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AccueilSynthèse des débats
A la lecture du dernier Bilan du Monde, il apparaît que l’année 2002 restera comme celle des scandales financiers. Ces derniers sont peut-être à l’origine d’une véritable crise du capitalisme et du climat de défiance qui a prévalu aux Etats-Unis et dans le reste du monde. L’économie mondiale, qui a perdu son éclaireur comme sa locomotive, est, selon vous, plongée dans le brouillard depuis fin 2001. Des scandales financiers à la crise économique et diplomatique actuelle, où en est aujourd’hui cette économie mondiale ?Serge MARTI
Il me semble d’abord nécessaire de s’arrêter sur la crise irakienne, qui touche à la vie de chacun d’entre nous et qui risque de prendre une autre tournure dans les prochaines heures, et sur ses probables conséquences sur les relations internationales et la conjoncture économique. J’aborderai ensuite le thème des scandales financiers. Enfin, à votre demande, je répondrai à vos questions relatives à l’ouvrage récent mettant en cause le journal Le Monde et qui renvoie plus largement au débat sur les classes politique, judiciaire et journalistique, voire sur la démocratie. I. La Crise irakienne 1. Le contexte Pour la première fois dans l’histoire des relations internationales, nous allons assister à une opération militaire de grande envergure - par le passé, seules quelques opérations punitives, sur l’île de la Grenade et Panama, avaient été lancées - qui va se dérouler sans l’aval des Nations Unies ni l’appui de nombreux gouvernements de part le monde. Ces derniers, parmi lesquels trois membres permanents du Conseil de Sécurité, ont fait part de leur désaccord non pas sur le bien-fondé de l’opération finale mais sur le procédé utilisé. De surcroît, cette opération ne recueille pas le soutien de l’opinion publique mondiale, y compris dans les pays qui ont pris cette initiative : les Etats-Unis, le Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, l’Espagne. Enfin, cette opération se veut une guerre préventive, destinée à éviter un danger, ce qui constitue un contexte juridique nouveau et se pose en contradiction de l’article 7 de la Charte des Nations Unies qui prévoit uniquement la légitime défense. Pour les Américains, il s’agit de donner une réponse aux attentats du 11 septembre, vécus comme un traumatisme, en attaquant, s’il ne se désarme pas lui-même, un pays qui constitue un danger potentiel. D’un objectif d’élimination des armes de destruction massive, on est ensuite passé à la volonté de déloger Saddam Hussein puis à celle d’instaurer un ordre démocratique – dans l’ensemble des pays du Golfe ? – et, enfin, au souhait de régler le conflit israélo-palestinien. Les pays refusant le déclenchement de la guerre, tout en partageant la finalité de l’opération, veulent intervenir dans le cadre de l’ONU, par le biais des inspections. Nous voyons que ces deux opinions n’ont pas pu se rejoindre. Si le dossier irakien préoccupe l’administration américaine depuis longtemps, les attentats du 11 septembre ont également remis en cause les liens tissés au fil des années entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite. C’est ce qui a conduit les Américains à rechercher un autre point d’appui dans la région, ne compromettant pas leurs intérêts économiques, en l’occurrence l’approvisionnement énergétique, sachant que les Etats-Unis consomment le quart de la production mondiale de pétrole. Ce point d’appui est l’Irak dont les ressources sont gigantesques. En outre, les Etats-Unis, qui ne veulent pas puiser dans leurs réserves considérées comme « stratégiques », entendent sécuriser l’ensemble du schéma d’approvisionnement énergétique à la fois sur le Golfe persique et le Caucase, sur l’Amérique latine et, dans une moindre mesure, sur l’Afrique. La Turquie est un élément majeur du dispositif imaginé par les Américains, du fait de sa position géostratégique et en tant qu’allié de très long date des Etats-Unis. C’est pourquoi ces derniers ont demandé le vote d’une résolution du Parlement turc permettant de déployer une partie des troupes américaines sur ce territoire. 2. Les conséquences Il est difficile de dire si cette guerre sera courte, avec un nombre limité de victimes, ou si elle risque de s’enliser avec des conséquences lourdes en termes de victimes et d’intérêts économiques sur place. Néanmoins, l’hypothèse d’un conflit d’une quinzaine de jours est privilégiée en raison de l’état du dispositif militaire irakien, de l’intérêt des dignitaires du régime à ménager les futurs vainqueurs, et du vraisemblable ralliement d’une partie de la population au « libérateur » américain. Par ailleurs, la probable tutelle américaine sur le pays est contraire aux premiers engagements pris qui consistaient à favoriser les oppositions irakiennes. Cette présence physique risque d’être perçue comme une agression par de nombreux pays musulmans. Le Kurdistan constitue une autre inconnue majeure sachant que le peuple kurde, à cheval sur l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie, est le peuple le plus important qui n’ait pas un Etat. Alors que les responsables ont indiqué qu’ils ne souhaitaient pas revendiquer un Etat dans le cadre du conflit, les Turcs pourraient profiter de l’occasion pour s’étendre sur le Kurdistan afin d’atteindre les importants gisements pétroliers. En outre, un certain nombre de régimes, qui n’ont pas suivi la voie de la démocratisation, pourraient être déstabilisés. C’est le cas du Pakistan, de l’Arabie Saoudite, de la Jordanie, de l’Egypte voire de l’Indonésie. En Europe, la fracture entre les gouvernements pro-américains et les autres est très nette, sachant que, fait nouveau, cette fracture s’accentue avec les prises de position des pays d’Europe centrale et orientale. En l’absence de sécurité et de défense européenne, ces derniers jouent la carte de la sécurité américaine. Sur le plan économique, il est tout d’abord particulièrement délicat d’évaluer le coût de l’intervention militaire sachant que, contrairement à la première guerre du Golfe, ce coût sera essentiellement assumé par les seuls Etats-Unis. Le prix à payer pour la reconstruction de l’Irak sera sans doute élevé, alors que la conjoncture économique mondiale est morose - en dehors de l’Asie hors Japon - et que le déficit américain atteint des sommets. De plus, ce déficit économique américain pèse sur le cours du dollar, notamment face à l’euro, ce qui n’est pas forcément profitable à l’économie de la zone euro, dont la croissance économique ne devrait être que de 1,3 % en 2003. De ce point de vue, une éventuelle augmentation du prix du baril suite au conflit irakien affaiblira davantage l’économie des pays non producteurs, en particulier les pays émergents. En outre, une guerre aura des conséquences sur un certain nombre de secteurs d’activités : tourisme, transport aérien, assurance… Enfin, ce conflit laissera des traces dans les relations extérieures de la France et pas seulement avec les Etats-Unis, alors même que les relations avec ces derniers n’étaient pas au beau fixe dans plusieurs domaines. II. 2002 : l’année des scandales financiers, l’année de la défiance En décembre 2001, un mois après le scandale Enron, Le Monde de l’économie s’était demandé si l’Europe pouvait échapper aux scandales financiers. A l’époque, on estimait, à tort, que l’Europe, sur la base d’un droit des sociétés plus strict et d’un certain nombre de dispositifs, serait épargnée. Pour la première fois depuis les années 30, les scandales qui se sont succédé ont contribué à mettre en cause quelques-uns des soubassements du capitalisme : équité, confiance, transparence, à travers des acteurs de la vie économique (auditeurs, commissaires aux comptes, analystes financiers, journalistes…) qui n’avaient pas respecté des règles essentielles et qui ont fermé les yeux sur certaines pratiques dans le contexte euphorisant d’une envolée de la bourse et de l’explosion de la Nouvelle économie. La loi du 30 juillet 2002, qui a constitué un véritable coup de bâton pour la profession et les marchés, prévoit la séparation des activités de conseil et d’audit, une meilleure organisation des professions et une plus grande responsabilisation des dirigeants d’entreprise. La commission américaine des opérations boursières a également mis en place un nouveau cadre réglementaire. L’été dernier, l’Europe a cherché a tiré les enseignements de la situation américaine d’autant. Ainsi la Commission européenne a créé un Comité européen des valeurs mobilières, un Comité régulateur des marchés et a mis en place l’obligation de se conformer aux normes comptables internationales pour toutes les sociétés européennes à compter du 1er janvier 2005. En France, les discussions avaient été engagées bien avant les scandales américains et se sont notamment concrétisées avec le rapport Viennot de 1995, qui militait en faveur d’une plus grande transparence au sein des entreprises et une meilleure gouvernance d’entreprise, et, plus récemment, avec le rapport Bouton. Enfin, Francis Mer a annoncé l’élaboration d’une Lettre de sécurité financière. On peut néanmoins douter de l’application pratique de toutes ces dispositions. Ne serait-il pas nécessaire, comme l’a suggéré le Président de l’Ordre des experts comptables, de recourir à un sommet mondial de la sécurité financière ?Serge MARTI
En effet. Dans un contexte de globalisation, où les entreprises sont de plus en plus cotées sur les places internationales, on ne peut maintenir des législations trop disparates d’autant que, parallèlement, un travail autour d’une harmonisation des normes comptables est en cours.L’opinion publique a été frappée, dans le cadre de ces scandales financiers, par le caractère amoral du système de rémunération des dirigeants, dont les montants sont sans lien avec la réalité économique. Ce système ne tend-il pas à pervertir les dirigeants ?Serge MARTI
Ce débat, qui renvoie aux valeurs du capitalisme (équité, éthique…), s’est beaucoup développé dans la presse américaine et française. Beaucoup d’Américains ont découvert ces rémunérations pharamineuses et ces golden parachutes. Toutefois, sous la pression des actionnaires, ces pratiques tendent à disparaître. Les plaintes à l’encontre de Vivendi, aux Etats-Unis, étaient inimaginables il y a encore quelques mois.Pourriez-vous revenir sur les fondements historiques du conflit irakien ?Serge MARTI
L’Irak, comme d’autres pays de la région, a été créée par des accords de 1916 et a été dessinée par la France et la Grande-Bretagne, les deux grandes puissances coloniales de l’époque. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dès la fin de la première guerre mondiale, les parties prenantes – et pas seulement les gouvernements - sont pratiquement les mêmes qu’aujourd’hui. Les pays de la région se sont vus conférer une relative autonomie tant les compagnies pétrolières exerçaient une présence très forte. A la fin des années 70 et jusqu’à l’invasion du Koweït, l’Irak a été financée et militairement armée par les Occidentaux car ce pays était un rempart contre l’Iran fondamentaliste, de la même façon que les Etats-Unis alimentaient certains régimes d’Asie et d’Amérique latine en tant que remparts contre le communisme. Lors de la première guerre du Golfe, la position de l’administration Bush sur le danger que Saddam Hussein pouvait faire encourir à la planète était bien moins structurée que celle de l’administration actuelle. Quelles sont les motivations américaines dans ce conflit ?Serge MARTI
Une première interprétation consiste à dire les Américains veulent mettre la main sur l’ensemble de la planète et y appliquer leur vision du monde. Une deuxième interprétation est de considérer que les Américains vont procéder par étape, plus subtilement, et que s’ils souhaitent privilégier un modèle de développement, de société, ce modèle devra s’adapter aux régions et aux régimes.L’administration Bush entend désormais instaurer la démocratie au Moyen-Orient. Cette noble ambition laisse songeur au regard, par exemple, de l’absence de démocratie en Arabie saoudite en dépit des relations de longue date avec les Etats-Unis. L’administration Bush développe une vision fondée sur une sorte d’idéalisme qui consiste à penser que les valeurs américaines, porteuses de progrès, représentent le bien et devraient être acceptées partout. Cette vision s’accompagne de textes, élaborés à la suite des attentats du 11 septembre, qui visent à garantir la sécurité de la population américaine par tous les moyens et qui marquent le souhait des Etats-Unis de contribuer au bonheur de la planète à travers sa politique économique. Dans ce cadre et afin de sécuriser la planète, d’une stratégie de containment, les Etats-Unis sont passés à une logique d’engagement, y compris sur des zones où ils étaient absents. La division entre les partisans de l’intervention militaire et les autres ne risque-t-elle pas de redéfinir les rapports de forces géopolitiques à l’échelle mondiale ?Serge MARTI
Ce risque pèse d’abord sur l’ONU. Pour autant, cette institution ne connaîtra pas le sort de la SDN au seul prétexte que les Etats-Unis aient fait fi de sa position.Certains responsables américains ont le souci de neutraliser le poids diplomatique de la France et ont émis l’hypothèse de faire occuper son siège au Conseil de Sécurité par un représentant de l’Europe. En outre, en attaquant la « vieille Europe », il s’agit aussi de montrer l’hétérogénéité croissante du continent. Le manque de vigueur de l’économie mondiale et l’attentisme des marchés tiennent-ils à l’imminence d’une guerre en Irak ?Serge MARTI
En effet. Beaucoup de décisions ne peuvent être prises, y compris dans la conduite des entreprises, tant que l’on ignore de quoi demain sera fait. Il faut également noter que le niveau de la bourse reste en deçà des espérances, que beaucoup d’entreprises n’ont pas totalement purgé leur bilan et que les déficits publics pèsent sur les finances de nombreux pays.Concernant l’économie américaine, s’achemine-t-on vers une récession ou vers une reprise ?Serge MARTI
Contrairement à ce qu’il a pu se produire par le passé, nous n’observerons pas, à la sortie du conflit, de taux de croissance de 5 % ou 6 %. Je prévois davantage une reprise économique molle d’autant qu’aucune zone, y compris l’Asie hors Japon, n’est en mesure de prendre le relais et de servir de moteur à l’économie mondiale.L’Union européenne est-elle parvenue à constituer un contrepoids à la puissance américaine ?Serge MARTI
Le bilan n’est pas si positif. En dépit de la convergence de certaines positions, la présence politique européenne reste faible. Le fait que le différend qui opposait l’Espagne et le Maroc sur deux îlots au large de Gibraltar ait été réglé par les Etats-Unis est révélateur... En revanche, sur le plan économique, l’Europe et les Etats-Unis ont un poids comparable. Des trois chantiers que s’était fixés l’Europe (l’euro, l’élargissement, la consolidation de l’édifice politique), seul l’euro est un succès. S’agissant de l’élargissement, on a construit un toit européen très large sans se soucier des fondations et des attentes des populations. J’ajoute que l’Union européenne, dans l’hypothèse la plus positive, comptera, dans 15 ans, 38 et non pas 25 pays. Une des difficultés de cet élargissement est la faiblesse du budget de l’Union européenne, lequel est, de surcroît, essentiellement consacré à la PAC…Serge MARTI
Absolument, car le budget est un outil de péréquation très utile. Les Etats-Unis disposent eux d’un budget fédéral très important. Le budget européen va se révéler d’autant plus insuffisant que certains pays souhaitent réduire leur contribution et que l’élargissement à l’Est va être coûteux. Il suffit de voir le prix de la réunification allemande pour s’en convaincre.Comment réagissez-vous à la tourmente médiatique qui se manifeste autour de la sortie de "La face cachée du Monde" ?Serge MARTI
Nous réagissons avec sérénité. Ce n’est pas la première fois que le journal se fait attaquer mais la taille, le thème de cet ouvrage et son succès en librairies constituent une nouveauté. Nous connaissons ses deux auteurs : Pierre Péan, qui a mené par le passé des enquêtes très sérieuses, et Philippe Cohen, journaliste à Marianne et ancien salarié du Monde. L’éditeur a fait autour de cet ouvrage une opération publicitaire importante, notamment en diffusant des extraits, dans L’Express, qui ne sont pas représentatifs du contenu du livre. Il me semble normal qu’un jour le journal soit épinglé ou attaqué. Nous le faisons nous-mêmes quotidiennement contre les institutions, le pouvoir politique ou des entreprises. En revanche, "La face cachée du Monde" n’est pas, à mon sens, un ouvrage complet d’investigation mais un ouvrage dont le but essentiel est de dire que les dirigeants du journal ne sont pas à la hauteur de l’entreprise et lui sont préjudiciables. Notre première réaction a consisté à considérer cet ouvrage comme un tas de boue, un étalage de contrevérités. Ensuite, nous avons estimé que cet ouvrage nous encourageait à répondre à nos lecteurs et à l’opinion publique sur un certain nombre de questions. Nous avons d’abord refusé de répondre aux sollicitations des médias, craignant de ne pouvoir engager un débat serein, alors que les deux auteurs en ont largement profité. Puis, nous avons, dans le journal, apporté des réponses. Ce travail doit se poursuivre. Il faudra aussi s’interroger sur les limites à donner à ce type d’attaque. Il est étonnant, alors que le journal serait dirigé par un trotskiste, un Corse et un affairiste, d’être parvenu là où nous sommes sans que, de surcroît, nos lecteurs, actionnaires et partenaires ne s’en soient aperçus. Il est revanche indéniable que nous devons être sensibles au risque d’abus de pouvoir, dénoncé par cet ouvrage, de la part de la presse car, si ces accusations nous visent, toute la classe journalistique se sent concernée. Pour autant, nous devons réfléchir à ce qui pourrait conduire à une désacralisation de l’un des fondements de la démocratie. S’agissant du Monde, je rappelle que ce journal est le dernier journal influent indépendant. Nous devons défendre notre position. Livre d'or
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