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Francophonie, un combat nouveau face à
la globalisation
par Boutros BOUTROS-GHALI
Secrétaire général de l'Organisation Internationale de la Francophonie Mardi 6 Mars 2001
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La Francophonie à l’heure de la mondialisation.
Depuis 1997, l’OIF a inscrit son action dans une dimension beaucoup plus politique et diplomatique. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de la mutation du rôle de l’OIF dans le monde ?
Boutros BOUTROS-GHALI
La fin de la Guerre Froide a fait prendre conscience aux fondateurs de la Francophonie que l’action culturelle n’était pas suffisante si elle n’était pas complétée par une action politique, diplomatique et économique.
Comment expliquez-vous que la Francophonie soit encore perçue comme le prolongement du colonialisme français ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’OIF regroupe en son sein plusieurs anciennes colonies françaises. L’empire colonial s’est cependant effondré depuis bientôt 40 ans. Il faut par ailleurs savoir que de nombreux autres Etats membres de l’OIF, comme la Roumanie, la Macédoine, la Moldavie, la Bulgarie ou encore l’Egypte, n’ont jamais fait partie de l’Empire français.
Le poste de Secrétaire général de l’OIF a-t-il été créé spécialement pour vous, en tant qu’ancien Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Le poste de Secrétaire général de l’OIF a été créé en 1995, lors du Sommet de Cotonou. Or en 1995, je dois dire que j’étais persuadé que je serais reconduit dans mes fonctions de Secrétaire général de l’ONU.
Votre mission actuelle ressemble-t-elle beaucoup à celle du Secrétaire général de l’ONU ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Je pense qu’il existe une continuité entre le poste de Ministre des Affaires étrangères égyptien, le poste de Secrétaire général de l’ONU et le poste que j’occupe actuellement, puisque chacun d’entre eux est au cœur des relations diplomatiques multilatérales.
Quel est l’impact de l’OIF sur la scène politique internationale ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’OIF ne revêt une dimension politique que depuis trois ans, alors que la création du Commonwealth, par exemple, remonte à plus de quarante ans. De leur côté, l’Organisation de l’Unité Africaine et la Ligue Arabe ont respectivement été créées en 1963 et 1945. Il est donc encore trop tôt pour dresser le bilan du rôle politique international de la Francophonie.
Quelles sont les valeurs prônées par l’OIF ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’OIF prône la défense du plurilinguisme et de la diversité culturelle.
Le développement d’Internet constitue-t-il un atout pour le combat mené par la Francophonie ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Seuls 7 % des internautes utilisent le français. Ce retard doit donc être rattrapé. Il faut par ailleurs se demander si le développement des nouvelles technologies ne contribuera pas à dresser un “ mur numérique ” séparant de façon dramatique les pays riches et les pays pauvres.
Le faible développement d’Internet en Afrique constitue-t-il un obstacle sérieux au succès de la Francophonie ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Les autoroutes de l’information peuvent néanmoins jouer un rôle primordial pour la défense du plurilinguisme et du pluriculturalisme. La Francophonie s’attache par conséquent à créer des points d'accès aux inforoutes, notamment en Afrique, afin de rendre ces nouvelles technologies de l’information et de la communication accessibles au plus grand nombre.
Quels sont les moyens mis en œuvre par l’OIF pour atteindre ces objectifs ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Nous avons créé un fonds dédié au développement des inforoutes, ainsi qu’un institut consacré à la promotion des nouvelles technologies. Le siège de cet institut se trouve précisément à Bordeaux. Nous avons également créé des universités virtuelles.
Pouvez-vous nous citer un exemple récent illustrant le rôle de l’OIF dans le monde ?
Boutros BOUTROS-GHALI
La République de l’archipel des Comores a récemment été déchirée par un grave conflit cessessioniste. J’ai personnellement rencontré le Président de la République des Comores, afin que la Francophonie joue un rôle de médiateur. Il a finalement été possible de conclure un accord, en collaboration avec l’OUA.
Il me paraît essentiel que les différentes organisations internationales collaborent entre elles, tout en s’efforçant de ne pas provoquer un conflit entre médiateurs. Il est malheureusement souvent difficile d’imposer le rôle du médiateur, car nos interlocuteurs sont des états souverains. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas favorable aux méthodes coercitives. Je crois en effet que la négociation est toujours préférable à l’emploi de la force.
L’ONU et ses enjeux actuels.
Quelle a été l’évolution de l’ONU depuis la chute de Berlin ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Le rôle des Nations Unies est marginal par rapport à celui qui est joué par les Etats-Unis sur la scène politique internationale. Il semble que les grandes puissances préfèrent résoudre par elles-mêmes les conflits, afin d’en retirer tous les bénéfices en cas de conclusion positive. De son côté, l’ONU est souvent chargée des problèmes insolubles ; elle sert alors d’alibi auprès de l’opinion publique internationale.
Au cours de mon mandat, l’ONU a cependant connu quelques succès. Nous avons par exemple réussi à mettre fin à la guerre civile au Cambodge et au Mozambique. Nous avons également contribué à la fin du régime de l’Apartheid. Nous n’avons cependant pas réussi toutes nos missions de paix. Je pense en particulier au conflit yougoslave.
Nos actions ont par ailleurs concerné des domaines nouveaux. Nous avons par exemple convoqué le Sommet de Rio sur l’Environnement en 1992. Nous avons également organisé une Conférence sur les Droits de l’Homme en 1993 à Vienne. En 1994, nous avons réuni une Conférence au Caire, afin de discuter des grandes questions démographiques qui se poseront à l’humanité au XXIe siècle. En 1995, nous avons convoqué la Conférence de Copenhague, consacrée au développement social. Chacune de ces conférences a posé des jalons susceptibles de gérer certains des problèmes liés au processus de mondialisation.
Quel est le succès dont vous êtes le plus fier ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Je suis très fier du traité de Paix entre l’Egypte et Israël. La visite du Président Sadate à Jérusalem restera l’un des moments importants de ma vie.
Pouvez-vous expliquer la complexité spécifique au mandat de l’ONU ?
Boutros BOUTROS-GHALI
J’ai essayé de réformer les Nations Unies. Au cours de mon mandat, le Conseil de sécurité a réuni pour la première fois de son histoire les chefs d’Etat et de gouvernement, lesquels ont demandé au Secrétaire général d’élaborer un texte susceptible de gérer l’après-Guerre Froide. Il est malheureusement apparu que l’ONU n’avait pas les moyens de gérer une situation aussi complexe. Par ailleurs, la plupart des Etats envisagent l’ONU comme un simple instrument à la disposition de leur diplomatie. Le rôle du Secrétaire général est par conséquent de défendre l’indépendance d’une institution contre la politique de puissance de ses propres membres.
Quel est le rôle des Etats-Unis dans ce système ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Il existe une relation dialectique entre les Etats-Unis et les grands Etats du monde qui ont tacitement accepté la prédominance américaine.
L’action du Secrétaire général de l’ONU est-elle soumise à la volonté américaine ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Il est effectivement difficile d’avoir recours à des méthodes coercitives sans avoir reçu au préalable l’aval des Américains. Les autres Etats peuvent néanmoins intervenir dans le cadre d’une action de médiation.
Comment se fait-il les Etats-Unis ne paient pas leur contribution à l’ONU ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Le Congrès américain a tendance à faire pression sur la Maison-Blanche pour que les Etats-Unis n’honorent pas leurs dettes. L’ONU a donc été obligée d’emprunter auprès des Etats les plus pauvres, ce qui a contribué à la fragiliser considérablement.
Pourquoi les relations entre l’ONU et les Etats-Unis n’ont cessé de se détériorer durant votre mandat ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Je dois reconnaître qu’il s’agit là d’un véritable échec diplomatique.
Pensez-vous que le fait que vous soyez issu du tiers-monde ait pu jouer en votre défaveur ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Les Etats-Unis souhaitent effectivement que le Secrétaire général de l’ONU ait un comportement docile à leur égard.
Quelle est votre vision du conflit israélo-palestinien ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Les Nations Unies ont toujours joué un rôle marginal dans ce conflit. Les Etats-unis souhaite en effet agir seuls dans ce domaine. Les accords de Camp David sont essentiellement dus à l’action des Etats-Unis.
A titre personnel, je dois dire que je suis très inquiet par la situation actuelle. Je crains que les massacres ne se multiplient avant que des négociations ne puissent réellement reprendre.
Que pensez-vous de la politique internationale du nouveau Président Bush ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Je connais le père, je ne connais malheureusement pas le fils. Il est néanmoins nécessaire d’attendre quelques mois avant de pouvoir se forger un avis sur la nouvelle administration américaine.
Quelle est votre position vis-à-vis de peine de mort aux Etats-Unis ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Les Etats-Unis sont un état souverain. Les capacités d’intervention des organisations internationales dans ce domaine sont par conséquent extrêmement réduites.
Pensez-vous que la création du Tribunal Pénal International constitue une victoire pour la Démocratie ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Ce Tribunal ne fonctionne pas encore. Il est donc trop tôt pour se prononcer.
Pensez-vous que le poids des pays pauvres doit être renforcé au sein du Conseil de Sécurité ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Les protestations des Etats du tiers-monde face au projet de donner un siège permanent à l’Allemagne et au Japon me paraissent légitimes. Les pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie n’arrivent malheureusement pas à s’entendre pour désigner leurs représentants permanents au Conseil de Sécurité.
Ne pensez-vous pas que l’augmentation du nombre de sièges permanents pourrait constituer un vecteur d’inertie ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Il me paraît effectivement nécessaire de limiter l’élargissement pour cette raison précise.
Quels seront les critères de nomination ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Le problème n’a malheureusement pas encore été résolu. Le rôle du Secrétaire général est néanmoins de trouver une solution aux divergences les plus contraignantes. La recherche du consensus est le pivot de l’action de l’ONU. Cette mission est très difficile.
Quels sont les défauts du Tribunal Pénal International ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Une telle institution est confrontée à de difficiles problèmes techniques, juridiques et financiers. Par ailleurs, les Etats rechignent souvent à livrer leurs criminels. Il faut du temps pour que les Etats acceptent le rôle de ces nouvelles institutions.
La démocratie et le respect des diversités culturelles.
La démocratie occidentale peut-elle être considérée comme un modèle de démocratie universelle ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Certaines règles issues du respect des libertés fondamentales et des droits de l’homme sont certainement universelles. Il est important par exemple de favoriser l’existence d’un contre-pouvoir permettant d’équilibrer tout système politique. L’application des principes de la Démocratie peut néanmoins connaître diverses modalités. Le modèle occidental a connu une longue évolution. Il faut donc accorder aux autres pays le temps de leur propre évolution. La paix, la démocratie et le développement sont de processus continus, soumis à une évolution constante.
Certaines pratiques, comme celle de l’excision, ne constituent-elles pas une limite au respect de la diversité culturelle ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’effort de persuasion doit permettre d’obtenir une évolution de certaines pratiques. Il ne faut cependant pas s’attendre à des transformations rapides.
La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est-elle conforme au principe de la diversité culturelle ?
Boutros BOUTROS-GHALI
La Conférence de Vienne de 1993 a permis de réactualiser cette Déclaration. L’OIF entend d’ailleurs jouer dans ce domaine un rôle très important.
Les impératifs humains ne nécessitent-ils pas une action rapide dans ce domaine ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’échelle du temps des nations n’est pas identique à celle de l’individu. Il est certain que l’opinion publique est habituée aux changements rapides et aux résultats immédiats. La tradition et la culture relèvent pourtant d’une autre dimension.
Le processus de mondialisation ne favorise-t-il pourtant pas la propagation rapide des valeurs ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Je crains pour ma part que la mondialisation ne favorise au contraire la création de poches de marginalisation. Je crains également que la division entre le monde pauvre et le monde développé ne s’aggrave considérablement. Il est vrai cependant que certains problèmes ne peuvent plus désormais trouver de solutions à la seule échelle nationale. Les problèmes environnementaux ou économiques, par exemple, doivent être réglés au niveau international. La mondialisation nécessite par conséquent d’instaurer un système démocratique multilatéral.
Est-il devenu nécessaire d’imaginer une organisation internationale différente de celle de l’ONU ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Je pense que la troisième génération des organisations internationales fera appel aux acteurs non étatiques. Des nouveaux acteurs comme les parlementaires ou les maires des grandes villes sont aujourd’hui susceptibles de jouer un rôle nouveau sur la scène internationale.
Quelle est votre opinion à l’égard des militants anti-mondialisation ?
Boutros BOUTROS-GHALI
La mondialisation entraîne un phénomène de repli identitaire. Il ne faut pas cependant que les réflexes de défense, motivés par la peur de l’inconnu, aillent à l’encontre de la diversité culturelle.
Quels sont les moyens qui permettront de gérer au mieux la mondialisation ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Le plus important est de faire prendre conscience aux opinions publiques que leurs problèmes locaux ne pourront, à l’avenir, être résolus qu’à l’échelle internationale. Il est par ailleurs essentiel d’imposer certaines règles au marché mondial, pour que chacun d’entre nous puisse vivre dans un monde équitable.
Questions du public.
Quelle est la politique menée par l’OIF pour permettre aux pays les plus pauvres de participer à la dynamique des échanges commerciaux internationaux ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Il y a deux ans, la Conférence de Monaco a décidé de créer un Centre d'informations économiques. Elle a également décidé de favoriser la participation des techniciens ressortissants des PMA (Pays les Moins Avancés) aux conférences internationales.
Existe-il un décalage entre la francophonie des institutions et la francophonie des peuples ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’action de l’Association des maires francophones, de l’Association des universités francophones, de TV5 ou encore de l’Assemblée parlementaire francophone permet de renforcer la synergie entre les institutions et les populations francophones à travers le monde.
Quelle est la position de l’OIF vis-à-vis du déclin de l’usage de la langue française aux Jeux Olympiques ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’OIF a obtenu que le français et l’anglais soient employés de façon équitable aux Jeux Olympiques.
Quelle la position de l’OIF à l’égard de la guerre civile en Algérie ?
Boutros BOUTROS-GHALI
L’Algérie n’est pas membre de la Francophonie, nous nous gardons par conséquent de prendre une position officielle sur le sujet.
Pensez-vous que l’usage de l’anglais risque de dominer définitivement les échanges internationaux ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Rien ne dit que le mandarin, par exemple, ne gagnera pas en importance. Pour ma part, je suis partisan du plurilinguisme. De plus, il n’est pas certain que les nouvelles technologies ne constituent pas un atout pour le développement du plurilinguisme.
Comment se fait-il qu’un Egyptien soit à la tête de la Francophonie ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Lorsque j’étais Ministre des Affaires étrangères de l’Egypte, je défendais déjà l’idée d’intégrer la Francophonie. L’adhésion de mon pays à la Francophonie me paraissait en effet le moyen de faciliter nos relations avec les pays africains francophones, ainsi qu’avec la France, tout en favorisant l’ouverture de mon pays sur le monde occidental. Par ailleurs, l’opinion publique égyptienne n’était pas favorable à l’entrée du pays dans le Commonwealth.
Etes-vous favorable à l’application du principe d’ingérence au nom des Droits de l’Homme et de la Démocratie.
Boutros BOUTROS-GHALI
Je suis favorable au principe d’ingérence, dès lors que son application est sans équivoque et impartiale.
Pensez-vous que l’emploi massif de l’anglais pourrait contribuer à l’appauvrissement de la langue française ?
Boutros BOUTROS-GHALI
Le nomadisme des mots est un phénomène naturel. Il n’y a pas de raison de s’en effrayer. De plus, l’OIF est favorable au mélange des cultures et des langues. Le plurilinguisme me paraît aussi important pour la démocratie internationale que ne l’est le multipartisme pour la démocratie nationale. De plus, la multiplicité des langues fait partie du patrimoine de l’humanité.
Pourquoi l’OIF n’a-t-elle pas été créée avant 1997 ?
Boutros BOUTROS-GHALI
La réponse à cette question appartient aux Etats membres.
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