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Revue de presse

Pascal BRUCKNER
© Olivier Rollin/Grasset
Pascal BRUCKNER
Ecrivain, philosophe
Mardi 19 Novembre 2002

 



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"Non, l'économie n'a pas toutes les vertus". Il vient d'avoir 54 ans et pourtant il a presque l'air d'un étudiant. Pascal Bruckner est écrivain et philosophe. Mais il s'intéresse beaucoup à l'économie et à l'économisme. Il y a quelques semaine, il était l'invité de Forumevents, l'association des étudiants de Bordeaux Ecole de Management, à Talence (Gironde), qui organise régulièrement des "débats contemporains" en partenariat avec notre journal. Pascal Bruckner a également répondu aux questions d'Objectif Aquitaine. En exclusivité

OBJECTIF AQUITAINE : Comment vous situez-vous, Pascal Bruckner: philosophe, écrivain, romancier, agitateur d'idées?

PASCAL BRUCKNER : Ecrivain. Ou romancier.

O.A :
Que vous a fait l'économie pour que vous soyez aussi dur avec elle?

P.B : A moi rien. Je la trouve même plutôt clémente avec moi. Mais c'est le rôle que l'on veut lui faire jouer qui est malfaisant. On veut lui faire remplir tous les vides qui sont apparus au fil des temps, vide religieux, vide politique, vide intellectuel. On a voulu injecter du néolibéralisme partout à la place du bolchevisme défaillant. On n' a eu de cesse de présenter le néolibéralisme comme la verité qui allait engloutir le communisme. Sur ce terrain-là, à l'époque, le duo Reagen-Thatcher était en pointe.
On a vu alors arriver des privations, des réglementations et des libéralisations.c'est une idéologie critiquable, aussi néfaste que celle qu'elle est censée remplacer. Pour mo, ce néolibéralisme-là a vécu.
Les grands économistes, eux, font une approche plus prudente. ils ne placent pas l'économie comme étant capable de résoudre tous les problèmes. C'est ca qui est néfaste. C'est c'est un poids beaucoup trop lourd à porter pour elle. En fait, il faut que chaque ordre assume sa tâche et qu'ensemble ils trouvent un modèle de coexistence. L'économie ne peut pas supporter le monde entier. Je suis frappé de voir que l'on parle de plus en plus de citoyenneté alors que tout est fait pour que nous ne soyons que des consommateurs.

O.A : Si un premier ministre vous proposait d'être ministre, accepteriez-vous, Pascal Bruckner?

P.B : Jamais. J'aime la liberté et l'indépendance. Et je fais mon metier pour être libre . Il faudrait que je me renie.

O.A : Facile, non ?

P.B: On peut penser que mon attitude est irresponsable, mais je l'assume. Non, je ne me vois pas avec des contraintes telles que la soumission ou la flatterie. J'ai été assez étonné de voir que Luc Ferry acceptait un poste de ministre. Je sais que beaucoup d'intellectuels l'envient. C'est d'ailleurs pour ça qu'il est très critiqué. Moi, je trouve qu'il fait des propositions intelligentes et censées.
Pour terminer ma réponse à votre question, je dirai que le travail politique met fin au travail intellectuel. En politique, on ne demande pas de réflchir, mais d'obéir.

O.A : Où vous situez-vous sur l'échiqier politique français ?

P.B : Toujours à gauche. Malgré tout. Je ne quitte pas le navire au moment où il coule.

O.A : Il coule ?

P.B : En tout cas, il a de grosses voies d'eau. Et les capitaines se succédent, ce qui n'arrange ien du tout. Je pense qu'il convient de réfléchir à une troisième voie.

O.A : Et vous aidez vos amis à la trouver ?

P.B : Je publie des livres qui sont ma contribution à la reflexion. Je pense qu'il ne faut pas que la gauche se radicalise dans l'antimondialisation. Si c'est le cas, elle signe son arrêt de mort pour vingt ans. La droite, aujourd'hui emprunte le vocabulaire de la gauche et fait ce que mes amis n'ont jamais su faire. Elle porte le fer de nos failles. C'est bien joué. mais la droite, malgré tout, n'a pas de chance en ce moment : l'économie n'est pas bonne.

BOVE NE DIALOGUE PAS


A.O : Vous sentez-vous proche de M.José Bové ?

P.B : Pas du tout. Il était sympa au début et sa démarche aussi. Et puis il a été happé paar une agitation narcissique. Il est devenu le metteur en scène de sa propre subversion. Bové est une créature fabriquée par les médias. Il a trouvé sa niche médiatique en montrant ses poignets menottés. Partout où il est passé, il s'est arrangé pour se faire arréter par la police. C'est trop.
Détruire un champ de colza a été un acte stupide. Avec cette expérience, il s'agissait au contraire de mesurer des degrés de novicité. Pour moi, Bové tient toujours le même discours. Il ne dialogue jamais.

O.A : Avez-vous été surpris par les résultats des élections françaises du printemps dernier ?

P.B : Oui, bien sûr, comme tout le monde. Je n'ai rein vu venir. C'est d'ailleurs ce que la gauche a payé : ne pas voir. Ces élections ont été le triomphe de la cecité. Ce fut un vote d'avertissement et non pas un emballement pour tel ou tel camp antidémocratique. On ne triomphe pas du réel avec des idées folles ou archaïques. Il ya des mots que l'on n'osait plus dire et que l'on peut dire depuis ces élections.

O.A : Par exemple ?

P.B : Et bien, par exemple, que certains faits délictueux ont pour origine des enfants issus de l'immigration maghrébine. C'est le cas. Autant le dire.

LE TERRORISME UN PHENOMENE DE RICHES

O.A : Et les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, vous ont-ils surpris ?

P.B : Oui, aussi. On vivait avec un sentiment d'invulnérabilité en sous-estimant la faiblesse des Etats-Unis. N'oublions pas aussi que Ben Laden est une pure création de la CIA américaine. Les A méricains ont joué la carte de l'islamisme. Tout le monde sait, par exemple, qu'ils ont soutenu le FIS en Algérie.
Finalement, le 11 septembre, au-delà des morts, aura été une bonne chose. On est sorti de l'économisme triomphant qui était la règle depuis 1989.

O.A : Pour entrer dans le terrorisme ?

P.B : Le terrorisme, c'est un phénomène de riches mis au service d'une religion qui veut en finir, et je cite, avec " la souillure juive et chrétienne". Le terrorisme est mené par des gens qui sont totalement dans le système financier mondial, des gens très compétents qui veulent détruire notre culture.

O.A : Revenons à l'économie. Que souhaitez-vous exactement, que préconisez-vous précisément ? Dites-le nous avec des mots simples.

P.B : Ne prêtons pas à l'économie des vertus qui ne sont pas les siennes. Non, l'économie n'a pas toutes les vertus. Il faut apprendre à produire de la bonne volonté, à transformer les ennemis en amis, à faire progresser la civilisation humaine. Jamais la seule bonne santé éconmique n'été synonyme de pacification des rapports humains. Si vous regardez bien le monde, vous verrez q'il y a aucun lien de cause à effet entre économie de marché et démocratie, contrairement à une idée sans cesse martelée. Laissons seulement à l'économie la vertu de produire en grande quantité des biens destinés à tous. Je remarque que des grandes entreprises, depuis quelque temps, veulent nous vendre à la fois leurs produits mais aussi des valeurs. Là, je m'inquiète et je dis méfions-nous lorsque le ton moralisateur s'empare des grands patrons.

O.A : Avez-vous eu l'occasion d'échanger en direct sur ces thèmes avec des dirigeants du MEDEF, des banquiers, des commerçants ?

P.B : Je participe à beaucop de débats en entreprise. Mais pas avec l'instance MEDEF. J'observe en tout cas que le MEDEF et ATTAc croient aux vertus du progrès. Finalement les deux organisations ont le même culte du marché. Même si les versions varient.

O.A : Quelle dose d'utopie mettez-vous dans les théories que vous défendez ?

P.B : Je ne propose aucun modèle de remplacement. Il y a depuis toujours un conflit entre capital et travail. Or je considére qu'un patron et un salarié peuvent être frères. Il faut que l'on arrive à ce que le conflit soit mis au service de tous. la difficulté c'est qu'en France, tout dégénère très vite en guerre de classes.

DEBOUSSOLE

O.A : Vous avez écrit "le Nouveau Désordre amoureux". Y a-t-il, selon vous de nouveaux désordres, religieux par exemple ?

P.B : Le monde est en désordre total. Bush a tort lorsqu'il parle d'ordre mondial. L'Amérique est seulement capable de sauvegarder ses propres intérêts. Plutôt qu'un ordre mondial, on voit une faillite des grandes démocraties. L'Europe est tellement absorbée par sa propre construction qu'elle est totalement incapable de régler ses problèmes quotidens. pour moi, actuellement, le monde est en dérive. Il n' a pas de boussole. Et le tort, c'est d'avoir voulu confier la boussole au marché. voilà pourquoi le monde est déboussolé.

O.A : Comment le consommateur Bruckner se comporte-t-il ?

P.B : Je suis irrationnel. J'ai toujours de très bonnes intentions et je craque. Il m'arrive de faire des achats déraisoonables que je regrette aussitôt. Et puis le remords se dissout. Ma consommation n'est pas un acte réflechi. Mes achats sont d'implusion. Alors je n'y passe pas des heures, même lorsqu'il s'agit de cadeaux, car j'aime beaucoup en faire.

O.A : Qui fixe les prix de vos bouquins ? Vous-même ou bien votre éditeur ?

P.B :Les deux. Je demande à ce qu'on baisse les prix. Le choix de livres est gigantesque. Il faut donc faire attention aux prix. mais j'observe que, malgré tout, le prix du livre est stable et même qu'il diminue. Mon denier livre est moins cher qui celui que j'ai publié en 1995.

O.A : Combien de livres avez-vous écrit précisement ?

P.B : Trop. Quatorze d'avouables.

O.A : Quel est votre meilleur tirage ?

P.B : Des romans. " Lunes de fiel" et " les Voleurs de beauté. Le tirage doit se situer entre 300 000 et 400 000 chacun.

O.A : Qu'avez-vous comme livres en préparation ?

P.B : J'écris un compte pour enfants publié en 2003 et un roman que je prévois en 2005. Le conte est une histoire loufoque. Le Père Noël se met en gève. Il écrit à l'ONU pour le dire. Et on ne l'aime plus.

O.A : En grève ? Avec vous, Pascal Bruckner, on ne sort pas de l'économie, même dans un conte. Et l'histoire du roman ?

P.B : Trop tôt pour le dire

O.A : Quelle est votre vie au quotidien ?

P.B : Lorsque je me réveille à temps, j'emmène ma fille à l'école. Après je suis à mon bueau, dans le quartier des Halles, à Paris. je mène une vie sédentaire et solitaire. Un vie de réclusion, la vie d'un écrivain, quoi ! Et puis de temps à autre, je voyage, en Asie, en Amérique du Nord.

O.A : Qulle est votre meilleur réussite ?

P.B : Mes deux enfants âgés de 32 ans et 5 ans. Il y a aussi quelques pages de mes livres. Et puis quelques émotions amoureuses et culturelles, quelques amitiés et quelques admirations.

O.A : Et de quoi êtes-vous le moins satisfait ?

P.B : De tellement de choses. De n'avoir eu qu'un destin. Musicien, architecte...J'aurais aimé avoir ces destins-là aussi.

O.A : Quelle est votre devise ?

P.B : Clélébrer plutôt que critiquer.

Entretien : Alain Ribet.

© OBJECTIF AQUITAINE - Vendredi 10 Janvier 2003



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