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Synthèse des débats

Elie WIESEL
© J.J.Adler/Opale
Le temps des déracinés
par Elie WIESEL

Ecrivain, Prix Nobel de la Paix
Mardi 4 Février 2003

 



Le devoir de mémoire.
Gamliel, le personnage central de votre dernier roman, Le temps des déracinés, déclare : " Il faut laisser tranquille la mémoire, puisque les morts, en s’en allant dans la fumée, en ont emporté la clef. " Alors que le besoin de témoigner est très présent dans votre œuvre, comment faut-il interpréter ces paroles ?

Elie WIESEL
En tenant ce propos, Gamliel se contredit lui-même. Tout comme moi, il croit aux paradoxes. Il se demande si nous ne devrions pas nous taire. Comme je l’ai dit dans un autre roman, si en 1945 tous les survivants s’étaient réunis dans une sorte d’enclave et jurés de ne rien dire pour ne pas dégrader la sacralité de leur mémoire, pour ne pas envahir un langage indicible par des termes qui ne le sont pas, peut-être alors le silence aurait-il eu une telle puissance qu’il aurait changé la nature humaine et le destin des hommes.

Nous, les témoins, avons peut-être échoué. Si mon témoignage avait été entendu, le monde d’aujourd’hui serait meilleur. Il n’y aurait pas de racisme, de haine, de fanatisme, d’antisémitisme, ni cette famine qui ravage des continents entiers et cette indifférence à la maladie et à l’injustice. Mais je me contredis là moi-même, car je crois au devoir de mémoire. Ne pas témoigner, c’est se trahir.

Ne pas se souvenir, c’est être condamné aux erreurs du passé. Que pensez-vous qu’il subsistera de cette mémoire quand les victimes de cette tragédie ne seront plus là pour témoigner ?

Elie WIESEL
Les survivants sont déjà très peu nombreux. Nous sommes conscients que le temps nous est compté. J’espère ne pas être le dernier, car celui-là portera un fardeau qui sera peut-être à même de tuer chez lui tout désir de continuer à témoigner.

Cela étant, cette tragédie restera comme l’événement le mieux documenté de l’Histoire. Tout le monde – dont les assassins et les victimes – y a contribué. Chaque ghetto, chaque camp de concentration comptait ses chroniqueurs. Il existe des films, des images. En outre, qui écoute un témoin le devient à son tour. Vous, qui nous écoutez, serez nos témoins.

Pouvez-vous nous parler de Rabbi Nahman de Bratzlav, grand commentateur du Talmud, et qui a guidé vos premiers pas dès votre plus jeune âge ?

Elie WIESEL
Rabbi Nahman, qui est mort voici plus d’un siècle, m’a guidé par ses écrits. Il était l’arrière-petit-fils du créateur du mouvement Hassidique, dont j’ai fait partie étant jeune et dont je me réclame toujours. C’est un mouvement magnifique, chaleureux, généreux. Rabbi Nahman était un grand conteur, pour moi c’est même le précurseur de Franz Kafka, qu’il a certainement influencé.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec François Mauriac ?

Elie WIESEL
J’admirais déjà son œuvre lorsque je l’ai rencontré par hasard. Il faisait partie de ce petit groupe d’écrivains et d’intellectuels qui n’avaient pas trahi pendant l’occupation et avaient sauvé la littérature française. J’étais à l’époque correspondant à Paris d’un petit journal d’Israël, et je souhaitais dans ce cadre rencontrer Pierre Mendès France, Juif et alors Premier Ministre. J’ai rencontré Mauriac à une réception à l’ambassade d’Israël à Paris. Je lui ai demandé de pouvoir l’interviewer, espérant qu’il m’introduirait auprès de Mendès France. Il a accepté. Mauriac était un chrétien extraordinaire, mais plus que le christianisme il aimait passionnément Jésus. A chaque question que je lui posais, il me répondait en faisant allusion au Christ. Je lui ai alors dit : " Maître, voici quelques années, j’ai connu des enfants juifs qui ont souffert beaucoup plus que n’a souffert Jésus sur la croix, et nous n’en parlons pas." Et je suis sorti de la pièce. Alors que j’attendais l’ascenseur, j’ai senti sa présence ; il m’a pris le bras et, en silence, m’a ramené dans son bureau. Nous étions assis l’un en face de l’autre. Il s’est mis à pleurer. Après une demi-heure peut-être, il m’a raccompagné jusqu’à l’ascenseur et m’a dit : "Vous devriez en parler."

Je lui ai plus tard envoyé mon manuscrit de La Nuit, et il l’a porté chez tous les grands éditeurs parisiens. Tous l’ont refusé, mais il n’a pas renoncé et est allé trouver Jérôme Lindon, qui dirigeait les Editions de Minuit. Mauriac en rédigé la préface du livre. Il en a parlé dans son "Bloc-Notes". Nous nous sommes revus, et sommes restés très proches jusqu’à sa mort. Je dois à Mauriac tout ce que j’ai pu obtenir dans le domaine de la littérature en France.

Dans son film "La Vie Est Belle", Roberto Benigni a choisi l’humour et la poésie pour traiter du sujet douloureux qu’est la vie dans les camps de concentration. Pensez-vous que toutes les formes de témoignage soient acceptables pour traiter de la Shoah ?

Elie WIESEL
Je n’ai pas vu ce film. Je ne pourrais pour ma part pas traiter de ce sujet sur un ton humoristique, mais si c’est là pour quelqu’un la seule ou la meilleure façon de témoigner, je n’ai pas de jugement à porter à son endroit. Je n’ai jamais cru à la censure.

L’éducation et la transmission.
Vous êtes professeur en sciences humaines à l’Université de Boston. Vous dites que l’intolérance est la première phase, la composante la plus tangible de la haine, et que plutôt que de la combattre, il importe de la prévenir. Pensez-vous que les écoles et les universités puissent être ce lieu privilégié de prévention ?

Elie WIESEL
Sans aucun doute, mais les écoles et les universités n’en sont pas le seul lieu privilégié. Avant de venir à l’école, l’enfant vit à la maison, et ce qu’il y entend est très important pour la suite de sa vie. Si ses parents sont fanatiques, racistes, parlent sans respect pour autrui, même si l’enfant va à l’école plus tard pour apprendre autre chose, les propos de ses parents resteront à jamais dans son subconscient. Je souhaiterais que l’on éduque d’abord les parents, mais cela n’est pas facile – bien moins qu’éduquer les enfants.

Je n’ai pas de réponses aux questions essentielles, mais je sais que s’il y a une réponse à une question, quelle qu’elle soit, l’éducation en est la composante majeure. On ne peut rien faire, rien obtenir, rien acquérir, rien accomplir sans éducation. S’il y a des substituts à tout le reste, il n’y en a pas à l’éducation, au sens noble du terme. J’aimerais que l’éducation redevienne ce qu’elle a sans doute été par le passé : une manière de vocation sacrée. Dans la tradition juive, il n’y a pas de clergé ; le Rabbin n’est pas un maître religieux, mais un maître enseignant. L’éducation suppose de se reposer sur quelqu’un qui sait et dont la passion est d’éduquer et de transmettre, dans le respect, non seulement de ses pairs, mais aussi de l’élève. C’est dans le respect réciproque entre le maître et le disciple que l’éducation trouve son expression la plus noble, la plus sublime et la plus féconde.

Selon vous, quelle serait l’école idéale ?

Elie WIESEL
Un idéal suppose qu’on ne l’atteigne jamais. L’idéal suscite le désir de l’atteindre, mais dès qu’il est accompli il n’est plus idéal. Aucun être humain n’est capable d’absolu. Dieu seul est parfait. Je veux bien travailler pour un idéal, mais tout en sachant que je l’atteindrai jamais, tout comme Moïse est mort au sommet de la montagne avant de voir la Terre Sainte.

On considère souvent les universités comme les places fortes de la tolérance et de l’ouverture culturelle. Comment jugez-vous l’attitude de l’Université Paris VI, qui a voulu rompre ses relations avec les universités israéliennes ?

Elie WIESEL
Elle a même voulu boycotter ces dernières. Je trouve ce comportement scandaleux. Je l’ai ressenti comme un outrage. Je suis citoyen américain, Juif, mais écrivain d’expression française. Je me considère comme participant de la culture française. Il ne faut pas oublier qu’Israël est la seule démocratie du Moyen Orient. Sur les bancs de ses universités, vous trouvez des Arabes, des Juifs, des Israéliens, des étrangers.

Je ne suis pas contre le débat consistant à savoir si on a le droit de critiquer la politique de tel ou tel pays, mais je ne pense pas qu’on ait le droit de boycotter des universités.

La question de Dieu.
Vous êtes souvent perçu comme la mauvaise conscience de Dieu, toujours là pour lui rappeler ses erreurs et ses silences coupables. Venons-en à vos interrogations d’ordre religieux, en évoquant la place de Dieu dans le mal. Dans votre roman Le Crépuscule Au Loin, Raphaël LIPKIN, pense que le doute est nécessaire à la foi comme l’eau l’est au feu. Comment interprétez-vous le silence de Dieu à Auschwitz ? Dieu ne serait-il pas finalement cruel, indifférent, ou bien simplement fou ?

Elie WIESEL
Il revient à Dieu de dire si je suis sa mauvaise conscience. Les Juifs se sont toujours posé la question de la présence de Dieu dans l’Histoire. Bien que je consacre une partie de ma vie à essayer de comprendre Dieu, je ne le comprends pas. Ne se pose pas seulement la question du silence de Dieu, mais aussi celle de sa présence, puisqu’il est partout. Il a vu plus d’un million d’enfants Juifs massacrés, avec leurs parents, certains jetés vivants dans les flammes. Que faisait-il donc alors ? Comment a-t-il tourné la page ? La prière de Kippour (le jour du Grand Pardon) dit : " En ce jour, Dieu écrit qui vivra, qui mourra dans cette année à venir". Il a donc dû écrire, prévoir la mort de ces enfants. Je n’arrive pas à le comprendre. Je me dis alors simplement qu’il y a des choses que je ne comprends pas, et que je ne comprendrai pas – même si Dieu me donnait une réponse, je ne l’accepterais pas. Comment expliquer qu’un être humain pouvait tuer des enfants dans la journée, et rentrer chez lui le soir pour caresser la tête de ses propres enfants, leur jouer de la musique et leur lire des poèmes de Goethe ? Ma foi est une foi blessée et mutilée, mais elle existe.

Louis Finkelstein a dit : "Quand l’homme prie, il s’adresse à Dieu. Quand l’homme étudie, c’est Dieu qui s’adresse à l’homme." Vous qui n’avez de cesse d’étudier, après tant d’années, que vous dit Dieu aujourd’hui ?

Elie WIESEL
Un grand maître hassidique disait : "Si l’athé savait que son athéisme lui-même vient de Dieu, qu’il serait malheureux !." Plutôt que d’écouter Dieu, j’écoute l’autre. Dieu peut très bien se débrouiller tout seul, l’autre non.

Dans Le Temps des déracinés, votre héros explique que c’est par l’homme, plus que dans les livres, que l’on s’approche de Dieu. Dans votre quête de vérité, quelle réponse essentielle avez-vous trouvé au fil de vos rencontres avec les hommes ?

Elie WIESEL
Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris d’hommes et de femmes, de l’autre. J’aime les livres, mais pour moi l’être humain demeure toujours le centre du monde. C’est lui qui a besoin de présence. L’autre, c’est le malade du Sida, le prisonnier de conscience que tout le monde oublie, le réfugié, le déraciné, l’immigré, le parent qui n’arrive pas à nourrir son enfant, l’exilé qui cherche un abri, le rêveur isolé dans son rêve. Je suis la somme des regards des personnes que j’ai rencontrées, la somme de leurs gestes et de leur soif.

Questions d’actualité.
La France vivrait-elle une nouvelle vague d’antisémitisme ? Pensez-vous que l’on assiste à l’émergence d’une nouvelle « judéo-phobie » ou à des actes antisémites liés à l’exaspération du conflit au Proche Orient ?

Elie WIESEL
J’ai toujours refusé de me joindre à des jugements collectifs portant sur des communautés, des peuples, des Nations. Seul le coupable est coupable. Les enfants des coupables sont des enfants, et non des coupables. Il y a partout des gens qui sont antisémites, et d’autres qui ne le sont pas. La France compte un certain nombre d’antisémites, mais je ne pense pas qu’ils soient plus nombreux qu’avant ; ils sont simplement plus nombreux à le dire ouvertement. Il ne faut cependant pas condamner toute la France. Aujourd’hui, certains se servent du conflit israélo-palestinien pour attaquer Israël. Est-ce à dire que tous ceux qui critiquent Israël sont antisémites ? Non. J’ai vu le peuple juif dans sa faiblesse. Je sais ce qu’est la faiblesse. Israël est une Nation jeune posée sur un sol ancestral. Il y a des choses qui se passent en Israël et qui me peinent, ou même m’accablent, mais dans l’ensemble je pense que cette Nation mérite qu’on lui fasse confiance. Seuls sont antisémites ceux qui ont toujours dit du mal d’Israël, depuis 1948.

L’antisémitisme moderne n’est-il pas finalement plus politique que religieux ?

Elie WIESEL
L’antisémitisme reste de l’antisémitisme, comme la haine reste la haine. L’antisémite déteste le Juif non encore né ; il déteste tous les Juifs, riches ou pauvres, incultes ou cultivés, simplement parce qu’ils sont Juifs. Quand j’étais enfant, en Roumanie, l’antisémitisme était religieux. Il m’arrivait d’être battu dans la rue, parce que le prêtre nous accusait d’avoir tué le Christ. Depuis, Jean XXIII, le plus grand Pape depuis des siècles, a ouvert l’Eglise catholique et, grâce à son ami Jules Isaac, a accepté de changer la liturgie (qui était emplie de textes antisémites). Jean-Paul II est aussi un grand Pape. Il a fait beaucoup plus que quiconque pour créer une alliance entre les Juifs et les Chrétiens. Jamais dans l’histoire des peuples Juifs et de la chrétienté, une telle relation d’œcuménisme n’a existé. Prêtres et Rabbins se rencontrent, signent des pétitions et étudient ensemble.

Ariel Sharon a été réélu aux élections législatives, voici une semaine. Pensez-vous que la paix soit un jour possible en Israël ?

Elie WIESEL
Les autres Premiers Ministres n’ont pas réussi à faire la paix. J’étais très proche d’Yithzak Rabin. Je l’ai vu quinze jours avant qu’il ne meure. Il m’avait dit alors qu’il avait longtemps pensé qu’Arafat était la solution du conflit israélo-palestinien, mais que désormais il savait qu’il était le problème. Le peuple d’Israël a choisi Sharon. Sharon, qui a la crédibilité d’un homme militaire, a dit publiquement qu’il était favorable à la création d’un Etat palestinien et qu’il était prêt à consentir à des sacrifices douloureux pour y parvenir. Mais il faut absolument que la terreur s’arrête – sous la terreur, on ne peut rien faire. Je suis persuadé que l’établissement d’un moratoire de trois mois, durant lesquels aucun meurtre ou attentat ne serait commis, suffirait pour Israël à faire la paix.

Le 20ème siècle a connu bien des malheurs : fascisme, totalitarisme, terrorisme et intégrisme. Entrevoyez-vous le 21ème siècle, où se répand le fléau du fanatisme, avec pessimisme ?

Elie WIESEL
Je suis très pessimiste, mais je n’ai pas le droit de communiquer mon pessimisme. Il faut que le 21ème siècle soit un meilleur siècle. L’intégrisme progresse à nouveau. Nous n’avons qu’une chose à faire : travailler toujours davantage, mobiliser les gens, imaginer les modalités d’un monde meilleur.

Questionnaire de Proust.
Quel est votre principal trait de caractère ?

Elie WIESEL
L’écoute.

Quelle est la qualité que vous préférez chez un homme ?

Elie WIESEL
L’amitié.

Et chez une femme ?

Elie WIESEL
L’amour.

Quelle est la figure historique à laquelle vous auriez aimé ressembler ?

Elie WIESEL
J’aurais aimé rencontrer Moïse (non lui ressembler).

Votre héros ou héroïne dans votre vie de tous les jours ?

Elie WIESEL
Une jeune élève anonyme que je ne connais pas encore.

Que détestez-vous par-dessus tout ?

Elie WIESEL
L’hypocrisie et la vulgarité.

Quelle est la faute qui vous inspire le plus d’indulgence ?

Elie WIESEL
La bêtise.

Le bonheur parfait, selon vous ?

Elie WIESEL
Etre avec quelqu’un qu’on aime.

A quel moment de votre vie avez-vous été le plus heureux ?

Elie WIESEL
Lors de la naissance de mon fils.

Votre dernier fou rire ?

Elie WIESEL
A l’instant.

Votre écrivain favori ?

Elie WIESEL
Moïse.

Votre livre de chevet ?

Elie WIESEL
Le livre que je suis en train de lire.

Pensez-vous comme Rousseau que l’homme est naturellement bon, ou plutôt comme Hobbes que l’homme est un loup pour l’homme ?

Elie WIESEL
Les deux.

Que possédez-vous de plus cher ?

Elie WIESEL
La mémoire.

Qu’avez-vous le mieux réussi dans votre vie ?

Elie WIESEL
Ma fonction de père, je l’espère.

Votre plus grand regret ?

Elie WIESEL
Peut-être de ne pas avoir appris la musique.

Votre plus grande peur ?

Elie WIESEL
Jouer de la musique, mais mal.

Votre mot préféré ?

Elie WIESEL
"Merci ".

Si vous rencontriez Elie Wiesel enfant, quel conseil de vie lui donneriez-vous ?

Elie WIESEL
Fais attention.

Quelle est votre devise ?

Elie WIESEL
Souvenons-nous.

Votre citation préférée ?

Elie WIESEL
Souvenons-nous.


Crédit photo (c) J.J.Adler/Opale



Livre d'or
Mon mot préféré : merci - encore et encore


Elie Wiesel

Le 4 février 2003



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