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Notre foi dans ce siècle
par Michel CAMDESSUS
Président des Semaines Sociales de France, ancien Directeur général du FMI Mardi 29 Avril 2003
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Dans l’ouvrage "Notre foi dans ce siècle", paru en 2002 et co-écrit avec Michel Albert et Jean Boissonnat, vous nous présentez des sources d’espérance au niveau national, européen et international pour une mondialisation à visage humain, que vous qualifiez "d’utopies à réalisation vérifiable". Quelle est l’origine de ce concept ?
Michel CAMDESSUS
Le fait d’inscrire ce concept peut sembler être une totale imprudence, tant en France, dès que l’on parle d’utopie, on vous place dans la catégorie des doux rêveurs et de ceux que l’on n’écoute pas.
Toutefois, nous partagions la conviction que la mondialisation est un phénomène lourd, une sorte de rupture dans le cours de l’histoire et de notre civilisation. Or, dans un pareil contexte, on ne peut réagir par le type de réforme auquel nous sommes habitués. Il est nécessaire de regarder au-delà de cette rupture et de poser sa réflexion non pas sur ce que l’on connaît mais sur ce qui se dessine. Et le fait de parler de "réalisation" et de "vérification" nous place dans le domaine du sérieux. S’engager à vérifier ce que l’on avance peut servir de voie d’entrée dans ce monde qui semble nous échapper.
Ce livre propose 20 exemples de mode de raisonner face à la mondialisation. Nous espérons que nos lecteurs se sentiront invités à l’audace. C’est également le sens de ma venue : vous êtes les porteurs de cette audace.
La France.
Vous êtes très critique à l’égard des cabinets ministériels. Comment rendre l’Administration française plus efficace et moins coûteuse ?
Michel CAMDESSUS
L’Administration est conçue pour être capable de servir quelque gouvernement que ce soit, quelle que soit sa couleur politique. Ce système, qui a ses vertus, est, cependant un biais car si l’Administration reste neutre, on place au-dessus d’elle des amis politiques du ministre qui peuvent servir d’écran entre l’appareil de l’Etat et le ministre lui-même. Si nous voulons faire des économies, nous devons supprimer ce système. L’Etat doit courir le risque de la confiance dans une Administration qui vit sur ce concept de la neutralité de l’appareil de l’Etat.
Comment simplifier l’Administration ?
Michel CAMDESSUS
Il s’agit là d’une autre question. Simplement, je ne vois pas pourquoi des personnes recrutées en fonction de leurs affinités politiques seraient mieux placées pour conseiller les ministres que les chefs d’administration choisis pour avoir été les meilleurs.
L’Europe.
La question de l’élargissement renvoie à celle des limites de l’Europe et aux fondements de l’identité européenne. Les valeurs chrétiennes peuvent-elles être un ciment constitutif du sentiment d’appartenance à l’Europe ?
Michel CAMDESSUS
On ne sait pas très bien où s’arrête l’Europe. Toutefois, ce processus d’élargissement me paraît tout à fait désirable alors que le monde de la mondialisation a besoin d’un pôle européen solide.
Chaque élargissement est à la fois un temps de crise et un temps de défi. Nous avons l’illusion que ceux qui entrent dans l’Europe vont chercher à nous ressembler. Pourtant, avec la crise irakienne, nous nous sommes rendu compte que nous allions nous retrouver dans le même lit mais pas avec les mêmes rêves. Pour les pays de l’Est qui nous rejoignent, l’OTAN est plus importante que les valeurs de l’Europe des Quinze. Ainsi, en matière de politique étrangère, ils choisissent l’Amérique plutôt que l’Europe.
S’il est possible de faire une Europe à 25, voire plus, cet élargissement va requérir un formidable apprentissage du vivre ensemble car nos histoires et nos cultures ne sont pas les mêmes. Ce travail sera long.
L’Europe ne doit pas s’établir uniquement sur des valeurs chrétiennes mais aussi sur les valeurs humanistes issues de l’époque des Lumières : démocratie, solidarité, tolérance, respect mutuel…
Pensez-vous qu’une Union politique européenne verra le jour ?
Michel CAMDESSUS
Une Constitution européenne est déjà en cours d’élaboration. Il faudra beaucoup de temps pour que l’Europe prenne toute sa dimension diplomatique et militaire. Par exemple, la France ne pourra, en quelques mois, oublier son droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies.
Une utopie à réalisation vérifiable concerne l’immigration en Europe. Vous proposez de doter l’Union d’une Agence européenne qui superviserait l’ensemble des problèmes d’immigration dans une perspective d’échange à long terme…
Michel CAMDESSUS
Il n’est pas difficile de proposer une institution de plus. Cette idée vient d’une simple réflexion sur la démographie. Si au cours des 50 dernières années, la population de l’Europe, y compris la Russie, a crû de 200 millions d’habitants, les démographes indiquent que l’Europe perdra ces 200 millions d’habitants au cours des 50 prochaines années. L’Europe vieillit alors qu’autour d’elle, la progression démographique est extrêmement rapide.
Il est évident que nous devons inventer une nouvelle posture à l’égard des pays en voie de développement, à l’Est et au Sud, en tenant compte des réalités, et notamment des fossés culturels considérables. Si nous fermons totalement nos frontières, nous coulons ensemble.
Il n’existe aucune structure, au plan mondial, de réflexion sur les problèmes d’immigration, notamment car ces derniers n’existaient pas lors de la constitution du système des Nations unies.
Le FMI.
Le FMI, souvent critiqué pour sa gestion des crises financières, prescrit toujours les mêmes remèdes : privatisation, austérité, ouverture au marché… Le FMI a-t-il trop été influencé par les thèses néo-libérales ?
Michel CAMDESSUS
Il est parfaitement inexact de dire que le FMI recommande partout la même chose.
D’abord, lorsqu’un pays en crise contacte le FMI, il présente ses propres idées sur la manière dont son problème doit être réglé. Et lorsque la Russie a contacté le FMI, en 1991, ses idées étaient bien plus libérales que celles du FMI, notamment en réaction aux ravages de l’interventionnisme d’Etat.
Ensuite, si les programmes se ressemblent souvent, c’est que, en général, les maux sont les mêmes : endettement, monnaie surévaluée, paralysie de l’économie par des entreprises publiques…
Le FMI ne travaille jamais dans une situation dans laquelle il serait possible de construire un modèle idéal de gestion des économies. Lorsqu’un budget est profondément déséquilibré, il n’y a pas d’autres solutions que de réduire les dépenses et d’accroître les recettes. Contrairement aux idées reçues, au cours des 15 dernières années, le FMI a eu le mérite d’avoir été très attentif à la préservation des dépenses sociales, de santé et d’éducation, au point que le vice-Premier ministre de Russie m’avait dit que j’étais plus communiste que lui !
Le FMI est souvent qualifié de "gendarme" ou de "pompier" des économies alors que vous souhaitiez qu’il soit plutôt un "architecte"…
Michel CAMDESSUS
S’il est nécessaire de repenser l’architecture de la finance et de la gouvernance mondiales, les périodes de crise imposent d’effectuer des tâches d’urgence. Ce paradoxe de la réforme m’a toujours troublé : il faut des crises pour que le monde se réforme mais il se réforme peu en période de crise.
La gouvernance mondiale .
De récents évènements, comme les attentats du 11 septembre ou la guerre en Irak, ont montré les failles des instances internationales. A quoi pourrait ressembler une véritable gouvernance mondiale ?
Michel CAMDESSUS
Les attentats du 11 septembre nous révèlent les insuffisances de l’organisation internationale mais aussi l’unité du monde, pour le meilleur et pour le pire. Les problèmes les plus redoutables du monde, le terrorisme, la pauvreté, la question de l’environnement, ne sont extérieurs à personne. L’Amérique se croyait préservée du terrorisme et pensait pouvoir s’appuyer sur un système de protection contre toute agression extérieure lorsqu’elle s’est rendu compte que le problème lui était également intérieur. C’est ce qui explique sa consternation. Dans son rapport publié un an après le 11 septembre, le Conseil national de sécurité estime qu’il est d’intérêt intérieur pour l’Amérique de multiplier par deux le revenu des plus pauvres dans le monde, l’Amérique découvrant que le problème de la pauvreté dans le monde lui est intérieur.
L’appareil de gouvernance mondiale actuelle a été constitué par les vainqueurs de la deuxième guerre mondiale. S’il répondait à l’analyse des principaux problèmes de l’époque, aujourd’hui le monde a changé, notamment sous l’effet de la mondialisation. Nous pourrions demander un "gouvernement mondial" mais personne n’en veut et encore moins les Américains.
Nous devons nous donner les moyens de traiter, au plan mondial, les problèmes de nature mondiale à condition de faire vivre davantage, parallèlement, les structures locales selon la formule "think globaly, act localy". La mondialisation doit être conduite ainsi, en s’appuyant sur le principe de subsidiarité.
En France, il faut à la fois encourager la décentralisation et accepter que certains problèmes qui nous dépassent doivent trouver des solutions au niveau européen.
Que pensez-vous de la position adoptée par le président Chirac lors de la crise irakienne ?
Michel CAMDESSUS
La France a eu raison de définir sa position au nom des principes du droit international et l’opinion publique a très largement soutenu Jacques Chirac.
Comment réagissez-vous à l’alliance peu naturelle entre la France, l’Allemagne et la Russie ?
Michel CAMDESSUS
L’alliance avec l’Allemagne n’est pas du tout contre nature et celle avec la Russie est traditionnelle dans la diplomatie française. N’oublions pas les autres pays : les Américains ont été bien en peine pour compter les membres de la coalition et tant mieux car la coalition n’avait pas le droit international pour elle.
La mondialisation.
Vous êtes l’un des rares à parler de la mondialisation comme d’une chance pour les pays en voie de développement…
Michel CAMDESSUS
En matière de gouvernance mondiale, compte tenu du rapport de forces actuel et alors que la mondialisation nous révèle que les problèmes du monde nous concernent tous, nous devons progresser pas à pas, pour faire en sorte que les pays en développement aient davantage droit au chapitre, par exemple dans le cadre d’un Conseil de sécurité économique et social. Lors du prochain sommet des pays industrialisés, une demi-journée sera consacrée à l’écoute d’une douzaine de membres supplémentaires représentant le tiers-monde. C’est une première étape.
Je parle moins de la mondialisation avec optimisme qu’avec confiance. Je ne peux croire qu’un phénomène de rapprochement des hommes, d’intensification des échanges entre eux, de progrès scientifiques puisse être mauvais pour le monde. Si nous devons néanmoins en contenir les risques, nous avons là, pour la première fois dans l’histoire du monde, un réservoir d’épargne formidable à la disposition du développement et des atouts contre la faim, la guerre, l’exclusion de l’autre et l’oppression.
La pauvreté.
Les discours en faveur de l’aide publique au développement ne manquent pas mais ne sont pas toujours suivis d'effets, comme le montre l’attitude de la France. Comment faire en sorte que les engagements pris soient enfin tenus ?
Michel CAMDESSUS
L’aide française au développement a régressé au cours de la dernière décennie. Alors que nous avions pour objectif de consacrer, en 2000, 0,70 % du PIB à l’aide publique au développement, et que nous étions à 0,64 % en 1991, nous sommes aujourd’hui autour de 0,35 %.
Toutefois, le monde a pris conscience de la nécessité de renverser cette tendance, notamment lors du sommet de Monterrey. Il faut en effet passer de la parole aux actes. Et je suis très sensible à ce qu’une organisation permette de s’assurer que chaque engagement soit tenu. Un tel système de contrôle est à l’étude dans le cadre du G 8. En quittant le FMI, j’ai demandé aux chefs d’Etat du G 8, dans un dernier courrier, de faire "de la première décennie du troisième millénaire la décennie des engagements tenus".
Il semble difficile de concilier croissance économique, impératif social et souci écologique…
Michel CAMDESSUS
Il faut chercher à relier ces trois piliers du développement durable : ou ils sont réunis ou il n’y a pas de développement durable. Si la croissance économique n’est pas accompagnée de progrès social ou d’un souci écologique, le soufflet se dégonfle. Je parlais par le passé de "croissance de haute qualité". Et l’environnement attendu ne répondra pas à nos attentes si la pauvreté n’est pas réduite.
Vous avez présidé un groupe d’experts financiers dans le cadre du Forum Mondial de l’eau de Kyoto dont la mission était de proposer des solutions pour réduire de moitié la proportion de personnes n’ayant accès ni à l’eau potable ni à un assainissement suffisant des eaux usées. Quel bilan tirez-vous de ce forum ?
Michel CAMDESSUS
J’avais tellement milité pour que la proportion des personnes n’ayant pas accès à l’eau potable soit réduite de moitié que je ne pouvais refuser de participer à ce groupe. Puis, au sommet de Johannesburg, nous avons pris un engagement quant aux personnes n’ayant pas accès à un assainissement suffisant des eaux usées. Toutefois, il faudrait que 400 000 personnes supplémentaires soient raccordées chaque jour pour qu’un tel objectif soit atteint en 2015.
Le groupe d’experts a estimé qu’il était possible de régler l’équation financière, même si les dépenses sont évaluées à 180 milliards de dollars. Le problème consiste davantage à faire en sorte que les gouvernants aient une politique de l’eau. Or, à travers le monde, hormis quelques Etats, cette politique n’existe pas. Elle suppose d’aller vers une décentralisation aussi forte que possible, notamment des financements, car un tel problème ne peut être réglé qu’au niveau où il se pose.
Ce grand rêve pour l’humanité d’avoir de l’eau partout pour tous pourrait être réalisé en 2025.
La question de l’eau fait l’objet d’un des dix grands objectifs du millénaire, avec l’éducation universelle et la lutte contre les grandes maladies. C’est peut-être le plus central car l’eau est la plus grande injustice sur la surface de la terre. En effet, il apparaît, par exemple, en Afrique que les femmes travaillent autour de 14 heures par jour quand les hommes n’en travaillent que 7 ou 8. Or ce temps supplémentaire est lié à la recherche d’eau. L’éducation des filles qui accompagnent leur mère s’en trouve limitée.
Les maladies liées à l’eau causent 5 millions de morts par an, soit plus que les guerres, en moyenne, depuis 50 ans.
La foi.
D’où vous vient votre foi chrétienne et dans quelle mesure a-t-elle guidé vos actions dans vos multiples responsabilités ?
Michel CAMDESSUS
Selon ma conviction, la Foi est un don de Dieu, mais à travers les hommes. Je tiens certainement ma foi de ma famille. Ma foi a certainement beaucoup moins influencé mes décisions qu’elle ne l’aurait dû, mais elle l'a fait tout de même et je ne l'ai jamais regretté.
Quelle est votre action au sein des Semaines Sociales de France et du Conseil Justice et Paix du Vatican ?
Michel CAMDESSUS
Les Semaines Sociales de France sont une institution centenaire créée en pleine révolution industrielle pour faire pénétrer la pensée sociale chrétienne dans la société française et susciter des réflexions et des prises de responsabilité à la lumière de ce que le christianisme suggère pour les relations entre les hommes. Les Semaines Sociales de France ont influé indirectement mais efficacement la société et la vie politique française.
Au Conseil Justice et Paix du Vatican, des personnes qui ont exercé des responsabilités et des hommes d’église donnent de temps en temps une opinion au Pape sur l’état de la société dans le monde.
Vous dites que cohabitent une baisse de la spiritualité et un respect croissant des valeurs chrétiennes. Comment l’expliquer ?
Michel CAMDESSUS
Je ne suis pas du tout convaincu d’une baisse de la spiritualité. En revanche, il y a une baisse de la pratique religieuse extérieure.
S’agissant du respect des valeurs chrétiennes, la société évolue clairement vers une conception positive de la laïcité. Nous devons tous consentir un grand effort pour nous éduquer à la connaissance et au respect des valeurs de l’Autre. Il est par exemple regrettable que la France ignore l’islam alors que 5 à 6 millions de Musulmans vivent sur notre territoire.
Quelle réponse suggérez-vous face à la montée des extrémismes religieux ?
Michel CAMDESSUS
La guerre au nom de Dieu est la plus détestable des choses, qu’il s’agisse d’une certaine conception du Jihad ou d’une croisade contre le Mal. Il s’agit-là d’une vision primaire et passéiste de la relation entre les religions et les sociétés. Nous pourrons nous en défaire si les religions sont connues pour ce qu’elles ont de meilleur. Jusqu’à présent, au nom d’une conception un peu crispée de la laïcité, l’enseignement de la religion dans les écoles a été proscrit au point que personne ne peut plus visiter de musées pour ne pas être en mesure d’interpréter la plupart des peintures…
Nous vous proposons à présent de vous prêter au traditionnel questionnaire de Proust, revu et corrigé par forumevents. Quel est votre principal trait de caractère ?
Michel CAMDESSUS
Touche-à-tout.
La qualité que vous préférez chez une femme ?
Michel CAMDESSUS
La bonté et, presque à égalité, le charme.
Chez un homme ?
Michel CAMDESSUS
La bonté et le courage.
La figure historique à laquelle vous auriez aimé ressembler ?
Michel CAMDESSUS
Robert Schuman.
Vos héros dans la vie d’aujourd’hui ?
Michel CAMDESSUS
Mon grand-oncle mutilé de Verdun et le général de la Bolardière qui a dit non à la torture en Algérie.
Que détestez-vous par-dessus tout ?
Michel CAMDESSUS
Le mépris.
La faute qui vous inspire le plus d’indulgence ?
Michel CAMDESSUS
La prodigalité de ceux qui jettent parfois l’argent par les fenêtres…
Le bonheur parfait selon vous ?
Michel CAMDESSUS
L’amour durable.
Que possédez-vous de plus cher ?
Michel CAMDESSUS
L’amour durable.
Qu’avez-vous réussi de mieux dans votre vie ?
Michel CAMDESSUS
Pas grand-chose.
Votre plus grand regret ?
Michel CAMDESSUS
Ne pas avoir fait mieux partout où j’ai été.
Votre plus grande peur ?
Michel CAMDESSUS
La mort de ceux qui me sont les plus proches.
Votre mot préféré ?
Michel CAMDESSUS
Amour.
Si vous rencontriez Michel Camdessus enfant, que lui diriez-vous ?
Michel CAMDESSUS
Ne te presse pas trop de grandir.
Livre d'or
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