKNER
Il existe deux discours complices l’un de l’autre : le discours de l’establishment conservateur américain et le discours anti-américain. Ils partent du même présupposé selon lequel l’Amérique est une super-puissance qui a les moyens de se passer de l’approbation des autres, sans aucune conséquence dommageable pour elle. Les évènements du 11 septembre a détruit cette arrogance incroyable que manifestent certains membres de l’élite américaine. Ces bouffées d’orgueil ne sont rien d’autre que des phénomènes psychologiques de surestimation. L’on confond souvent surpuissance et toute-puissance. Or la toute-puissance est l’équivalent de Dieu et aucune puissance sur Terre ne peut s’en prévaloir. La preuve en est que l’Amérique est incapable de construire un nouvel ordre mondial ou de ramener la paix en Afghanistan.

Il me semble que l’administration Bush surestime grandement la mobilisation des Américains, peuple libéral axé sur l’épanouissement individuel et l’enrichissement. Il ne saurait donc se transformer du jour au lendemain en une armée gigantesque, d’autant que ce peuple américain reste très marqué par le traumatisme du Vietnam. En d’autres termes, le gouvernement Bush défend une vision vieille de quarante ou cinquante ans. Il me semble que le peuple américain est bien plus raisonnable. Comme le disait Thucydide, « la marque même d’une grande puissance, c’est la retenue ». A l’aube de la guerre qui se profile en Irak, les Etats-Unis ne me paraissent pas répondre à cette caractéristique mais plutôt souffrir d’une hypertrophie messianique.

Ne pensez-vous que la super-puissance des Etats-Unis s’explique par la défaillance de l’Europe ?

Pascal BRUCKNER
Les Etats-Unis ne sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui que parce que l’Europe s’est désagrégée deux fois au cours du siècle passé. Que ce soit en 1918 ou en 1944, elle n’a dû son salut qu’à l’intervention des boys américains et australiens. C’est pourquoi, l’Europe est aujourd’hui habitée par le complexe de Monsieur Perrichon, en référence à une pièce de Labiche, c'est-à-dire la haine que l’on conserve à ceux qui un jour nous ont sauvé. En tant qu’Européens, notre attitude à l’égard des Etats-Unis est paradoxale : nous n’avons de cesse de les critiquer mais les appelons à la rescousse dès qu’un problème se fait jour. J’en veux pour preuve le règlement du ridicule conflit du rocher de Pershing entre le Maroc et l’Espagne par Colin Powell. En lisant cela dans la presse, j’ai cru tomber à la renverse. Il me semble que l’Europe est affectée d’un complexe de Peter Pan, c'est-à-dire le refus de grandir.

A ce stade, nous devons faire face à un problème d’inactualité européenne qui est particulièrement inquiétant. Les Américains ne constituent pas un obstacle à la construction européenne. C’est là une véritable révolution des mentalités que nous devons provoquer chez nos concitoyens.

Vous comparez l’Union européenne au Club Med en référence au slogan de cette entreprise « Le bonheur si je veux ». Pourquoi ne pas préférez « la politique si je veux » ?

Pascal BRUCKNER
Parce que la politique est moins drôle que le bonheur ! L’Europe qui est la patrie du socialisme et du communisme n’a aujourd’hui qu’une définition marchande d’elle-même. A contrario, les Etats-Unis qui sont la patrie du capitalisme est peut-être, en Occident, la dernière nation politique. En effet, les Américains, à certains moments de leur histoire, ont accepté de mettre leurs intérêts privés sous le boisseau au nom de valeurs supérieures, notamment de la liberté. Force est de constater qu’à chaque fois qu’elle a été en danger, l’Amérique a su se remobiliser autour de la valeur politique. Il semblerait que l’Europe a perdu cette capacité. Tout se déroule aujourd’hui comme si l’Europe voulait sortir de l’Histoire et entretenir avec le reste de la planète des rapports amicaux ou contractuels et laisse, lorsque l’occasion s’en présente, aux Etats-Unis le soin de « faire le sale boulot ». Il importe donc que l’Europe accepte de s’impliquer davantage dans l’Histoire, ce qui suppose que nos dirigeants consentent des choix budgétaires différents et favorisent notamment la recherche militaire. Là encore, c’est une véritable révolution que nous devons entreprendre. La réconciliation franco-allemande est certes fantastique mais l’Europe ne saurait se limiter à un continent qui ne serait plus le théâtre d’aucune guerre ou se contenter de gérer la prose du monde. Elle doit également être un acteur mondial, d’autant qu’il existe aujourd’hui, dans l’ensemble du monde, une forte demande d’Europe. J’en veux pour preuve la volonté de nombreux pays, comme la Turquie ou le Maroc, d’intégrer l’Union européenne.

Le complexe de Peter Pan, auquel vous faisiez allusion à l’instant, pourrait être appliqué au peuple français qui demande toujours plus de libertés mais exige que l’Etat se porte garant du bien-être social. Selon vous, le french paradox se résumerait en ces termes : « Fichez nous la paix, occupez-vous de nous » !

Pascal BRUCKNER
Vous avez vous-mêmes répondu à la question ! Cependant, ce paradoxe n’est pas uniquement français mais s’observe dans tous les pays développés. Il me semble que cela correspond à un des travers indéracinables de l’individualisme moderne : l’individu, débarrassé des carcans d’antan, se retrouve démuni et en état d’insécurité permanente. Cela est particulièrement vrai en France où la Révolution a détruit les corps intermédiaires. Dans ce contexte, l’Etat, garant de l’unité nationale, se retrouve investi de fonctions quasi paternelles et maternelles. De ce fait, il s’insinue dans nos vies quotidiennes. L’individualisme contemporain a fait de nous des indépendants très dépendants de l’instance publique.

Le même constat peut être dressé de notre rapport aux médias. Autant nous nous prétendons soucieux de notre liberté personnelle, autant nous cédons à la tentation du grand déballage dans des émissions télévisées comme C’est mon choix, Star Académy, etc, dans le cadre desquelles des individus dénoncent qui l’impuissance de son amant, qui la frigidité de sa femme en ayant le sentiment de vivre le summum de la liberté. Là encore, il s’agit d’un paradoxe de l’individualisme contemporain qui se résume dans la formule que vous venez de citer : « Fichez moi la paix, occupez-vous de moi ».

Nous ne cessons d’évoluer au cœur de ce paradoxe qui nous voit affirmer une personnalité orgueilleuse et autonome mais qui a terriblement besoin des autres pour être reconnue.

Vous écrivez que la plus grande difficulté avec la télévision reste encore de l’éteindre. Sommes-nous complices, à votre sens, de l’entrée du marché et de l’Etat dans nos foyers ?

Pascal BRUCKNER
Nous sommes complices de tout ! On ne nous trompe jamais. De même que la bourgeoisie dit toujours ce qu’elle fait et fait toujours ce qu’elle dit, la publicité, le marketing et les grandes entreprises ne mentent pas ; elles affirment clairement leurs intentions. Par conséquent, lorsque nous jouons les vierges effarouchées, ceux dont on a violé l’intimité, nous nous racontons des histoires. La télévision est porteuse d’une très grande capacité séductrice : elle porte le modèle romain « Du pain et des jeux » sur un plan quotidien. C’est probablement le plus génial vecteur de divertissement que l’humanité ait jamais inventé pour échapper au pur métier de vivre !

La télévision permet, en outre, de ne plus se sentir seuls. Elle est devenue la compagne des personnes sans compagnie ou, comme disait Marx, l’âme damnée des sans âme. La télévision est d’autant plus terrible qu’elle nous prend en charge et nous distrait. Elle provoque ses propres pathologies, ce que les Britanniques appellent les catch potatoes, c'est-à-dire ces personnes vautrées sur un sofa qui engloutissent des paquets de pommes chips devant leur écran. Tout cela paraît cocasse mais existe bel et bien. La télévision est ce que, pour ma part, j’appelle la tisane des yeux, celle qui provoque un engourdissement agréable. C’est une facilité à laquelle s’abandonnent les catégories les plus faibles de notre société : les enfants, les personnes âgées et les malades. Je ne sais si vous avez eu l’occasion de vous rendre dans ces hospices pour séjours de longue durée – c'est-à-dire dans ces lieux où les pensionnaires sont promis à une mort prochaine – où la télévision est allumée dès sept heures du matin. C’est un spectacle que je juge effrayant : notre rapport à la mort et à la distraction du mourant est proprement scandaleux.

A la fin de votre essai, vous conseillez à la société de remettre le capitalisme à sa place et de s’affranchir de l’économisme. Que pouvez-vous nous dire de ce travail de désaffection ?

Pascal BRUCKNER
Je me contente de faire des propositions très simples. En effet, j’estime que l’on ne peut diriger une société moderne par la seule approche économique. La vocation de l’économie est avant tout de produire de la richesse. La résolution des problèmes du monde relève, pour sa part, du politique et de la société civile. L’on ne peut résumer le monde moderne aux seules statistiques du marché et de la bourse. Les hommes sont des individus qui aiment, qui souffrent et cela ne saurait être rendu par le seul marché économique. En d’autres termes, l’économie n’est ni la matrice ni le principe fondateur de l’humanité.

Le capitaliste ne vit et ne survit que de sa contestation. Pour autant, la marche du monde et la richesse de nos vies personnelles ne sauraient être résumées à cet affrontement avec le monstre « Grand Capital ». Nous y perdrions notre santé, notre énergie et nos illusions.

Quel est votre principal trait de caractère ?

Pascal BRUCKNER
Je pense qu’il s’agit de l’appétit de vivre.

Quelle est la qualité que vous préférez chez une femme ?

Pascal BRUCKNER
Aujourd’hui, je dirais l’intelligence ! Je dois avouer ne pas toujours avoir pensé de la sorte !

Et chez un homme ?

Pascal BRUCKNER
Le charme me paraît indispensable.

Quelle est votre langue préférée parmi ces trois langues : le « wallish » ou langue de Wall Street, l’espéranto ou la langue de Montaigne ?

Pascal BRUCKNER
Je me suis efforcé de parler espéranto mais cela nécessite une sacrée gymnastique intellectuelle ! La langue de Montaigne reste très difficile à écrire… Je n’aime véritablement aucune de ces trois langues.

Peut-être avez-vous autre chose à nous proposer ?

Pascal BRUCKNER
J’aime les langues vivantes mais ma préférence va au Russe. Ce me semble être la plus belle langue au monde après l’italien. Même Poutine me paraît séduisant lorsqu’il parle russe ! C’est vous dire !

Quelle est la figure romanesque à laquelle vous aimeriez ressembler ?

Pascal BRUCKNER
Sans hésiter, ce serait Casanova. En effet, ce personnage est à la fois aventurier et séducteur et contrairement à Don Juan, il n’est pas mufle. Casanova était un homme de partage et de lettres… un homme de Lumières.

Quels sont vos héros dans la vie quotidienne ?

Pascal BRUCKNER
J’admire Tintin, le Marsupilami pour sa souplesse et Corto Maltese.

Que détestez-vous par-dessus tout ?

Pascal BRUCKNER
Beaucoup de choses me rebutent, mais j’exècre particulièrement la lâcheté.

Quel est l’événement d’actualité qui vous a le plus marqué ?

Pascal BRUCKNER
Je trouve extraordinaire une anecdote racontée par Bernard Kouchner dans son dernier ouvrage. Il explique comment les citoyens considèrent de plus en plus que la santé publique relève d’une obligation. Ainsi, une personne âgée, tard un soir, appelle SOS Médecin et demande au praticien de lui installer une nouvelle ampoule. Elle avait en effet refusé de contacter un électricien, craignant que ce dernier ne demande trop cher et que cela ne lui soit pas remboursé !

Quelle est la faute qui vous inspire le plus d’indulgence ?

Pascal BRUCKNER
Etant de culture catholique, nombre de fautes méritent de trouver grâce à mes yeux : le mensonge, la tromperie, l’adultère, etc.

Qu’avez-vous le mieux réussi dans votre vie ?

Pascal BRUCKNER
Comme les hommes politiques, je répondrais « mes enfants ». Je ne pense pas que l’on réussisse sa vie, mais seulement des épisodes. J’ai ainsi réussi quelques rencontres, quelques éblouissements culturels, quelques amitiés, quelques pages peut-être.

Quel est votre plus grand regret ?

Pascal BRUCKNER
Mon plus grand regret est de ne pas pouvoir revivre une seconde fois.

Votre plus grande peur ?

Pascal BRUCKNER
J’ai peur de vieillir.

Quelle insulte a votre préférence ?

Pascal BRUCKNER
Mon insulte préférée est « médiocre » et je me l’applique !

Quelle serait votre devise ?

Pascal BRUCKNER
Aujourd’hui, ma devise se résume en ces quelques mots : « Célébrer plutôt que critiquer ».

Selon vous, à quoi s’apparente le bonheur parfait : une euphorie perpétuelle ?

Pascal BRUCKNER
Le bonheur parfait prendrait l’allure d’une vie romanesque. A une vie sans histoire, je préfère en effet une vie de passions, même douloureuse.

Si vous rencontriez Pascal Bruckner enfant, que lui diriez-vous ?

Pascal BRUCKNER
Continue, courage !

Et si vous faisiez la rencontre de Pascal Bruckner dans trente ans ?

Pascal BRUCKNER
Je lui dirais : « Tu es encore là » !

Si vous écriviez votre biographie, quel titre porterait-elle ?

Pascal BRUCKNER
Je l’intitulerais "Rattraper les occasions perdues".

Quel passage de votre essai préférez-vous ?

Pascal BRUCKNER
J’avoue ne pas y avoir penser. Je me propose de vous lire le passage intitulé Hasards et pratiques cupides : « L’avarice est la maladie de la rétention et la prodigalité, c’est de la dilapidation. La première est l’amour de l’argent comme moyen absolu qui dépasse toutes les fins. Aucune jouissance ne peut l’égaler puisqu’il les contient potentiellement toutes. Le grippe-sou accumule les billets et les pièces d’or que pour s’interdire d’en profiter, certain que son magot tel qu’il est ne pourra jamais le décevoir en raison même de son abstraction. Qu’on l’écorne de vingt centimes, c’est comme si l’on amputait un écorché vif. Il est sa fortune beaucoup plus qu’il ne la possède, elle fait partie intégrale de son être. Le prodigue, à l’inverse, ne cesse de souligner chaque jour par une dépense effrénée à quel point l’argent lui est indifférent. Aucune fête, aucun banquet, aucun achat coûteux ne l’arrête. Au moment de jeter les billets par la fenêtre, il jette le regard admiratif, extasié des autres qui le consacre en généreux. [… ] Mais son insistance de grand seigneur de débourser tant et plus, prouve qu’il n’est pas totalement détaché de l’objet de son mépris. Lui-même n’en a jamais fini avec ce faux dieu ; ses largesses sont trompeuses. Il est engagé dans un canevas de règlements de compte.

L’avare et le prodigue sont frères en contradiction. Ils sont les deux faces d’une même médaille ; ils déifient également l’argent. L’un est le thésaurisant, l’autre le gaspillant […] Ils sont les enfants d’un même père […] ».

Crédit photo P. Bruckner (c) Olivier Rollin/Grasset



Livre d'or
Mille merci à forumevents pour votre accueil chaleureux.
Vous n'avez pas fait que m'inviter, vous m'avez inspiré grâce à des questions judicieuses et une salle attentive.

Pascal Bruckner
le 19 novembre 2002



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