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AccueilSynthèse des débats
Le microcrédit s’est développé avec succès dans les pays du Sud et est considéré comme un véritable instrument de lutte contre la pauvreté. Selon vous, quelle est la spécificité de ce type d’action dans un pays industrialisé tel que la France ?Maria NOWAKLe concept est universel et extrêmement simple : travail + capital = création de richesse. Dans les pays en voie de développement, ce concept s’applique à de petits acteurs économiques du secteur informel, qui exercent des activités traditionnelles, dans un contexte réglementaire simple. En France en revanche, ce concept s’applique à des personnes qui ont souvent été exclues pendant des années et qui créent leur entreprise, dans un contexte réglementaire complexe. Quels ont été les éléments vous ayant poussé à transférer en France l’expérience des prêts solidaires, issue de l’expérience de la Grameen Bank ?Maria NOWAKJ’ai transféré cette expérience du Bangladesh en Afrique de l’Ouest dans le cadre de mon activité professionnelle, alors que j’étais directrice à l’Agence Française du Développement. J’ai pensé ensuite qu’il pouvait s’agir d’une autre voie d’insertion, pour une petite partie de la population exclue en France. Comme je n’ai trouvé aucune institution acceptant de tenter l’expérience, nous avons créé une association avec deux amis. Quelles adaptations avez-vous dû effectuer et à quels préjugés les plus tenaces avez-vous été confronté ?Maria NOWAKLe préjugé le plus tenace consiste à penser que la France étant un pays industriel, le travail est forcément salarié. Cela est vrai pour 80 % de la population, mais il existe aujourd'hui de multiples formes de travail salarié, dont certaines se rapprochent du travail indépendant. Celui-ci n’a pas de définition légale, mais est simplement défini de façon négative par rapport au système de protection sociale. Cela est étonnant, car il s’agit de l’une des formes de travail de l’avenir. Par ailleurs, les adaptations principales étaient liées à l’absence de la solidarité traditionnelle en France. Nous avons quand même transposé le principe de solidarité du groupe, en pratiquant de petites cautions partielles sur la moitié du prêt. Nous avons également dû augmenter les montants de prêts et trouver un système de partenariat avec les banques. Tout cela a nécessité du temps. Quel est le mode de fonctionnement de l’Adie ?Maria NOWAKL’Adie a trois missions : • financer des personnes n’ayant pas accès au crédit bancaire, afin qu’elles créent leur entreprise ; • accompagner ces créateurs ; • tirer les enseignements de ces actions, afin d’identifier les blocages à l’initiative économique et de formuler des propositions aux pouvoirs publics. L’Adie est une association nationale basée à Paris. Son fonctionnement est largement décentralisé, à travers des délégations régionales et des antennes. Dans chaque région, nous avons également plusieurs comités de crédit, qui décident de l’octroi des prêts. Enfin, des bénévoles travaillent en équipe avec les permanents, dans les comités de crédit et en accompagnement des créateurs. Les projets présentés à l’Adie sont très hétérogènes. Sur quels critères sont-ils sélectionnés et quels sont les profils des candidats ?Maria NOWAKLes projets sont hétérogènes parce que l’invention des personnes est sans limite. Nous choisissons ces projets selon les mêmes critères de base que ceux des banques : la personnalité et le savoir-faire du créateur, sa capacité à faire face à un parcours difficile et la viabilité du projet. La différence avec les banques est le temps que nous consacrons au projet, car un appui et un accompagnement sont nécessaires face au contexte réglementaire complexe. La majorité des projets se trouvent dans le secteur du commerce et des services, sachant que nos prêts se situent dans la moyenne de 3 000 euros. Il ne serait pas raisonnable de financer des projets plus importants, pour des personnes qui n’ont pas d’épargne et qui n’ont pas toujours une famille pouvant les aider. Ce matin, quatre projets ont été primés par le Comité Girondin des Banques : un projet d’agriculture biologique, un projet de petite épicerie rurale, un projet de club de poneys et un projet de travail en élévation. Il faut savoir que 20 % de nos clients savent à peine lire et écrire, tandis que plus de 20 % ont effectué des études universitaires. Les deux populations réussissent, sur des créneaux différents. Certains créent simplement leur emploi, dans des métiers simples, tandis que d’autres créent des entreprises dans des métiers plus sophistiqués et générant pour certains plus de cent emplois. En France, la création d’entreprise est l’un des seuls leviers d’ascension sociale, quelle que soit la richesse et le niveau d’éducation du créateur. Depuis la création de l’Adie, 30 000 entreprises ont été créées, générant près de 34 000 emplois, grâce à plus de 35 000 crédits octroyés. Fort de ce succès, comment évaluez-vous actuellement la demande des chômeurs pour créer leur emploi ?Maria NOWAKNous avons une croissance très forte, car la demande est très importante. Actuellement, nous octroyons 6 000 prêts par an. La demande actuelle représente environ 40 000 contacts, dont une bonne partie serait convertible en entreprise si nous avions une meilleure capacité d’accompagnement. Le véritable potentiel, qui est révélé par l’offre, atteint probablement 10 % des chômeurs, à condition que certains blocages institutionnels soient levés. Pensez-vous que tout individu peut être potentiellement un entrepreneur ?Maria NOWAKOui, car l’Humanité s’est développée ainsi jusqu’au travail salarié. En Europe Centrale, nous avons vu des personnes privées d’initiative pendant 40 ans devenir entrepreneurs du jour au lendemain. Je me rappelle notamment du premier programme de microcrédit monté en Bosnie, lors des accords de Dayton. Je travaillais alors avec une association humanitaire auprès de femmes réfugiées de Srebrenica. Je leur ai proposé de se raccrocher à l’avenir, en créant de petites activités économiques, ce qu’elles considéraient comme impossible. Finalement, l’une de ces femmes s’est lancée : les autres l’ont suivie en un mois, dans les petites activités qu’elles savaient faire. Même si cela n’a pas effacé le drame, cela leur a permis de rentrer dans la vie. En décembre prochain, je suis invitée à fêter avec elles les dix ans du microcrédit en Bosnie, qui est devenu entre-temps La Mecque du microcrédit, avec près de 200 000 prêts par an. Notre système d’Etat Providence a éteint cette étincelle de créativité chez de nombreuses personnes. Même s’il ne s’agit pas de forcer chacun à devenir entrepreneur, je suis convaincue que 10 à 15 % des personnes qui sont aujourd'hui hors marché du travail pourraient devenir entrepreneur sans problème majeur. Comment l’intérêt des établissements bancaires à l’égard du microcrédit se manifeste-t-il ? Faut-il adapter le système bancaire aux besoins des exclus ou créer un nouveau système ?Maria NOWAKActuellement, il existe 80 millions de clients du microcrédit dans le monde. Des banques s’y investissent de plus en plus, de diverses façons, car elles y trouvent leur intérêt. Il existe de grandes banques de microcrédit, telles que la Grameen Bank en Asie, avec 5 millions de clients propriétaires de la banque. En Amérique du Sud, d’autres banques à orientation plus commerciale sont financées en partie par des fonds de pension américains. En France, le marché n’est pas aussi large. Jusqu’à il y a trois mois, nous avions également un problème de plafond de taux d’intérêt, qui était incompatible avec le coût du microcrédit. Il reste de nombreux obstacles à la création d’entreprise, mais je suis convaincue que nos partenaires actuels s’intéresseront de plus en plus au microcrédit, pour des interventions directes, à mesure que nous réduirons le coût de ce type de crédit. L’objectif de l’Adie est de réintégrer les créateurs aidés dans un système financier classique. Au vu des conditions de plus en plus draconiennes d’octroi de prêt par les banques, comment une entreprise aidée par l’Adie peut-elle se développer dans la pratique ?Maria NOWAKNous souhaitons que les entrepreneurs s’intègrent le plus rapidement possible dans les circuits bancaires, afin de sortir de la stigmatisation du chômage ou des minima sociaux. Dès que les entreprises aidées ont des résultats comptables satisfaisants, elles intègrent souvent ces circuits. Cela est plus difficile pour les personnes n’ayant pas la culture de la banque, notamment les clients illettrés ou parlant mal le français. Néanmoins, je pense que nous arriverons progressivement à les bancariser. L’Adie bénéficie de subventions publiques. Ne pensez-vous pas qu’elle puisse pâtir de la décentralisation, qui désengage l’Etat de la politique sociale ?Maria NOWAKLes ressources du crédit sont financées par les banques, dans le cadre d’un amendement à la loi bancaire, qui nous autorise désormais à emprunter pour prêter. En revanche, les fonds publics financent les surcoûts de gestion et l’accompagnement. La décentralisation a déjà créé un manque à gagner pour le financement, sachant que l’Etat finançait un tiers de dépenses. Nous essayons donc de limiter les coûts et cherchons d’autres financements auprès des collectivités locales et des entreprises socialement responsables. Votre démarche repose sur la dignité humaine et sur la certitude que l’avenir de notre économie passe notamment par les 2,5 millions de personnes peuplant les banlieues. Quelle est votre lecture des violences urbaines qui ont secoué les banlieues françaises ces dernières semaines ?Maria NOWAKLes cités sont un élément très important de l’économie et de la société française, non seulement parce qu’elles représentent 10 % de la population active, mais également parce qu’il s’agit de la population la plus jeune, qui portera l’avenir de la France, d’autant plus que le vieillissement de la population impliquera une augmentation de l’immigration. La France deviendra encore plus pluriethnique. Plutôt que de craindre cela, il est préférable de préparer une intégration basée sur la reconnaissance de cette diversité et de donner un projet à ces jeunes. La dévalorisation des origines et le manque de projet d’avenir de ces jeunes ont conduisent à des violences, mais également à une passivité, ce qui est aussi dangereuse. Si je suis consciente de la nécessité de maintenir l’ordre, il convient d’abord d’ouvrir un avenir à ces jeunes. Or on a fait du social, de la sécurité et des logements, mais très peu de développement économique. Comment l’Adie peut-elle s’investir davantage dans ces quartiers difficiles ?Maria NOWAKNous nous investissons dans ces quartiers depuis notre origine, notamment dans les zones urbaines sensibles, avec l’appui des collectivités locales et de certains partenaires privés. Actuellement, ce ne sont pas les ressources de crédit qui nous bloquent, mais essentiellement un manque de ressources d’accompagnement. En outre, l’initiative de la population de ces quartiers est bloquée par le manque de fonds propres, de fonds d’accompagnements et de locaux professionnels. Enfin, l’exonération dégressive des cotisations sociales de la loi de programmation pour la cohésion sociale a été limitée aux minima sociaux, que n’ont pas les jeunes. Nous essaierons de faire étendre cette exonération à cette population. Quel pourrait être le rôle de l’Adie dans le secteur informel ?Maria NOWAKNous jouons déjà un rôle dans le secteur informel, qui est important en France, notamment dans les quartiers. Je parle des petites activités indépendantes, de survie. Ces initiatives sont bloquées par la lourdeur des cotisations sociales et par les contraintes réglementaires. Nous avons un programme spécifique dans les cités, qui consiste à accorder très rapidement de petits prêts, pour des activités qui existent déjà, afin que l’entrepreneur augmente son chiffre d’affaires et atteigne un revenu lui permettant de payer ses cotisations sociales, celles-ci ayant été conçues pour un revenu minimum égal au SMIC. Par ailleurs, nous aidons ces personnes à s’enregistrer. Ainsi, nous les sortons de leur activité informelle par le haut. Jacques Chirac a déclaré récemment qu’il souhaitait instaurer un service civil volontaire, afin de mieux aider les jeunes à aller vers un emploi. Quel est votre avis sur la question ?Maria NOWAKJe pense que tout ce qui peut donner un but aux jeunes est une bonne idée. Depuis le milieu des années 80, la progression du travail indépendant est plus rapide que celle du travail salarié. La tendance est au développement de petites unités de production, et non des grandes entreprises. Nous faudra-t-il abandonner le travail salarié comme seul modèle de référence ?Maria NOWAKLe travail salarié n’est déjà plus l’unique modèle de référence, plus de 7 millions de personnes ayant des contrats précaires. Nous sortons d’une économie basée sur le seul modèle fordiste de l’entreprise, pour nous diriger vers une économie plus fondée sur les services et les nouvelles technologies, qui permettent la création de petites unités de production. Selon moi, le travail indépendant est un modèle de l’avenir, qui permet de valoriser la créativité et l’esprit d’entreprise. Ceux-ci sont éteints dans ce pays, par la complexité de l’environnement et la sur-taxation du travail. Des réformes profondes sont nécessaires pour reconnaître cette forme de travail. Vous accusez l’Etat providence d’entretenir une forme d’assistanat. Alors que les emplois créés par le microcrédit sont les moins coûteux du marché, comment expliquez-vous le peu de cas fait par l’Etat pour le droit à l’initiative économique ?Maria NOWAKJe suis favorable à la protection sociale, mais celle-ci doit aider les personnes à en sortir le plus rapidement possible. Or la dépense passive pour l’emploi excède la dépense active. Il existe quand même une prise de conscience sur le plan institutionnel et réglementaire. Ainsi, dans la loi pour la cohésion sociale, nous avons pu passer un amendement reconnaissant la création d’entreprise comme voie d’insertion. Ce parcours étant légalisé, il commence à être évoqué par les partenaires sociaux. Cela est très important, car le tiers des emplois sont actuellement créés par des entreprises nouvelles. Ces créations d’emplois devraient augmenter, par le renouvellement du stock d’entreprises et par le passage de notre économie à une prédominance de services. Actuellement, 40 % des créateurs d’entreprise sont des chômeurs. Le financement de l’accompagnement pose problème, l’Etat se retirant à travers la décentralisation, tandis que les collectivités locales n’ont pas toujours les moyens d’augmenter leur participation. Par ailleurs, il est difficile de modifier le système de protection sociale, en raison des avantages acquis. La réforme sera nécessaire, pour des raisons évidentes de vieillissement démographique et de déficit. Le principal obstacle en France est le pessimisme dans l’avenir. Ce qui est formidable dans notre action, c’est que nous travaillons dans l’optimisme et dans la vision du futur. Quels sont les principaux obstacles au développement du microcrédit en France et en Europe ?Maria NOWAKLa principale difficulté est le changement culturel. Il est difficile d’abandonner l’idée du travail salarié comme forme prédominante. Il convient de trouver des solutions complémentaires afin de « grignoter » le chômage de plusieurs côtés. L’une des façons de changer le regard sur le potentiel de la création d’entreprise et sur les exclus est simplement une pédagogie d’exemple. En avril, nous avons organisé une semaine du microcrédit dans les lieux publics. En huit jours, nous avons eu 50 000 contacts et 7 000 fiches déposées par des personnes intéressées. Il reste donc un travail important à réaliser pour faire connaître ce système, améliorer le contexte institutionnel et mobiliser les citoyens pour accompagner les entrepreneurs, qui manquent d’un réseau et d’appuis. Ce travail débouche sur un résultat positif, sachant que nous en sommes à 30 000 entreprises, dont le taux de survie et de remboursement est supérieur à la moyenne. Quelles sont les plus grandes promesses du microcrédit ?Maria NOWAKLa plus grande promesse est de rapprocher le social et le financier. Depuis la fin du XIXè siècle, on considère que tous les exclus de l’économie de marché sont pris en charge par l’Etat, à travers la redistribution des revenus. Ce système devient intenable avec l’augmentation du chômage et le vieillissement de la population. Le modèle de microcrédit consiste à faire des exclus des créateurs de richesse. Plus nous transformerons l’économie de don en économie d’échange, plus les exclus et l’économie se porteront mieux, car la création de richesse sera plus large. Le microcrédit se situe à la frontière de l’économique et du social. Nous avons un but social, consistant à réinsérer les personnes exclues de tout. En même temps, nous utilisons une logique financière : en couvrant à terme le coût du crédit, nous assurons son extension et sa pérennité. Avant de nous séparer, nous vous proposons de vous prêter au traditionnel questionnaire de Proust, revu et corrigé par ForumEvents.
Maria NOWAK |
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