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AccueilSynthèse des débats
Dans votre dernier ouvrage, Les infortunes de la République, vous défendez l’idée d’une République girondine, décentralisée, et vous traitez du problème actuel de la Corse. D’où vient cette passion pour la Corse ?Jean-Marie COLOMBANI
Il m’est difficile de répondre à cette question, dans la mesure où mes origines corses me disqualifient d’emblée sur ce sujet. C’est contre cette logique que j’ai voulu m’inscrire, parce que l’on doit pouvoir traiter des problèmes de la République sans référence aux origines. La question corse perdure depuis vingt-cinq ans, de manière lancinante ; on peut attendre de la République qu’elle ait, au bout d’un quart de siècle, réglé le problème d’une collectivité qui réunit 200 000 personnes.Quelle est l’origine historique de ce malaise corse ?Jean-Marie COLOMBANI
L’histoire montre que lorsqu’une communauté ou un peuple se perçoit comme une victime, ce sentiment dégénère souvent en nationalisme, qui peut devenir xénophobe. L’exemple de l’ancienne Yougoslavie et de la communauté serbe est révélateur à ce sujet. En outre, la façon dont l’histoire de la Corse est enseignée constitue une partie du problème. Le fait que la Corse ait été vendue par Gênes à la France fait dire à certains que la Corse s’apparente à une colonie, ce qui expliquerait la volonté d’indépendance. Pour ma part, je suis attachée à la vision suivante. La transaction par laquelle la France a acquis la Corse doit s’apprécier dans le contexte de l’Ancien Régime : elle apparaît alors comme tout à fait banale. Peu après, l’Ancien Régime a été assailli par un puissant courant révolutionnaire, qui émerge en premier lieu en Corse. Cette révolution corse conduira Rousseau à rédiger une constitution qui inspirera notamment la constitution des futurs Etats-Unis d’Amérique. Je prétends que le caractère français de la Corse résulte davantage d’une adhésion de la nation corse aux idéaux de la Révolution que de l’acte de transfert issu de l’Ancien Régime. C’est une vision qui change toute la donne sur le problème corse. Par ailleurs, en 1792, pour préparer la guerre, la Gironde interrompt le mouvement de décentralisation. Finalement, de guerre en guerre, ce statu quo a perduré jusqu’en 1962, à la fin des guerres coloniales. Dans ces conditions, la question de la survie a conduit la France à se doter d’institutions centralisées et hiérarchisées. Il me semble important, d’une part de rattacher le mouvement de décentralisation aux idéaux de la Révolution, pour en rappeler le caractère républicain, d’autre part de dire que l’histoire de la Corse est mal enseignée. Enfin, il faut souligner l’impact des événements contemporains. En 1975, les événements d’Aléria, fruit d’une impossibilité à discuter avec le pouvoir central, signent le basculement d’une revendication régionaliste en une revendication autonomiste, puis nationaliste ; de là provient la vague de violence dont nous cherchons à sortir aujourd’hui. Vous écrivez que le déclin de la Corse a commencé avec la fin de l’empire colonial français. Pouvez-vous préciser votre pensée ?Jean-Marie COLOMBANI
La Corse a constitué un réservoir de cadres pour l’Empire français, pour ses armées, ses douanes… Avec le déclin de l’Empire, les Corses ont dû apprendre à concevoir leur avenir exclusivement sur l’île. Ce mouvement de contraction a d’abord entraîné un rapprochement géographique de la Corse à la France, mettant ainsi en évidence le faible niveau du revenu par habitant de l’île. La conscience de cette relative pauvreté, dans un ensemble français en développement rapide, a alors suscité des revendications. Toujours laissée à l’abandon, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Corse est ensuite utilisée et aménagée par l’Etat, en 1962, pour installer des rapatriés d’Algérie. Cette opération d’aménagement tardive a aggravé le sentiment d’injustice des paysans corses et explique les positions régionalistes. Le problème corse est donc directement lié à la fin de l’Empire, de la même façon que l’affirmation du nationalisme écossais est liée à la fin de l’Empire britannique. Le gouvernement de Tony Blair vient d’y répondre par une large dévolution à l’Ecosse. Aujourd’hui, que veulent les Corses ?Jean-Marie COLOMBANI
Avant tout, ils veulent la sécurité. Je pense qu’ils veulent aussi participer au progrès général. Pour le reste, chacun se fait sa propre idée du devenir de l’île. Le paradoxe tient au fait que la Corse n’a jamais été autant française qu’aujourd’hui. La génération de mes grands-parents écrivait encore en partie en italien ! Le rapprochement économique et culturel date des années 60, et la génération actuelle, qui comporte dans ses rangs des nationalistes forcenés, est en même temps la plus française que la Corse ait jamais connue.Que s’est-il passé à Aléria ? Et quel est le rôle de l’Etat français dans les événements actuels ?Jean-Marie COLOMBANI
Avec les événements d’Aléria, la discussion a cédé la place à la violence.Vous êtes un ardent défenseur des accords de Matignon. Pourriez-vous nous expliquer en quoi ils consistent et en quoi ils représentent une avancée ?Jean-Marie COLOMBANI
Il ne s’agit pas d’accords, mais d’un processus qui, sans être porteur d’aucune garantie de succès, constitue l’ultime chance de sortir du problème et d’éviter une quasi guerre civile. En démocratie, il convient de chercher une issue politique et institutionnelle aux problèmes, en incitant les acteurs à participer à un jeu démocratique. C’est en soi une démarche positive.Permettra-t-elle de résoudre les problèmes de violence ?Jean-Marie COLOMBANI
Elle est une chance pour la Corse de faire reculer la violence et de rallier une majorité de nationalistes à un processus démocratique. Nous pouvons juste regretter que le processus s’engage au seuil d’une campagne présidentielle. Dans un article paru dans Le Monde, Valery Giscard d’Estaing évoque un épisode fondamental ; il s’agit de l’attentat d’Ajaccio, dont il a été la victime. Au nom du jeu politique, des gens peuvent commettre de tels actes ; les mêmes se mettront peut-être demain en travers du processus de Matignon. Dans notre pays, il n’est pas exclu que certains cherchent à priver le gouvernement actuel du bénéfice d’une ébauche de solution au problème corse, comme tout a été fait il y a vingt ans pour tenter d’empêcher la réélection de Giscard. La Corse est un terrain où s’affrontent les partis politiques. En plus des nationalistes, il faut compter avec un “ bouillon de culture ” assez malsain, qui complique le problème. Le processus de Matignon vise à donner plus d’autonomie à la Corse : jusqu’où peut-on aller dans cette voie ?Jean-Marie COLOMBANI
Je pense que l’on peut aller très loin et que les temps sont mûrs pour une telle avancée. La prochaine alternance, quelle qu’elle soit, devrait de toute façon nous y conduire, parce que la Corse, et plus largement la décentralisation, sera l’un des éléments de la bataille présidentielle. A mon sens, on peut être très fortement décentralisateur sans cesser d’être républicain. La République est une œuvre constamment inachevée, qu’il faut sans cesse réformer et amender. La France me semble prête pour un vaste processus de décentralisation. A la libération, le Général De Gaulle a proposé aux habitants du Val d’Aoste, juridiction italienne à statut particulier, de rejoindre l’hexagone. Ils ont refusé, en dépit de leur culture française, parce que leur identité leur convenait, dans le contexte européen. J’observe que la France et l’Angleterre sont les seuls pays à résister à des systèmes décentralisés, plus adaptés à la réalité qui nous attend que le système centralisé actuel. Quelles réformes la France devrait-elle engager ?Jean-Marie COLOMBANI
La France doit repenser ses institutions. La réforme du quinquennat n’est pas anodine et que la Présidence de la République sortira affaiblie de l’actuel mandat. Une réflexion sur la place respective des institutions mérite d’être posée, d’autant qu’elle existe au niveau européen. Je pense que nous devons également réfléchir à la séparation des pouvoirs, encore largement artificielle. Nous sortons d’ailleurs d’un système qui a nié cette règle, chose qui se justifiait au début des années 60, dans une période de guerre civile et au sortir d’une République incapable de gérer la décolonisation : on comprend que De Gaulle ait voulu restaurer l’Etat central. Depuis, le pays a progressé, et je pense que les Français sont mûrs pour un système d’essence plus démocratique. A mon avis, il faut réviser toute l’organisation politique et administrative du pays. Pris dans un carcan national fort, les élus locaux peinent à imposer leurs décisions. Le “ mille-feuilles ” politique et administratif gagnerait à être simplifié, d’autant que la vie de la France s’ordonnera de plus en plus autour de grandes métropoles régionales. Il est temps d’agencer différemment la vie démocratique et le partage entre exécutif et législatif. Une région Corse autonome peut trouver sa place dans un ensemble politique et administratif cohérent. Vous écrivez que la France est entrée, depuis 1986 et la première cohabitation, dans une Vème République bis, et que les prochaines élections présidentielles institueront une VIème République. Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas de vaste réforme de la constitution ?Jean-Marie COLOMBANI
Outre le fait que tous les politiques n’y sont pas favorables, il faut observer qu’un tel projet ne peut émerger qu’à l’occasion d’une élection présidentielle. La France a toujours procédé à de telles réformes à l’occasion de crises. Pour ma part, j’espère que le débat s’ouvrira l’an prochain. Si la logique voudrait que l’on structure le pays en régions, le conservatisme du corps politique s’oppose à la disparition des Conseils généraux.Certains hommes politiques, comme Jean-Pierre Chevènement, pensent qu’une régionalisation aboutirait à un émiettement social et à l’affirmation de communautés.Jean-Marie COLOMBANI
A ses débuts, lorsqu’il animait le club CERES, Jean-Pierre Chevènement plaidait pour la décentralisation et pour l’autogestion : il faisait confiance à la société civile. Or l’aspiration des individus et des collectivités à l’autonomie est une revendication centrale. Je regrette qu’il s’attribue aujourd’hui le monopole de la République, parce que je considère qu’elle peut prendre diverses formes. A l’heure où nous devons nous intégrer à l’Union européenne, la problématique a changé. Elle s’accompagne d’ailleurs d’un mouvement en faveur des régions : économiquement, culturellement, politiquement, tout n’est pas lié à Paris. Sur le plan européen, les axes de développement regroupent des régions influentes, qu’il s’agisse de la “ banane ”, qui va de Londres à Milan, en passant par Lille et Bruxelles, ou de l’arc méditerranéen. Pour jouer sa partition dans l’Union européenne, la France a besoin de régions fortes. Pour une ville comme Lyon, il importe avant tout de structurer un ensemble économique avec Grenoble et Turin. Il ne faut pas ignorer ces réalités économiques ; au contraire, je crois qu’il est nécessaire d’adapter nos institutions en fonction des enjeux nouveaux. Le communautarisme est déjà en partie une réalité. L’Etat jacobin centralisé nous protège-t-il contre cette dérive ? Non. Elle existe quel que soit le système et elle est à combattre à l’aide d’une politique de la ville visant à empêcher la ghettoïsation. D’ailleurs, dire qu’accorder un statut d’autonomie à la Corse revient à donner le pouvoir aux mafias est une ineptie. La mafia a en effet réussi à s’installer dans le système centralisé en place, ce qui prouve l’inefficacité de l’Etat. Une réforme semble nécessaire et je ne vois aucun argument opposable à cette idée. La décentralisation ne se fait pas au détriment de l’Etat. Au contraire, en le délestant de charges inutiles, elle permet à l’Etat de mieux jouer son rôle. Grâce, entre autres, à l’Union européenne, la France s’est puissamment modernisée, transformée et enrichit. Quelle confiance en la France ont ces gens qui refusent de toucher à l’édifice français par peur de le réduire à néant ? C’est un problème de confiance dans les lendemains de notre pays. Ne pensez-vous pas que dans un contexte de mondialisation, la décentralisation peut engendrer des inégalités entre les régions même si elle a plutôt tendance à favoriser leur développement ?Jean-Marie COLOMBANI
On peut considérer que la constitution de la Vème République mérite d’être amendée et complétée. Une république, comme une démocratie, est en perpétuelle construction car la liberté est toujours menacée. Je dois dire que depuis 25 ans, tous les législateurs ont restreint l’exercice de la liberté de la presse, que ce soit pour des causes nobles ou moins avouables. Les juges ont heureusement donné une interprétation libérale des textes.Les systèmes décentralisés auront évidemment des effets pervers, mais j’estime que tous les défauts que l’on prête aujourd’hui à la décentralisation sont autant de signes de l’inefficacité et de l’épuisement de l’Etat central. La Corse est un révélateur des difficultés de la France à penser les particularismes qui ne sont d’ailleurs pas nouveaux. Vous semblez dire dans votre livre, qu’une certaine génération de politiciens devrait être sacrifiée pour une autre façon de faire de la politique et pour appliquer cette réforme.Jean-Marie COLOMBANI
Je ne porte pas de jugement péjoratif sur les politiciens. Quand j’évoque dans mon livre une génération sacrifiée, c’est dans le cadre des affaires. J’estime que l’affirmation de l’indépendance de la Justice s’est faite aux dépens de la sphère du politique. Dans un contexte de forte demande de transparence de la part des Français à l’égard de leurs représentants, il me semble que la génération de politiciens qui a été happée par le courant de la vertu devra rapidement céder la place à la génération qui la suit. Dans mon livre, je prends pour exemple Alain Juppé et Dominique Strauss Khan.Pour l’anecdote, quand Bonaparte démissionnait un Ministre, il lui donnait la cassette du ministère pour ses bons et loyaux services ! Je pense que les Français n’acceptent plus que les hommes politiques s’enrichissent durant leur mandat. Confronté aux scandales politiques et aux pratiques financières des IIIème et IVème Républiques, François Mitterrand concluait : “ Mais pourquoi me reprochez-vous ce que les autres ont fait ? ” Le processus d’enrichissement des politiciens vous semble-t-il inéluctable ?Jean-Marie COLOMBANI
J’espère que non ! Je pense d’ailleurs que les nouvelles générations d’hommes politiques sont étrangères à ces systèmes de financement occultes.Vous écrivez que le système judiciaire risque de verser dans “ la justice people ”. Quelle Justice préconisez-vous ?Jean-Marie COLOMBANI
La Justice s’étant affirmée comme un pouvoir depuis la Révolution, elle doit être limitée par un contre-pouvoir. Il serait fâcheux de passer d’une république encadrée par des préfets à une république encadrée par des juges. Je suis d’avis que la décentralisation implique une réflexion sur un système permettant de balancer les pouvoirs de la Justice par des contre-pouvoirs.Il me semble que certains magistrats exercent leur métier en fonction des réactions de leur corporation et surtout des médias. C’est ce que j’appelle la justice people. Si je reconnais que l’affirmation de la Justice était nécessaire pour la France, je mets en garde les citoyens contre une Justice absolue. Vous semblez favorable à une séparation des pouvoirs.Jean-Marie COLOMBANI
Je suis favorable à une séparation des pouvoirs et à un système de contre-pouvoirs, c’est-à-dire à la mise en œuvre de la responsabilité des juges notamment. Mes propos se réfèrent à Tocqueville.Vous prônez l’indépendance de la Justice, mais estimez-vous qu’elle est indépendante des médias ?Jean-Marie COLOMBANI
Elle est indépendante par rapport aux médias car elle les poursuit sans cesse !Il est certain que des juges ont défendu la liberté de la presse face à des textes relativement restrictifs. Cependant, il m’est arrivé d’être confronté à des juges d’extrême droite prônant un strict encadrement des libertés. Par ailleurs, il est vrai que les juges ont profité des affaires et se sont abrités derrière l’opinion pour imposer au pouvoir politique les réformes de la Justice. Comme le disait Georges Marchais, il y a eu, en ce sens, “ une publicité objective ” entre le juge et le journaliste. L’indépendance de la Justice ayant été engrangée, il faut aujourd’hui engager une réflexion la séparation des pouvoirs. Peut-on considérer que les médias et l’opinion publique constituent un quatrième pouvoir ?Jean-Marie COLOMBANI
J’estime que les médias, les juges, les chefs d’entreprises et certaines ONG sont aujourd’hui des pouvoirs qui contribuent à la diversité et à la vitalité de la société. Il faut tout de même rappeler qu’un journal comme Le Monde est soumis à la sanction quotidienne de l’opinion publique qui est libre de ne plus l’acheter.Comment expliquez-vous que vous soyez le Français le plus fréquemment accusé de délit d’opinion ?Jean-Marie COLOMBANI
La judiciarisation de la société est liée à l’avènement de l’ère du contrat et de la culture anglo-saxonne du procès. Cette judiciarisation fait que je suis souvent convoqué devant le juge d’instruction, soit à l’initiative d’une personne qui s’est jugée lésée par des propos, soit à l’initiative du Parquet lui-même. Je précise que la violation de recel de secret d’instruction est un délit créé par les juges qui fait que je suis face à eux toutes les deux ou trois semaines.Est-ce que cela signifie qu’aujourd’hui il est plus difficile pour un journaliste de donner son opinion ?Jean-Marie COLOMBANI
C’est tout simplement plus risqué ! Les poursuites et les condamnations sont en effet plus nombreuses, mais il faut prendre du recul est se satisfaire de la disparition des censeurs qui sévissaient durant la Guerre d’Algérie, par exemple.Vous avez intitulé l’éditorial du Monde daté du 10 mai “ Le monde et la gauche ”. Quel était votre propos ?Jean-Marie COLOMBANI
Je rappelle dans ce texte que lorsque je suis entré au Monde, il abritait la génération des fondateurs et celle de mai 68. Ces deux générations se sont soudées dans la revendication de l’alternance politique. Je regrette que, dans un premier temps, nous ayons trop accompagné l’action du Gouvernement de Pierre Mauroy. Les lecteurs nous ont d’ailleurs lourdement sanctionnés. Il a fallu attendre l’affaire Green Peace pour que Le Monde initie une politique d’investigation dans la presse et pour qu’il se réconcilie avec ses lecteurs. Suite à cette affaire, nos relations avec François Mitterrand se sont considérablement dégradées.Thucydide écrivait que “ tout homme va toujours au bout de son pouvoir ”. Ayant compris cette observation, nous avons décidé de toujours rester à bonne distance des pouvoirs politiques et surtout économiques. Questions de la salle.
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