Grand reporter, chef du service étranger du magazine suisse L’Hebdo, Michel Beuret est coauteur, avec Serge Michel, de l’ouvrage intitulé La Chinafrique. Ce livre est illustré de photographies de Paolo Woods, lauréat du Press photo award en 2004 pour ses reportages en Irak.
Puissance montante, la Chine occupe le débat depuis plusieurs années. Outre sa compétitivité en termes de main d’œuvre, la puissance diplomatique montante de la Chine reste peu évoquée. A l’instar de Bernard Kouchner, nous pourrons considérer cette question : « Y a-t-il une contradiction permanente entre la politique étrangère de tout Etat et les droits de l’homme ? ».
Quel a été l’impact de votre métier sur la méthode choisie pour rédiger La Chinafrique ?
Michel BEURET
Je considère que le travail d’un journaliste est de se rendre sur place le plus souvent possible afin de s’immerger dans son sujet. Nous avons donc visité une quinzaine de pays afin de comprendre et rendre compte de la relation entre la Chine et l’Afrique.
Pourquoi avoir publié cet ouvrage en 2008 ?
Michel BEURET
Sur un plan personnel, je m’intéresse de longue date à l’Afrique. Par ailleurs, la destination de mon premier grand voyage était la Chine, il y une vingtaine d’années et j’y suis retourné à plusieurs reprises depuis.
A compter de 2004, j’ai vu apparaître les Chinois en Afrique et le débat que cette présence commençait à susciter en Afrique. En novembre 2006, le président Hu Jintao invitait au Forum de coopération Chine-Afrique 48 hauts représentants d’Etats africains sur les 53 pays que compte le continent. L’ampleur de cet événement, dont la première édition s’était tenue en 2000 à Pékin, a surpris l’Occident, qui n’avait pas pris la mesure de cette dynamique d’échange.
Pourriez-vous expliciter le concept de « Chinafrique » et nous détailler la situation actuelle de l’Afrique ?
Michel BEURET
Le terme Chinafrique renvoie non sans malice à l’idée de Françafrique, cette nébuleuse politico-affairiste qui noyaute depuis longtemps les relations entre Paris et le continent. La présence chinoise, pour l’heure, est encore différente. Mais à mesure, on devine l’apparition d’une sorte de système qui à terme pourrait bien, en effet, prendre l’allure d’une Chinafrique. Par anticipation et en clin d’œil, nous avons donc choisi ce titre.
Les Chinois remportent de nombreux projets d’envergure en matière de construction d’infrastructures. Quel est le secret de leur réussite ?
Michel BEURET
Dans la guerre économique qui se livre actuellement au Sud, l’atout principal des Chinois est celui du prix. La Chine s’est développée à un rythme saisissant en 20 ans et s’appuie sur son expérience en matière de construction d’infrastructures bon marché. En outre, les entreprises chinoises sont rapides et efficaces, et font valoir qu’elles connaissent mieux les besoins des pays en développement. Et il faut admettre, pour l’heure, que c’est vrai.
La lourde dette des pays africains ne pose-t-elle pas un problème de solvabilité ?
Michel BEURET
Il convient de distinguer dettes et moyens. En dépit de leur endettement, les pays africains investissent une partie de leurs moyens dans les projets de construction indispensables à leur développement. Observons aussi ce phénomène : alors que les bailleurs occidentaux, prenant la mesure du surendettement tentent d’effacer l’ardoise et de désendetter l’Afrique, une partie des pays africains découvrent aujourd’hui ce nouveau prêteur, la Chine. Un nouveau cycle d’endettement est à l’œuvre, à cette différence qu’il débouche sur des constructions bien concrètes.
Outre le volet économique, quels sont les enjeux de cette présence en Afrique pour le gouvernement chinois ?
Michel BEURET
Primo, il faut distinguer en Chine le pouvoir central et celui des provinces. En cela, il n’y a pas une mais plusieurs Chines, qu’il faut concevoir comme un agrégat de pouvoirs régionaux, en parallèle de l’autorité centrale. Pour les uns comme les autres, la politique de grands travaux intérieurs ne suffit plus à alimenter la croissance chinoise. C’est pourquoi, les grandes entreprises de travaux publics exportent aujourd’hui leur savoir en remportant presque tous les appels d’offre internationaux. Cela permet à la Chine de maintenir l’activité de ses entreprises et par là-même, de soulager certaines tensions sociales internes.
Deuxio, la volonté de la Chine est aussi politique à double titre. Il s’agit d’une part, de proposer un modèle de développement alternatif à celui de l’ONU (et des pays occidentaux), dont quatre décennies de développement ont montré toutes les limites. Mais aussi de dépasser le processus de mondialisation nord-sud, puis est-ouest en vigueur jusqu’ici pour renouer avec le vieux rêve du sommet de Bandung (1955), celui d’un développement sud-sud, sans passer par le nord. Ce faisant, la Chine affirme sa position de puissance face aux Etats-Unis A l’Onu, elle s’assure aussi le soutien de pays acquis à sa cause.
Les autorités chinoises évoquent une logique gagnant-gagnant ou encore, tiers-mondiste.
Michel BEURET
En 1955, la conférence de Bandung a vu naître l’espoir d’un développement des pays du Sud en marge des idéologies du Nord. La Guerre Froide, qui ne l’était pas du tout au sud, a mis ce projet entre parenthèse, mais celle-ci est aujourd'hui refermée et Pékin renoue en discours avec l’idée de partenariat gagnant-gagnant. Mais pour l’heure, au-delà du discours politique, la Chine reste le principal bénéficiaire de ce système.
Quelles opportunités et quelles menaces ce système présente-t-il pour l’Afrique ?
Michel BEURET
De ses relations avec la Chine, l’Afrique a à gagner la construction rapide d’une infrastructure indispensable à son développement. L’arrivée de la Chine en Afrique donne aussi la possibilité au continent noir, pour la première fois de faire jouer la concurrence.
Après avoir dominé l’Afrique colonisée, l’Europe (et les Etats-Unis) l’avait placée en situation de néo-dépendance bien que l’histoire ait parlé « d’indépendances » dès les années 1960. Avec la fin de la guerre froide, dès le début des années 90, les pays occidentaux vont se retirés du continent africain, découragés par les guerres et les maladies qui sévissent tous azimuts. Dans le même temps, le FMI impose alors de nouvelles clauses de conditionnalité en contrepartie de ses prêtes (démocratie, transparence, bonne gouvernance) à des potentats africains bien mal préparés par les décennies qui ont précédés à ce type de changement. Dans la décennie 1990, l’Afrique est toujours plus livrée à elle-même et ressemble à un bloc à la dérive de la mondialisation. A l’ouest, le franc CFA est dévalué massivement, conséquence de l’abandon de la parité avec le FF. Dans ce contexte, les élites africaines se sont trouvées privées de soutien politique et de capitaux. Le paradoxe, c’est que la place abandonnée par les entreprises occidentales qui délocalisent alors vers la Chine va être occupée par des entreprises chinoises, justement, forte d’abondantes liquidité. L’Afrique alors ne peut que saisir la main tendue par Pékin
La menace aujourd’hui, est de voir une néo-dépendance s’imposer dans les relations entre les Etats africains et la Chine, prêteuse, dominante technologiquement et dont l’avancée économique en Afrique se conjugue avec une certaine vision du monde.
A quels risques économiques, politiques et environnementaux l’Afrique est-elle confrontée aujourd'hui ?
Michel BEURET
Faute d’être solvables, certains états africains tels que le Congo et bien d’autres laissent des forêts à la disposition des entreprises chinoises. Les normes de production appliquées par ces dernières constituent l’un des nombreux risques environnementaux auxquels l’Afrique fait face.
Le sous-développement du continent africain tient notamment à l’incompétence et à un esprit de prédateur qui domine chez les élites politiques et administratives en Afrique. Or, grâce à la Chine, ces dernières risquent d’être confortées dans leur position comme elles l’avaient été par les pays occidentaux pendant la guerre froide.
Qui sont les Chinois qui vont travailler en Afrique ?
Michel BEURET
La première catégorie, à l’image des européens qui sont partis à la conquête de l’Ouest américain au XIXème siècle, ce sont les Chinois qui partent tenter leur chance dans ce « Far West » qu’est le continent africain. Cette formule est d’autant plus heureuse que l’Afrique, se trouve en effet à l’ouest de la Chine.
La seconde catégorie regroupe les équipes de chantier qui se rendent en Afrique pour des durées bien déterminées. Ces ouvriers résident dans des campements gardés, à l’intérieur desquels c’est le droit chinois qui s’applique, en sorte que les gouvernements locaux n’ont rien à dire si la direction chinoise du chantier interdit l’entrée aux journalistes.
Une troisième catégorie porte sur le nombre croissant de PME chinoises qui recherchent des opportunités de diversification en Afrique. Celle-ci, bien souvent, donnent du travail aux Africains et contribuent à une forme de transfert de technologie.
Comment les populations africaines vivent-elles la présence des Chinois sur le continent ? La cohabitation prend-elle des visages différents selon la catégorie à laquelle appartiennent les individus ?
Michel BEURET
Les réactions varient évidemment selon les pays, les régions et les catégories sociales concernés. Les élites africaines, pour la plupart, sont très satisfaites de la présence chinoise, qui assure des prestations de qualité et confortent leur position au pouvoir. Pour sa part, la population est partagée entre l’admiration de voir surgir de terre des travaux infrastructures impressionnants en un temps record et la menace que représente les produits chinois bons marchés pour la production locale.
Assiste-t-on à la montée d’un certain racisme à l’égard des Chinois en Afrique ?
Michel BEURET
La rencontre improbable de deux cultures si éloignées génère nécessairement une méfiance réciproque, au-delà des discours sur la fraternité des peuples. Progressivement, on assiste néanmoins à un mélange des deux cultures, comme en témoigne les premiers mariages mixtes que nous avons vus et le crédit, autre exemple, acquis par la médecine chinoise auprès des populations africaines.
Serait-il juste d’affirmer que la présence chinoise permet un enrichissement progressif de la population africaine ?
Michel BEURET
A mon sens, non. Les infrastructures construites au cours de la décennie écoulée devraient permettre à certains pays d’Afrique de se développer. En revanche, si le faible prix des produits chinois permet d’augmenter le pouvoir d’achat des populations, il n’améliore pas la croissance des pays du continent et rend la concurrence intenable pour les producteurs locaux.
Sur un plan socio-économique, en quoi la présence de la Chine en Afrique diffère-t-elle de celle de l’Occident ?
Michel BEURET
La position de la Chine en Afrique est confortée par une forme de rancœur que nourrissent parfois les élites locales à l’égard des pays anciens colonisateurs. Néanmoins, certaines pratiques chinoises très dures et brutales – notamment sur les chantiers – provoquent un véritable débat au sein des sociétés africaines parce que ces comportements renvoient, dans l’imaginaire africain, à des attitudes coloniales. Mais de cela, les Chinois n’ont absoluement pas conscience car ils adopteront la même attitude envers des ouvriers chinois en Chine.
En termes de politique étrangère, quelles sont les différences d’approche entre Chine et Occident ?
Michel BEURET
Contrairement aux pays occidentaux, la Chine limite son approche à la sphère commerciale et se défendait jusqu’ici de toute ingérence dans les affaires internes des pays africains. En tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine ne pourra cependant rester neutre bien longtemps encore, notamment sur la question du Darfour. En Afrique, la Chine débarque de manière un peu naïve et ne comprend aujourd’hui qu’elle met parfois le pied sur des terrains minés. C’est ainsi que les Chinois sont victimes d’enlèvements au Nigeria et au Niger par exemple. Et en Ethiopie, dans la province de l’Ogaden, une attaque des rebelles contre une compagnie de prospection chinoise s’est soldée par de nombreux morts en 2007.
Les pays occidentaux et la France tentent-ils de reconquérir la place qu’ils ont perdue en Afrique ?
Michel BEURET
Oui. La présence et les investissements chinois ont rendu l’Afrique attractive à nouveau aux yeux des pays occidentaux. La France tente de reprendre position en Afrique en adoptant une position plus humble et respectueuse. Paris se profile aussi comme une locomotive dans les relations Europe-Afrique en plein développement, même si à la cellule africaine de l’Elysée, on préfèrerait sans doute les liens « privilégiés » du bon vieux temps. Un nouveau modus vivendi reste à inventé. Et la France a sans doute une carte à jouer face à la grogne grandissante que rencontrent les compagnies chinoises en Afrique.
Ainsi, la Chine exploite d’importants gisements de cuivre en Zambie. Mais tant ses pratiques autoritaires que ses négligences envers les ouvriers (un accident dans une mine a provoqué en 2006 la mort de dizaines d’ouvriers parce que l’entreprise chinoise néglige les normes de sécurité) se heurtent au syndicalisme et aux lois locales, surtout dans un pays plus démocratisé comme la Zambie. Dans ce contexte, les pays occidentaux pourraient faire valoir le caractère démocratique et social de leurs pratiques.
La concurrence apportée par la Chine pourrait donc faire évoluer le visage de l’Afrique. Comment envisagez-vous ce continent dans vingt ans ?
Michel BEURET
J’ai l’intime conviction que l’Afrique a beaucoup à nous apprendre et j’espère que ceux qui s’y rendent le comprendront. Certains pays d’Afrique montrent l’exemple et pourraient ouvrir la voie à d’autres autres, à l’image du Ghana. Dans vingt ans, j’ai l’espoir que le développement économique aura permis aux peuples africains d’accéder au bien-être et enfin, à une forme de sérénité.
Quelles pourraient être les conséquences de la crise financière actuelle pour l’avancée chinoise en Afrique et pour l’Afrique elle-même ?
Michel BEURET
L’Afrique est plus sévèrement touchée par la crise financière que d’autres régions du monde, ainsi qu’en témoignent les crises de la faim survenue sur le continent depuis l’an dernier comme un peu partout dans les pays en développement. Pour prévenir cela, les pays occidentaux s’étaient engagés à d’importants financements et investissements. Mais avec la crise, il est à craindre que ces promesses de dons fassent long feu en 2009. La Chine en revanche ne semble pas disposée à reculer elle aussi dans ses ambitions en Afrique. L’avenir dira..
Pensez-vous que la Chine pourrait être prochainement contrainte de faire face à des considérations éthiques ?
Michel BEURET
La Chine ne pourra plus indéfiniment continuer à produire sans se soucier des conséquences environnementales et humaines. Cette préoccupation a déjà commencé d’ailleurs. Lorsque son modèle suscitera des réticences freinant son développement, la Chine se mettra en conformité avec certaines normes. Toutefois, cet ajustement entraînera aussi une hausse des prix des produits chinois.
Ayant vécu en Afrique, j’ai le sentiment que les modèles de développement portés par les Chinois et les Occidentaux ne sont pas durables. A mon sens, il serait nécessaire de renforcer le système d’enseignement afin de former les nouvelles élites localement et non dans les universités étrangères.
Michel BEURET
La mondialisation génère uniquement des profits à court terme. C’est donc le système de développement global et non le seul modèle chinois qu’il convient de mettre en cause.
Quelle est la part des projets qui prévoient l’importation de la main d’œuvre chinoise ?
Michel BEURET
Environ trois quarts des Chinois actuellement établis en Afrique sont employés dans la construction. Cela représente environ 500 000 individus mais sur un continent comptant 850 millions d’habitants. Donc cette situation suscite l’émoi d’une partie des populations locales mais il faut aussi en prendre la juste mesure car, l’efficacité des travailleurs chinois est indéniable et nécessaire pour mener à bien des projets qui resteraient inachevés autrement.
J’ai vécu au Cameroun entre 1972 et 1987. Selon certaines sources, on compte des prisonniers de droit commun parmi les travailleurs employés sur les chantiers africains
Michel BEURET
Cette question est soulevée à chacune de nos conférences. Au cours de notre séjour, nous n’avons trouvé aucune preuve confirmant cette rumeur, qui nous paraît peu vraisemblable. Recourir à des prisonniers sur les chantiers paraît bien inutile, étant donné que les compagnies disposent de travailleurs ordinaires formés, peu payés et motivés par la perspective de nourrir leurs familles. Employer des forçats, c’est aussi devoir payer pour les garder ou risquer des évasions. Ou pire provoquer de l’insécurité localement. De cela, la Chine ne veut pas. Cette rumeur concernant l’emploi de prisonnier provient sans doute du bouche à oreille de ceux qui considèrent que les Chinois travaillent comme des forçats. Ce qui est vrai. Et sont souvent privés de leurs documents d’identité le temps de remplir leur mandat, voilà tout.
A mon sens, il est abusif de généraliser l’incompétence des élites africaines.
Michel BEURET
Je vous le concède volontiers.
Le titre de votre ouvrage répond-il à une stratégie commerciale de votre éditeur ou à la volonté de formaliser un état de fait dans l’Afrique actuelle ? Si cette dernière hypothèse se vérifie, le modèle « Chinafrique » n’est-il pas voué à l’échec et aux mêmes effets pervers que celui de la « Françafrique » ?
Michel BEURET
Non, aucune stratégie de ce point de vue de la part de l’éditeur. J’ai eu l’idée de ce titre dès le début de la rédaction de l’ouvrage en 2006.
Quant aux effets pervers, si, nous l’avons vu, il y a un risque que le système chinois en Afrique ne débouche sur le modèle « françafrique ». Mais il y a une grosse différence, à mon avis : le gouvernement chinois n’est pas à l’origine du système « Chinafrique » ; il tente au contraire d’en maîtriser les implications et les effets pervers. Quoi qu’il en soit, l’Afrique devrait voir arriver nombre d’autres investisseurs étrangers, parmi lesquels le Brésil, l’Inde, l’Allemagne ou l’Italie.
Quelle est la répartition des principales ressources naturelles sur le continent africain ?
Michel BEURET
C’est un bien vaste sujet. Contentons-nous de dire ici, car nous ne l’avons pas fait tant c’est évident, que l’accès aux ressources et matières premières est l’une des principales motivations des Chinois en Afrique même si ce n’est pas la seule évidemment. Concernant le pétrole, par exemple, une douzaine de pays africains, parmi lesquels l’Angola, le Nigéria, la Guinée Equatoriale et le Soudan en produisent actuellement. D’autres pays tels le Niger ou le Kenya pourraient développer cette activité pour répondre à la demande des investisseurs étrangers.
Originaire de Côte d’Ivoire, j’ai constaté qu’un immeuble en construction depuis cinq ans s’effondre par endroits, obligeant à reprendre sans cesse l’ouvrage. En tant qu’Africain, je suis sceptique quant à la durabilité et à l’apport des infrastructures construites par les entreprises chinoises. Et ce, d’autant plus que la construction de ces ouvrages s’effectue en contrepartie de licences d’exploitation de ressources naturelles du continent africain.
Michel BEURET
La course aux bas prix soulève en effet le débat de la durabilité et de la fiabilité des ouvrages chinois en Afrique. A titre d’exemple, le barrage de Tekezē en Ethiopie pourrait causer une catastrophe écologique, en raison de la médiocre qualité du béton utilisé. Indéniablement, la disparition des forêts du bassin du Congo est un désastre écologique annoncé. Cependant, l’exploitation de cette ressource n’a pas débuté avec les Chinois. Simplement, fidèles à leurs mauvaises habitudes, les dirigeants en place tendent à privilégier les considérations commerciales au détriment de l’environnement.
Le Congo-Brazzaville, dont je suis originaire, constitue l’exemple d’une colonisation française réussie. Depuis plusieurs décennies, Elf puis Total ont installé et destitué dans ce pays des dirigeants qui leurs étaient favorables, avec le concours du gouvernement français. Maintenant qu’elle a été supplantée par la Chine, la France pourrait reconquérir les élites africaines en s’affirmant comme un partenaire de leur développement durable.
Michel BEURET
Je partage votre analyse. Les élites françaises sur le continent ont encore trop souvent – en privé et parfois publiquement – un ton condescendant. A mon sens, la France devrait adopter un ton différent avec ses partenaires africains et leur présenter des propositions réciproquement favorables.
Compte tenu du surpeuplement de la Chine et du sous-peuplement du continent Africain, il semblerait que l’accord tacite entre les deux parties consiste à ouvrir le champ à l’immigration chinoise.
Michel BEURET
Ce projet tel que vous l’exprimez me paraît infondé, bien que le gouvernement chinois encourage ses citoyens, c’est vrai, à migrer vers de nouveaux territoires. Une rumeur dont nous rendons compte dans le livre affirme qu’en 2007 après la visite du président Hu Jin tao au Cameroun, l’ambassade camerounaise à Pékin aurait reçu quelque 700 000 demandes de visas. Toutefois, je doute de plus en plus de la véracité de cette information. La perspective d’un plan migratoire officieux de la Chine vers le continent africain me paraît hautement improbable et cela pour une bonne raison : la Chine ne veut pas provoquer de remous sociaux. C’est mauvais pour les affaires.
Quel est le bilan des quarante ans de colonisation de l’Afrique par l’Occident ? Le dessein de la France en Afrique était-il réellement le développement ? Si tel le cas, la position acquise par la Chine en Afrique ne démontre-t-elle pas aussi l’échec de la France en la matière ?
Michel BEURET
Absolument. La facilité avec laquelle la Chine s’est implantée en Afrique a révélé non seulement l’échec de la France sur le continent mais de l’ensemble des politiques d’aide au développement menées par les pays occidentaux et, plus généralement, par les Nations Unies. Toutefois, le fait que la Chine soit parvenue à construire des infrastructures en Afrique n’est qu’un premier pas vers le développement du continent. Pour juger, il faut encore un peu de temps.
L’Afrique a-t-elle réellement besoin de s’appuyer sur un tiers pour définir son modèle de développement ?
Michel BEURET
L’objectif principal des Chinois en Afrique est commercial et la dynamique des affaires débouche parfois aussi sur le développement. Mais ce n’est pas simple, car le continent n’est pas uni, il n’est pas intégré. Le fait que l’Union Africaine ait désigné Mouammar Kadhafi à sa tête constitue indéniablement un pis-aller dans un contexte de désunion. Cependant, il ne nous appartient pas d’entrer dans ces considérations ; l’Afrique n’a pas besoin d’un tiers pour lui dicter ses besoins ou son modèle de développement.