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AccueilSynthèse des débats
Alexandre Adler, nous souhaitons, au cours de cette rencontre, établir la carte d’identité des Etats-Unis d’aujourd’hui, telle que vous la décrivez dans votre dernier essai, L’odyssée américaine. Dictature impériale, impérialisme américain, de tous ces qualificatifs à l’égard de la politique américaine ressort une impression de lourdeur. Vous-même parlez d’« empire involontaire ». N’est-ce pas un peu paradoxal quand on pense à la politique expansionniste des Etats-Unis ?Alexandre ADLERL’idée d’un « empire involontaire » a été développée pour la première fois par Raymond Aron dans son ouvrage Paix et guerre entre les nations. Cette idée m’a paru longtemps apologétique, mais avec l’âge, je me suis rallié à la position de Raymond Aron. Plus exactement, je pense que, si l’Amérique a eu des moments impériaux tout au long de son histoire, ceux-ci sont récessifs. L’Amérique est d’abord et avant tout une république et, comme toutes les républiques, qui sont régies par des idéaux d’égalité entre les hommes, elle a du mal à admettre cette logique impériale. En effet, que peut être le statut diminué d’une partie du territoire par rapport à une autre ? Au demeurant, en France, nous avons nous aussi cette expérience. La troisième République a été impériale, mais toujours difficilement. De proche en proche et non sans déchirement, on a trouvé des solutions pour sortir de cette dimension impériale. La première a été d’accorder le droit de vote et la représentation au Parlement aux vieilles colonies, qui sont ensuite devenues départements d’outre-mer. Puis, on a trouvé des formules insatisfaisantes qui ont abouti un jour à l’indépendance. Les Etats-Unis commettent un grand nombre d’injustices et d’approximations : un peu comme les individus, les nations ne sont pas à la hauteur de leur surmoi, mais leur surmoi les régit quand même. Les Etats-Unis ont surtout dominé par la présence de bases. Or ces bases ont toutes été évacuées lorsque les gouvernements en ont fait la demande. La base de Daran en Arabie saoudite a été évacuée en 1959. Les Etats-Unis sont revenus en Arabie saoudite avec l’invasion de Koweït, ils sont en train de repartir et dans un ou deux ans, il ne restera plus de base américaine en Arabie saoudite. Ensuite, lorsque le Général de Gaulle en a fait la demande, les Américains ont évacué les bases en France. Ils l’ont fait pour les Philippines dans les années 90, pour Panama sous Carter et ils sont en train de le faire en Allemagne et en Corée du Sud. Que ce à droite ou à gauche, les idées d’un repli sur la politique intérieure américaine sont aujourd’hui dominantes. Quand on voit tous les soirs à la télévision des images d’attentats et de bombardements en Irak, on a le sentiment que l’Amérique est à la conquête du monde. Or rien n’est plus trompeur. En réalité, l’Amérique se prépare à quitter cette région du monde pour l’essentiel, après avoir abattu le régime de Saddam Hussein. L’Irak va trouver des solutions politiques originales, qui ne sont ni l’effondrement que l’on nous a décrit, ni ce que les Américains voulaient faire. Ce sera une troisième voie tout à fait surprenante. En tout cas, les Américains n’ont pas à mon sens de projet de domination de la planète. Ils ont le projet d’aller dans l’espace, ils ont des projets de réorganisation de la société américaine, ils ont des projets de maîtrise des technologies de demain. Vous écrivez que l’Amérique demeure la première démocratie du monde. Or nombre de propos anti-américains ont été tenus par des intellectuels après les attentats du 11 septembre, selon lesquels l’Amérique ne faisait que récolter l’impérialisme qu’elle avait semé. Sans céder à un anti-américanisme primaire, ne croyez-vous tout de même pas que les Etats-Unis devraient modifier leur comportement à l’égard du reste du monde, quand on pense par exemple à leur hostilité au protocole de Kyoto ou au fait que la peine de mort reste applicable dans la première des démocraties ?Alexandre ADLERLa peine de mort est une affaire intérieure américaine et, pour l’instant, les Américains ne combattent pas dans le monde pour l’imposer aux pays qui l’ont déjà abolie. Si vous me demandez ce que je pense de la peine de mort, je suis contre personnellement et je ne suis pas le seul. Actuellement, plus d’un tiers des Etats de l’Union ne connaissent pas la peine de mort. Il y a en moyenne une ou deux exécutions par an dans le Massachusetts ou à New York. En fait, les excès de la peine de mort sont réservés à un certain nombre d’Etats très particuliers du Sud et de l’Ouest des Etats-Unis. Le Texas est le pire exemple qui ait été inventé pour justifier la peine de mort. On y a tué des adolescents, des débiles légers… c’est absolument effrayant ! C’est le produit d’une « sous-culture » américaine comme on en rencontre beaucoup. Vous savez que l’Amérique est diverse, qu’elle a été unifiée tardivement, mais je suis persuadé pour ma part que la peine de mort disparaîtra aux Etats-Unis dans les années qui viennent. Rappelez-vous : l’Amérique qui était en avance sur l’Europe dans bien des domaines dès les années 30 avait aussi des poches d’arriération incroyables ! Certains Etats interdisaient l’enseignement de la théorie darwinienne. On lynchait des Noirs ! Encore dans les années 70, l’équipe de football américain de Birmingham Alabama refusait de rencontrer celle de Pittsburgh qui avait trois joueurs noirs. Et puis, petit à petit, la machine se met en marche et elle donne des résultats. Les Américains sont lourds par rapport aux Européens. Ils ont des formes de résistance conservatrice que ne peuvent avoir que des peuples pionniers qui n’ont pas le sentiment de culpabilité que nous avons nous, vieux peuple. Les Américains sont souvent fascistes et ils ne le savent pas ; ils sont souvent violents et ils ne s’en rendent pas compte ; néanmoins, à la fin des fins, ils essayent quand même et en essayant ils trouvent souvent des solutions plus créatives que nous. Par exemple, ce sont eux qui, dans les années 70, ont inventé, devant des phénomènes de discrimination raciale longs et tenaces, des politiques volontaristes dont nous nous inspirons aujourd’hui. Vous remarquez qu’à partir du 11 septembre, il y a une crise identitaire des Etats-Unis. Pour vous, ces attentats marquent le début de l’odyssée américaine, mais s’agit-il vraiment d’une analogie à Homère où les Etats-Unis seraient l’Ulysse contemporain qui mènerait une quête identitaire ?Alexandre ADLERPour les Américains, la période de 72 ans qui s’achève a commencé en 1932 avec l’élection de Roosevelt. Tout au long de cette période, l’Amérique bataille un peu partout loin de son rivage, comme les guerriers grecs Achille et Ménélas avaient traversé la mer Egée pour venger l’honneur de Ménélas et peut-être également pour des raisons commerciales. Roosevelt envoie des pilotes aider la Chine contre le Japon, il aide discrètement l’Espagne, il aide insuffisamment la France en 1939-40, beaucoup plus nettement l’Angleterre après 1940, il rentre en guerre trois mois avant Pearl Harbour lorsqu’il célèbre avec Winston Churchill la charte de l’Atlantique, puis très vite, la guerre froide s’enchaîne. Les Etats-Unis mènent des guerres périphériques en Asie. Les Américains restent dans cette posture jusqu’à la fin des années 80, lorsque l’arrivée d’une vraie direction réformatrice en Union soviétique entraîne la fin de la guerre froide. Dans les années 90, l’Amérique est seule à faire la course en tête et poursuit encore mais de manière de plus en plus trouble cette posture. L’Amérique se prétend une puissance asiatique, elle veut être intermédiaire entre la Chine et le Japon. Après un moment d’hésitations, les Américains reviennent en force dans l’Otan. Bref, l’Amérique conduit encore avec le rétroviseur. Le 10 septembre 2001, l’Amérique pense que les Talibans sont certes des fondamentalistes, mais qu’ils ne sont pas vraiment mauvais et surtout qu’ils peuvent lui servir de point d’appui, dans la perspective d’une alliance entre la Chine et la Russie ! Au printemps 2001, après l’élection de Georges Bush, les Américains proches de l’administration parlaient d’un grand marché américain de l’Alaska à la Terre de feu, d’une réconciliation stratégique avec la Russie, pour que la Russie devienne le grand fournisseur d’hydrocarbures des Etats-Unis, et d’un désengagement d’Europe. Le terrorisme était considéré, tant par Clinton que par Bush, comme une affaire de police. Le 11 septembre 2001, Bush découvre que le terrorisme n’est pas un problème secondaire. C’est à ce moment-là que l’Amérique bascule, mais ce basculement est le produit des événements et non le résultat d’une stratégie longuement hourdie. L’Amérique n’a rien vu venir. L’Amérique découvre d’abord qu’elle a des frontières à défendre. La première institution qui a été créée après le 11 septembre a été un corps de garde-frontières. Elle découvre ensuite qu’elle est vulnérable. En 1992, Clinton avait affirmé « C’est l’économie qui compte ». Aujourd’hui, l’administration Bush répète que l’Amérique doit se désengager et, dans la politique d’armement, Rumsfeld accorde la priorité à la technologie sur les gros bataillons. Tout cela va dans un seul sens : le repli. Les Etats-Unis n’ont pas du tout renoncé à la puissance, mais comme toutes les démocraties, ils pensent que la puissance est interne. Nous souhaiterions analyser avec vous quelques points particuliers de cette grande puissance et notamment la puissance militaire.Alexandre ADLERLa puissance militaire américaine ressemble beaucoup à celle du défunt empire britannique au XIXème siècle. Elle est duale. En Angleterre également, à part à quelques moments très rares, l’Armée de terre anglaise n’a jamais été l’égale de la Marine. La Marine est de loin ce qui prime tout. La stratégie britannique depuis le XVIIIème siècle est d’assurer la liberté des mers et de faire en sorte que personne ne menace les routes maritimes. Et les Etats-Unis ont repris le flambeau. Cependant, la Marine américaine englobe, au-delà des forces navales, les forces aériennes, les spécialistes des réseaux électroniques et quelques forces spéciales qui sont capables de s’insérer dans les troupes indigènes. L’armée rumsfeldienne est une armée de haute technologie, qui est toujours à la pointe des découvertes scientifiques. Elle est la première armée du monde et a montré en Irak et avant en Afghanistan des capacités inouïes. Cette armée est capable de projeter le « feu du ciel » où que ce soit sur un pays ou un groupe d’hommes qui auraient menacé les intérêts fondamentaux des Etats-Unis. En revanche, l’Armée de terre américaine est une piétaille indescriptible. Aujourd’hui en Irak, un tiers des soldats américains ne sont pas des citoyens américains. Ce sont des malheureux qui se sont engagés pour avoir la green card pour pouvoir travailler aux Etats-Unis. Comme ils ont une grande puissance de feu, ils s’en servent à tort et à travers, mais ils ne sont pas capables de tenir le terrain. Les officiers américains n’ont pas été formés du tout à organiser la présence au sol. On le voit bien quand on compare les succès remarquables remportés par les Britanniques et les difficultés rencontrées par les Américains au nord de Bagdad. Les Américains n’ont pas une armée de conquête. L’Amérique, on l’a bien compris, ne recommencera pas de sitôt à envahir un grand pays. Emmanuel Todd, dans Après l’empire, parle de micro-militarisme théâtral, c’est-à-dire que les Etats-Unis n’attaquent que les petits pays, attaques dont ils sont sûrs de ressortir victorieux, pour pouvoir démontrer leur puissance au monde entier. Que pensez-vous de cette analyse ?Alexandre ADLEROn pourrait continuer le raisonnement en accusant les Américains d’être des lâches parce qu’ils refusent de se battre au sabre, alors que le combat serait tellement plus beau et tellement plus égal. J’ai fait ce reproche un jour à Helmut Sonnenfeldt, l’adjoint de Kissinger, juste après le bombardement de Tripoli par Reagan. Je lui avais demandé « pourquoi n’avez-vous pas bombardé plutôt la Syrie qui est derrière tout le terrorisme au Liban ? » et il m’avait répondu : « je n’ai aucun problème à attaquer le plus faible ». Il avait raison ! Emmanuel Todd a parlé de micro-militarisme théâtral un an et demi avant l’intervention en Irak. Bien sûr, je ne prétends pas que l’armée irakienne était au meilleur de sa forme, mais elle avait tout de même un effectif important, une puissance de feu qui n’était pas négligeable et une tradition historique. En effet, l’armée ottomane avait arrêté les Britanniques qui avaient débarqué exactement au même endroit en 1916 et l’armée britannique avait bataillé pendant deux ans et demi pour rentrer dans Bagdad. Evidemment, Saddam Hussein a envisagé de partir, mais quand il a vu que les Turcs refuseraient durablement leur territoire aux Américains, il a décidé de rester parce qu’il pensait que l’Amérique aurait du mal à aller jusqu’à Bagdad. Et bien non ! Il ne faut donc pas sous-estimer l’armée américaine, mais bien entendu, les Américains n’ont pas l’appétit ni pour envahir l’Iran, ni pour mener une deuxième guerre de Corée contre Kim Jong Il, ni pour intimider durablement la Chine dans le détroit de Taiwan. Se replier pour dominer, telle est la stratégie des Etats-Unis que vous décrivez dans votre ouvrage. Cependant, vous développez également l’idée d’une multipolarisation du monde en six blocs : Amérique, Chine, Europe, Iran et Turquie, Amérique du Sud, le monde islamo-arabe ? Pensez-vous que les Etats-Unis puissent se replier tout en conservant leur place sur l’échiquier mondial ?Alexandre ADLERBien sûr, nous en avons une illustration au XIXème siècle. Pendant un siècle, l’Angleterre a été de loin la première puissance mondiale, mais elle n’avait presque pas de politique européenne. Elle avait pris une posture, selon le mot de l’un des premiers ministres de l’empire britannique de l’époque, de « splendide isolement ». Il en va de même des Etats-Unis aujourd’hui. Les Etats-Unis vont investir dans les technologies de pointe, dans la recherche, dans la conquête de l’espace, dans l’organisation du continent américain. Vont-ils insister pour que l’OTAN continue d’être une organisation où ils sont les « top dogs » ? Je ne le crois pas. Vont-ils prétendre être une puissance asiatique qui règle le problème entre la Chine et le Japon ? Ce bluff ne fonctionne plus. La politique asiatique sera régie par les rapports de Pékin et de Tokyo. Vont-ils rester au Proche-Orient si le Proche-Orient se stabilise ? A mon avis, ils ne resteront pas beaucoup. Ils garderont quelques « Hongkong » comme Koweït, Barein, Dubaï pour pouvoir intervenir étant donné le caractère stratégique du pétrole du golfe persique, mais ils n’ont aucune intention d’occuper l’Irak définitivement, tout simplement parce qu’une alternative existe : le pouvoir shiite en Irak. Nous assistons à l’émergence de pôles de puissance indépendants. La mesure de ces pôles n’est pas métrique. Elle n’est pas donnée uniquement par le PIB ou par la puissance de feu ; elle est donnée par la position dans le monde, exactement comme nos os et nos muscles n’ont pas la même taille, mais sont parfois très importants, même quand ils sont petits. Le Japon, pour prendre un exemple inverse, est la deuxième puissance économique mondiale et une puissance militaire potentielle non négligeable et pourtant le Japon n’est pas un pôle de puissance. Le Japon aujourd’hui est pris entre le marché chinois qui a fait redémarrer son économie et la garantie stratégique américaine qui lui semble indispensable. Par contre, l’association de l’Iran, de l’Irak et potentiellement d’une Turquie qui ne parviendrait pas à s’intégrer à l’Union européenne, a la dynamique d’être une puissance moyen-orientale. La dernière d’entre elles, le bloc sunnite, est le rêve d’Oussama Ben Laden, que celui-ci ne verra jamais. En effet, Oussama Ben Laden va être tué l’un de ces jours, son organisation est déjà à moitié démantelée, mais malheureusement, les idées qu’il a semées ne sont pas perdues et des islamistes un peu plus modérés, mais non pas bienveillants, vont s’affirmer dans les trois pays fondamentaux du triangle sunnite mondial : l’Egypte, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Le Pakistan a la bombe atomique et une armée qui en fait possède le pays. L’Arabie saoudite possède des réserves pétrolières qui restent impressionnantes et a un intégrisme profond. En Egypte, les frères musulmans sont, et de loin, la principale formation politique du pays. La combinaison de ces trois ensembles me semble très probable, et notamment en réaction à l’émergence de l’Iran et de l’Irak. Derrière le conflit qui oppose aujourd’hui les fondamentalistes islamiques aux Américains, se profile la vraie guerre, la guerre entre sunnites et chiites. L’attentat le plus spectaculaire qui a été perpétré ces derniers mois est l’attentat de Najaf. A Najaf, le jour de la Choura, Zarkaoui, le chef des islamistes sunnites dépose trois bombes en plein milieu de la ville, causant plus de 170 morts. Une fois que les Américains seront partis, c’est la guerre entre les sunnites et les chiites qui va éclater en plein jour. Le pétrole bat de nouveaux records : plus de 55 dollars le baril à New York. Pensez-vous que cette flambée de l’or noir va inciter les Etats-Unis à accélérer leur processus d’indépendance énergétique ?Alexandre ADLERJ’en suis persuadé. Cheikh Yamani, qui était l’architecte de la politique saoudienne dans les années 70, qui a été quasiment renversé par un putsch et qui est exilé aujourd’hui à Boston, a révélé que Dick Cheney avait convoqué une réunion sur l’indépendance énergétique des Etats-Unis et qu’il avait conclu cette réunion en disant que les Etats-Unis devaient parvenir à l’horizon 2010 à un objectif de zéro approvisionnement en Arabie saoudite. Ceci est d’autant plus intéressant que Halliburton et toutes les grandes sociétés américaines liées au complexe énergétique étaient le bouclier de l’Arabie saoudite. Certes, les Bush père et fils sont liés à l’Arabie saoudite, comme tout le complexe pétrolier texan, mais aucun analyste ne peut prétendre que l’Arabie saoudite était favorable à la campagne d’Irak. Cette campagne d’Irak montre clairement qu’ils ne sont pas très sensibles au conditionnement saoudien. Dick Cheney et tous les pétroliers texans connaissaient intimement l’Arabie saoudite, ils savent que ce pays va dans le mur, que les forces intégristes y sont de plus en plus puissantes, que depuis les attentats de Khobar, il existe une collusion très forte entre certains membres de la famille royale, le mouvement des oulémas et Al Qaida. C’est pour cette raison qu’ils n’ont tenu aucun compte de l’Arabie saoudite et que, même, ils n’étaient pas mécontents de la gêner. Ils ont fait payer à l’Arabie saoudite le 11 septembre. Les Etats-Unis ont aujourd’hui une politique d’autonomie énergétique. Après avoir refusé de signer le protocole de Kyoto, ils vont surprendre tout le monde en s’engageant dans les véhicules électriques et dans la pile à hydrogène et en développant les centrales nucléaires. L’après pétrole a commencé, grâce à Oussama Ben Laden. Le déficit américain est détenu à 55 % par la Chine et le Japon. Comment envisagez-vous les relations entre ces deux parties du monde à l’avenir ?Alexandre ADLERJe pense que le déficit américain est probablement gérable. En réalité, le déficit public américain cette année est à peu près celui de la France, puisqu’il représente 4,2 % du PIB. Pour le même prix, au lieu de subventionner les 35 heures, les Américains ont détruit l’Irak ! Certes, la dette augmente, comme chez nous, et le problème du baby-boom se pose, mais les ministres des finances de Clinton ont montré qu’il était possible d’augmenter les impôts lentement, mais sûrement et de résorber très rapidement le déficit public grâce à la croissance, à telle enseigne que Clinton a laissé le pouvoir avec un budget en excédent. A partir du moment où les déficits commerciaux et budgétaires se cumulaient, le dollar aurait dû baisser beaucoup plus. Il n’a pas baissé autant qu’il aurait dû grâce à la Chine. Les Chinois ont acheté systématiquement des bons du trésor américains, parce que, physiquement, toute la Chine possède des dollars, sous les matelas, sous les oreillers, dans les maisons. En effet, il n’y a pas de carnets de chèque en Chine et les dépôts à vue sont très peu développés. Au fond, les Chinois n’ont pas envie que leurs économies baissent de moitié, d’autant plus que le yuan est indexé sur le dollar. La Chine ne pouvait pas se permettre, compte tenu de ses objectifs d’investissement, une dévalorisation de sa monnaie. Les Japonais ont acheté traditionnellement des bons du trésor américains pour ralentir la hausse du yen. A l’heure actuelle, les trois grands pays asiatiques – Taiwan, la Chine et le Japon – détiennent près de 60 % de la dette mondiale. Si demain, ils se retirent du FMI et créent un fonds monétaire asiatique, c’est la fin des institutions de Bretton Woods. Ils ne font pas pour des raisons multiples. Si les Chinois n’avaient pas financé les déficits américains, les Etats-Unis auraient été obligés d’augmenter les taux d’intérêt, ce qui aurait noyé la croissance. Or les Américains sont restés à des taux d’intérêt ridiculement bas pendant toute cette période et ils ont réussi à se financer auprès des Chinois. Ce plébiscite des capitaux chinois n’est pas un geste de générosité envers les Etats-Unis, même s’il est bienvenu. C’est un geste soigneusement pensé politiquement, par lequel la Chine finance également ses exportations. De même que les Etats-Unis ont une dette un peu déraisonnable, les Chinois comptent de façon déraisonnable sur leurs exportations. Aujourd’hui, la croissance entre 8 et 10 % est la drogue dure sur laquelle la Chine fonde sa stabilité sociale et cette croissance est fondée presque entièrement sur les exportations d’entreprises petites et moyennes. Le marché intérieur est encore suffisamment développé en Chine. Que se passe-t-il ? D’un côté, l’Amérique et l’ALENA sont l’acheteur en dernière instance de tous les produits manufacturés chinois. De l’autre, les Chinois financent le déficit américain. Cette relation complémentaire est à l’opposé de l’idée de l’affrontement des puissances que nous avons héritée d’un XIXème siècle darwinien. En réalité, les relations de coopération existent. Dieu s’invite dans la campagne électorale américaine. Que pensez-vous des "Born again christians", ces chrétiens requinqués qui forment le plus grand bataillon d’évangélistes qui eux-mêmes représentent un quart de l’électorat républicain ?Alexandre ADLER« I have a dream », voilà ce que dit Martin Luther King à l’issue de la manifestation la plus grandiose de toute l’histoire américaine sur les droits civiques. Il a prononcé à cette occasion un discours entièrement chrétien fondamentaliste. Il est de gauche bien sûr, il est pour les droits civiques, il est pour l’égalité de tous les Américains, mais ce rêve de Martin Luther King est un rêve bibliciste. La musique américaine est biblique, la déclaration d’indépendance américaine est un texte dangereusement théocratique. Ne commençons pas à découvrir ce que Tocqueville nous décrit dès sa première page : l’Amérique est un pays qui est amoureux de Dieu. Il y a à cela des raisons profondes. D’abord, l’Amérique est le rassemblement de tous les pauvres de la terre et les pauvres ont des ambitions messianiques. Humiliés dans leurs convictions religieuses, puisque ce sont d’abord des minorités religieuses qui ont fait l’Amérique, ils ont voulu une terre où ils puissent pratiquer leur religion. Les chrétiens fondamentalistes que l’on nous décrit ont toujours existé. Ils ont été distribués assez également entre la gauche et la droite. Dans l’abolitionnisme, le rôle des pasteurs est fondamental. Ils recueillent les esclaves fugitifs au nord et créent des collèges pour eux. Martin Luther King lui-même était un pasteur. La religion en Amérique est centrale. Les pacifistes Américains qui se dressent contre Georges Bush aujourd’hui sont tout aussi religieux que les chrétiens fondamentalistes. En fait, vous avez plusieurs christianismes, plusieurs messianismes aux Etats-Unis, ils ne disent pas tous la même chose, mais l’Amérique croit en Dieu. D’ailleurs, elle croit aussi en l’avenir pour cette raison-là. Quant aux chrétiens fondamentalistes, ils forment aujourd’hui les gros bataillons militants du parti républicain, mais si le parti républicain se limitait aux fondamentalistes, il serait très minoritaire, comme le parti démocrate s’il se limitait aux syndicats et aux pacifistes. C’est la raison pour laquelle le système bipartite les oblige à aller vers le centre. Aussi les convictions religieuses ne pèsent-elles pas sur le centre de la vie politique américaine. Depuis les derniers affrontements Bush-Kerry, l’écart entre les deux candidats ne se joue que sur une poignée de voix. Quel est votre sentiment sur le résultat de ces élections ?Alexandre ADLERJe pense que Kerry sera élu, parce que l’Amérique « change de pot », parce que l’administration Bush est épuisée par quatre années où elle a bataillé dans des conditions insensées et qu’elle a perdu un peu de son énergie. D’ailleurs, les deux grandes vedettes de l’équipe, Colin Powell et Donald Rumsfeld, vont s’en aller. Je crois surtout que l’Amérique qui va amorcer son repli dans les quatre années qui viennent aurait intérêt à le faire avec un autre président. A cela s’ajoute le fait que Kerry est un très bon candidat et que, malgré des démarrages qui ne sont pas foudroyants, il s’impose peu à peu. En Iowa, il a surpris tout le monde alors qu’il était donné battu. Il a de nouveau surpris à la télévision en dominant les trois débats de manière assez frappante. En réalité, l’Amérique dynamique, l’Amérique moderne vote Kerry. Les sondages régionaux sont sans ambiguïté. Cela fait trois mois que Kerry est en tête en Californie malgré Schwartzeneger. Les hispaniques sont aujourd’hui profondément aliénés par le racisme et les préjugés sociaux d’une partie des WASPS en Californie, au Nouveau-Mexique et au Texas : ils vont donc voter démocrate. Bill Richardson, le gouverneur hispanique du Nouveau-Mexique, va remporter le Nouveau-Mexique pour Kerry. Il est évident que le Nevada, compte tenu de l’importance de Las Vegas, va voter Kerry, par opposition au fondamentalisme chrétien. L’Oregon, le Washington, tous les Etats du Pacifique vont voter Kerry. A mon avis, Kerry a dix ou douze délégués d’avance. En quoi son élection pourrait-elle modifier la diplomatie américaine ?Alexandre ADLEREn rien ! Bien sûr, je plaisante, mais je suis obligé de tordre le bâton dans l’autre sens compte tenu de ce que l’on pense ici ou là. Premièrement, certains croient que la diplomatie américaine est le résultat du fondamentalisme de Bush et des noirs complots de pétroliers et du lobby israélien. Ils pensent donc que Kerry va rétablir une pensée saine, celle de Monsieur Dominique de Villepin, et que tout obstacle va disparaître entre les Etats-Unis et la France. Mais non, ce n’est pas cela ! Les Etats-Unis sont un pays blessé par le 11 septembre. L’Amérique est en guerre et les démocrates le sont autant que les républicains. Deuxièmement, d’aucuns disent que l’Amérique n’a pas été multilatérale, mais elle ne pouvait pas l’être au Moyen-Orient puisque la divergence d’appréciation était complète entre Européens et Américains. Cependant, l’Amérique de Powell a été multilatérale dans le problème pakistanais indien, elle l’a été en Corée, elle l’a été au Venezuela où elle s’est laissée convaincre par le Brésil de Lula de laisser ses chances à Chavez au lieu de comploter contre lui. En fait, l’Amérique n’a pas eu une politique extrême, notamment grâce à Colin Powell et à Richard Armitage, qui sont sensibles aux critiques qui viennent du monde extérieur et dévoués à une conception non arrogante de la puissance américaine. Donald Rumsfeld est, quant à lui, une « grande gueule », qui a toujours défendu des causes minoritaires. Dans sa jeunesse, il défendait les droits civiques, ensuite il a défendu les intérêts des sociétés aéronautiques. Il croit à la révolution technologique. Il déteste les militaires américains, qui le lui rendent bien. Ce sont eux d’ailleurs qui l’ont détruit, parce que les révélations sur les prisons d’Abou Gharib et d’une manière générale sur ce se qui passe en Irak sont venues directement du Pentagone. En fait, cette administration américaine n’est pas du tout une administration extrémiste comme on le dit. L’un de ceux qui pourrait être secrétaire d’Etat de John Kerry s’appelle Richard Allbrook, celui qui a signé les accords de Dayton. Il a dit des horreurs sur les Européens ! Jo Biden, le sénateur du New Jersey, qui sera peut-être le secrétaire d’Etat de Kerry, est incontestablement plus ouvert aux Européens, mais il ne l’est pas davantage que Colin Powell. Les Etats-Unis ne quitteront pas l’Irak du jour au lendemain parce que Kerry est élu. Ce que je crois, c’est que John Kerry est un homme qui connaît beaucoup mieux le monde que Georges Bush. Il siège à la commission des affaires étrangères du Sénat depuis vingt ans. Son père était un diplomate de carrière qui l’a élevé dans l’idée de connaître le monde, et il le connaît bien. Il connaît trop bien la France aux yeux de Georges Bush. C’est un homme qui est passionné par le monde. Il a rencontré sa femme au sommet de Rio. Il est convaincu sur l’écologie. Bref, il apportera un style qui, après celui de Bush, plaira. Kerry fera des efforts constants en direction des Européens pour essayer de recréer une relation transatlantique, mais je pense que les divergences de vues entre Européen et Américains sur le Moyen-Orient et sur le terrorisme ont été profondes. Le terrorisme ne viendrait-il pas cautionner la théorie de Samuel Huntington, annonçant dix ans après la chute du mur de Berlin, l’apparition d’un nouveau conflit, un choc des civilisations généré par la puissance grandissante de l’Islam et de la Chine face à l’Occident ?Alexandre ADLERPour la Chine, j’ai déjà répondu. Je ne vois pas où est le conflit de civilisation entre la Chine et les Etats-Unis. Je vous ai déjà parlé de l’achat des bons du trésor américains à hauteur d’un milliard de dollars par jour. On peut songer également au succès des jeux vidéos ou des parcs à bières américains à Shanghai et à Pékin. Il y a entre la Chine et les Etats-Unis un conflit de puissance, mais il n’y a pas un conflit de civilisation. Le terrorisme islamiste n’est pas l’effet d’une guerre contre l’Occident, ni contre l’Inde, ni même contre Israël. C’est l’expression que prend aujourd’hui une guerre civile au sein de l’Islam et non pas une guerre étrangère que l’Islam mènerait au reste du monde. L’opposition au sein du monde islamique porte aujourd’hui sur la conception même de l’avenir et de la société. Pourquoi le 11 septembre ? Oussama Ben Laden voulait et veut encore prendre le pouvoir en Arabie saoudite. Pour prendre le pouvoir en Arabie saoudite, il est obligé de dramatiser le conflit, de faire apparaître son conflit avec les modérés du monde arabe comme un conflit avec le reste du monde et il n’a cessé, depuis des années, d’ourdir des attentats de plus en plus spectaculaires contre les Etats-Unis pour entraîner l’Amérique dans un conflit au sein du monde musulman. En frappant les Etats-Unis au cœur, il a trouvé le moyen d’entraîner les Etats-Unis dans une guerre en Afghanistan. C’est la seule erreur qu’il ait commise. Il pensait que la guerre afghane des Etats-Unis aboutirait à un enlisement comparable à celui qu’il avait vu avec les Soviétiques. A partir de là, il pouvait avec ses amis militaires pakistanais, qui sont ses véritables sponsors, prendre le pouvoir au Pakistan. Ensuite, il espérait que la guerre américaine en Afghanistan provoquerait une insurrection généralisée du monde arabe contre les Américains. Ce n’est pas exactement ce qui s’est produit. Même le 11 septembre n’a été choisi dans sa violence qu’à partir d’une idée rationnelle. J’oppose la rationalité partielle d’Oussama Ben Laden à sa folie stratégique. Comme Hitler vis-à-vis des Européens, Oussama Ben Laden a une vision du monde complètement folle, mais il a compris les faiblesses des Etats-Unis. Je pense que, dans cette guerre civile du monde musulman, nous devons être avec ceux qui se battent pour la liberté, pour la dignité des musulmans. Nous devons être non pas contre l’Islam, comme le croit Huntington, mais pour. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Je pense qu’un pays qui a fait l’effort de devenir démocratique, qui est laïque, où la liberté des musulmans s’exprime tous les jours, mérite d’être aidé. Il n’est pas le seul. Il faut, sous des formes différentes, aider tous ceux qui combattent cette terrible idéologie, mais je ne crois surtout pas que ce soit une guerre contre l’Occident. Au demeurant, si aujourd’hui, Sarajevo est une ville où les musulmans vivent en paix, ils ne le doivent pas à l’islamisme, ils le doivent aux Nations Unies, à l’OTAN, à la France, à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Avant de nous séparer, nous vous proposons de vous prêter au traditionnel questionnaire de Proust revu et corrigé par ForumEvents.
Alexandre ADLER |
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