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Maria NOWAK
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Maria NOWAK
Economiste, Présidente fondatrice de l'Association pour le droit à l'initiative économique (Adie) et du Réseau Européen de la Microfinance (REM)
Mardi 22 Novembre 2005
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SUD OUEST - Lundi 5 Décembre 2005
La banquière des pauvres :
Maria Nowak (1) veut offrir aux plus démunis l'accès aux circuits économiques afin d'appuyer leurs premiers pas
(1) Maria Nowak était l'invitée, le 22 novembre, de Bordeaux Ecole de Management.
Propos recueillis par Bernard Broustet
Sud Ouest:
Le microcrédit consiste à prêter de petites sommes d'argent à des personnes très démunies pour leur permettre de développer une activité économique. N'est-ce pas faire prendre un grand risque aux intéressés ?
Maria Nowak:
Un peu partout dans le monde, les organismes de crédit ont mis au point des mécanismes qui permettent de limiter les risques, sans recourir pour autant aux méthodes bancaires classiques qui reposent sur l'apport personnel et les garanties réelles. On peut, par exemple, mettre en place des systèmes de financement progressifs, dans le cadre desquels l'emprunteur doit renbourser partiellement son premier prêt avant d'en obtenir un deuxième, d'un montant plus élevé. Par ailleurs, dans les pays en développement, la famille se sent souvent responsable des dettes de l'emprunteur. Et puis un peu partout, le microcrédit va de pair avec des démarches d'appui, de conseil, qui aident le créateur de très petite entreprise à faire ses premiers pas.
SO:
Cela suffit-il pour permettre à ces populations fragiles de faire face à leurs échéances?
Maria Nowak:
Pour les très pauvres, le crédit est plus essentiel que pour les riches. Il savent que s'ils ne parviennent pas à rembourser, ils n'auront plus rien. Mais le taux de défaillance est bas. Souvent, dans les pays du Sud, il ne dépasse pas 1 à 2%. Car, la plupart du temps, le crédit constitue un coup de pouce pour développer des activités très bien identifiées et qui, à leur niveau, peuvent être très profitables. Une agricultrice africaine qui emprunte pour fabriquer des galettes de mil qu'elle va vendre sur le marché peut avoir un bon taux de rentabilité de son capital. En France, c'est souvent plus compliqué. Il y a beaucoup de concurrence et léconomie est d'une complexité bien supérieure. Mais, en moyenne, après deux ans, le taux de survie des entreprises créées avec le soutien de l'Adie est de 64%. C'est plus que pour l'ensemble des jeunes entreprises individuelles. Et, sur les 36% qui arrêtent au cours de cette période, toutes ne sont pas vraiment défaillantes. Parfois, les créateurs ont arrêté leur première entreprise pour en créer une autre. Souvent aussi, le fait de s'engager dans un projet leur a redonné confiance dans leurs capacités, et ils ont pu se faire embaucher. Globalement, en France, le taux d'insertion des personnes auxquelles nous prêtons avoisine les 75%.
SO:
Les emprunteurs ne sont-ils pas condamnés à diriger des entreprises dont la fragilité les maintient dans une situation de précarité ?
Maria Nowak:
Regardons autour de nous. Le salariat traditionnel n'a pas disparu. Mais les contrats précaires, qu'il s'agisse de CDD, d'intérim ou de portage, représentent une part énorme de la population active. Il y a tout un foisonnement de statuts intermédiaires entre le travail indépendant et le travail salarié. Dans l'économie d'aujourd'hui, les petits métiers jouent un rôle de plus en plus important. Et les nouvelles technologies ne font pas obstacle à cette tendance, bien au contraire. Le petit entrepreneur a peut- être plus d'avenir qu'on ne le croit. Et son travail est en général plus créatif que celui d'un travailleur à la chaîne. Tout homme est capable d'entreprendre, mais on n'entrepend pas sans travail, ni sans capital. Et l'accès au capital - si minime soit-il - que permet le microcrédit joue souvent un rôle déclencheur.
SO:
Encore faut-il que les intéressés en aient envie.
Maria Nowak:
C'est le cas de la plupart d'entre eux. Il y a, dans l'opinion publique, une sorte de préjugé contre les exclus. Ils sont vus comme des profiteurs, des tire-au-flanc. Mais dites-vous bien que beaucoup sont prêts à mettre toute leur énergie pour retrouver leur indépendance économique, pour se sentir des citoyens égaux aux autres. Mais souvent, ils sont victimes des dysfonctionnements de la protection sociale, qui, tout en étant indispensable, a parfois tendance à enfermer les gens dans leur statut d'assistés. Nous sommes dans une société qui produit l'exclusion et qui, en plus, empêche souvent de mettre l'esprit d'entreprise en pratique. Nous sommes bien placés, à l'Adie, pour mesurer la complexité abracadabrante de la réglementation qui pèse sur les entreprises. Les grandes peuvent plus facilement y faire face grâce à leurs moyens financiers et humains. Mais c'est particulièrement difficile pour les très petites, qui, par-dessus le marché, sont soumises à des cotisations sociales démesurées.
SO:
Comment, dans ces conditions, les exclus parviennent-ils quand même à se muer en créateurs d'entreprise ?
Maria Nowak:
Il faut qu'on les soutienne, notamment au moment du démarrage, qui est celui où il y a le plus fort taux d'échec. Ce sont souvent des gens auxquels on dit depuis des années : "Si vous êtes au RMI, c'est que vous ne pouvez rien faire d'autre." Le fait de se retrouver ensuite en situation de responsabilité, avec des problèmes complexes à résoudre, a quelque chose d'angoissant. Ils ont besoin d'être accompagnés dans leurs démarches administratives. Ils ont besoin qu'on leur fasse confiance, qu'on leur dise: " Oui, vous allez y arriver."
SO:
Les banques commencent-elles à s'intéresser à cette clientèle, qu'elles avaient totalement délaissée ?
Maria Nowak:
En France, nous constatons une prise de conscience. Nous travaillons depuis plusieurs années avec des réseaux mutualistes. Mais nous avons aussi noué plus récemment, un partenariat avec une banque commerciale, BNP Paribas. Dans d'autres pays, la participation des réseaux bancaires au microcrédit est encore plus importante. En Inde, c'est une obligation légale. En Amériques du Sud, on commence à voir des fonds de pension des Etats-Unis s'intérésser aux établissements spécialisés dans ce type d'activités. D'une façon générale, les banques pourront de moins en moins se tenir à l'écart du microcrédit. Car souvent, les bénéficiaires de ces dispositifs peuvent, quand ils réussissent, devenir utilisateurs de prestations bancaires classiques. Et le monde financier ne peut pas se désintéresser éternellement de cette immense population qui constitue en quelque sorte la base de la pyramide économique mondiale. Songez que, dans le monde, il y a 3 milliards de personnes qui sont privées du crédit, et 1 milliard qui n'ont pas accès aux services financiers. Cette exclusion est un risque majeur pour les économies, qui ne peuvent se développer durablement sans un minimum de cohésion sociale.
SO:
Quelles réflexions vous inspire la récente vague de violence dans les banlieues ?
Maria Nowak:
Je me sens très concernée par ce qui se passe. je suis née en Pologne. Je suis arrivée en France, sans papiers, à l'âge de 11 ans. Je me sens profondément française, tout en ayant une conscience très forte de mes origines. L'identité d'un homme se définit par ses racines et son projet de vie. En France, on ne respecte pas ces racines et l'avenir reste fermé aux jeunes issus de l'immigration magrhébine et africaine. On ne peut que constater l'échec de notre politique d'intégration, qui, en fait, n'en est pas une. Une partie des créateurs d'entreprise soutenus par l'Adie provient de ces quartiers sensibles. Nous connaissons donc bien la situation. Je déplore que les politiques de la ville, axées sur la sécurité et sur l'environnement social, n'aient pas suffisamment pris en compte le développement économique. Il y a , dans ces quartiers, une vraie capacité à créer des entreprises.
Née en Pologne. A travaillé à l'Agence française de développement, spécialisée dans le financement des entreprises africaines. Dans les années 80, s'est engagée dans les projets de microcrédits réservés aux créateurs d'entreprise très pauvres en Afrique et en Europe centrale. Créatrice de l'Adie (Association pour le droit à l'initiative économique). Auteur de "On ne prête pas qu'aux riches" (Editions Jean-Claude Lattès).
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