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AccueilSynthèse des débats
Quel est votre sentiment sur l’état du monde après les attentats du 11 septembre 2001 ?Serge MARTI
Je crois que sommes entrés dans une évolution historique qui dépasse désormais le seul cadre de l’économie, pour acquérir une dimension éminemment politique, sociale, socioculturelle et géostratégique. Il est certain qu’il existera un « avant » et un « après » le 11 septembre 2001. Dans ce contexte, le forum de Davos – décentralisée cette année à New York – et la réunion de Porto Alegre raisonnent d’un son nouveau.Avant le 11 septembre, la situation économique était à peu près claire. Ces cycles économiques étaient synchronisés pour la première fois depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale. Les trois zones majeures de l’économie mondiale (Etats-Unis, Japon et Europe) traversaient une période d’affaiblissement, voire de récession, entamée à partir du troisième trimestre 2001. Les Etats-Unis connaissaient en outre une situation politique particulièrement tendue, l’administration Bush peinant à s’imposer. De leur côté, les situations économiques de l’Argentine et de la Turquie suscitaient déjà l’inquiétude des organisations internationales. Enfin, l’Internationale sociale, apparue à travers divers mouvements de contestation, s’efforçait de dénoncer les dérives de la mondialisation. Cette situation a été profondément modifiée par la tragédie du 11 septembre. De toute évidence, la société américaine a été radicalement marquée par cet acte terrible. Si le peuple américain est aujourd’hui prêt à faire d’importants sacrifices pour assurer sa sécurité, il n’en demeure pas moins interloqué, profondément ébranlé. En un mot, il ne comprend pas encore ce qui lui est arrivé ce matin-là. En dépit des tentatives d’explication apportées par certains de leurs partenaires, les Etats-Unis se considèrent avant tout victimes d’une agression inspirée par la seule logique du mal. La distinction radicale entre le bien et le mal est en effet une caractéristique très forte de la société américaine. Les récentes références de M. Bush à « l’axe du mal » que constitueraient l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord témoignent sans aucune ambiguïté de cet état d’esprit. Plutôt que de tenir compte des incitations de leurs partenaires à mieux prendre en considération les problèmes fondamentaux de notre planète, les Américains, forts de leur esprit éminemment pragmatique, ont donné la priorité à la lutte contre le terrorisme. Les compagnies aériennes et les compagnies d’assurance ont ainsi bénéficié de subventions considérables. L’administration Bush est en outre parvenue à imposer son programme d’allégements fiscaux. Au total 200 milliards de dollars ont ainsi été injectés dans l’économie américaine afin de contrer la récession. Bien évidemment, l’offensive extérieure de lutte contre le terrorisme et la constitution d’une coalition ont énormément marqué les esprits. Le démantèlement du régime des Talibans et l’arrivée au pouvoir des représentants de l’Alliance du Nord représentent un changement politique majeur en Afghanistan, mais également dans l’ensemble du monde musulman, puisque contrairement aux craintes initiales, aucun soulèvement de masse n’est venu contrecarrer l’offensive américaine. De leur côté, l’Argentine et la Turquie, déjà affaiblies avant la crise, ont fortement pâti de la situation, la réduction des aides provoquée par le nouveau contexte international réduisant chaque jour un peu plus leurs chances de redresser leur économie. Les attentats du 11 septembre ont également conduit à une recomposition totale des alliances géostratégiques. Souvenez-vous du discours tenu au lendemain des attentats par les autorités américaines auprès de leurs alliés : « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ». Cette attitude a d’ailleurs contribué à renforcer considérablement le lien entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, en dépit de certaines divergences exprimées timidement au sein de l’Union Européenne. La réhabilitation politique de la Russie sur la scène internationale doit également être fortement soulignée. Englué dans le conflit tchèque, Poutine a parfaitement compris l’intérêt qu’il pouvait tirer pour son pays en s’associant à la lutte antiterroriste. De même, les Chinois ont vu dans l’expression de leur soutien le moyen de légitimer leur propre attitude vis-à-vis du Tibet. De son côté, le Pakistan est passé du statut « d’Etat-voyou » à celui d’Etat partenaire et ami. Le retour récent de la présence américaine aux Philippines constitue également un fait qui ne peut laisser indifférent. Enfin, les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite se sont beaucoup détériorées au cours de l’automne. N’oublions pas en effet que l’une des revendications majeures du monde arabe à l’encontre de l’Amérique concerne le retrait des quelques 20 000 G.I présents dans la Péninsule Arabique depuis la guerre du Golf. Or rien ne semble montrer que les Etats-Unis sont aujourd’hui prêts à consentir au départ de ces troupes, bien au contraire, et ce, en dépit du souci musulman de préserver l’intégrité du berceau historique de l’Islam. Après le drame du World Trade Center, peu d’observateurs se sont hasardés à mesurer le contexte global à l’aune duquel doivent nécessairement être interprétés ses évènements. L’émotion et le délai de décence étant passé, les forums de Davos/New York et de Porto Alegre ont néanmoins été l’occasion de rouvrir le débat de la mondialisation et de soulever à nouveau les problèmes posés par la domination exercée par les Etats les plus riches sur l’ensemble de la planète et sur les différents peuples qui y vivent. En 2001, les participants au forum social de Porto Alegre étaient 10 000 ; ils étaient plus de 60 000 cette année. Notons néanmoins que le discours contestataire tend désormais à se structurer, les pacifistes réformateurs se distinguant de plus en plus des radicaux les plus revendicatifs. Les premiers, de plus en plus nombreux, veulent avant tout lutter contre les effets pervers de la globalisation économique et adjoindre au seul modèle libéral de nouveaux modes de développement. Les seconds, de moins en moins représentatifs, veulent essentiellement en découdre avec le système. Face à ce mouvement général de contestation, certains des débats tenus à Davos m’ont paru être en décalage avec les évènements les plus marquants des derniers mois. Malgré la qualité incontestable des participants, il semble que ceux-ci n’ont pas toujours été en mesure de percevoir certaines des nouvelles difficultés auxquelles le monde doit désormais faire face. Aujourd’hui, les problèmes classiques de l’économie se sont mué en problèmes de société, élevant le respect de l’environnement, la sécurité alimentaire, l’urbanisation croissante, au rang de problèmes politiques globaux. Le traitement de ces nouveaux enjeux suppose un véritable ancrage social de la part des différents acteurs. Le succès des organisations de lutte contre la mondialisation s’explique précisément par le fait qu’elles s’attaquent à des problèmes éminemment concrets. Aussi, à Davos, est apparu un clivage entre les partisans de la croissance, considérée par certains comme le principal facteur de richesses et le remède à tous les maux, et ceux qui, au contraire, redoutent désormais les conséquences des inégalités qu’elle entraîne dans son sillage. Enfin, la réunion de New York a jeté le voile sur le concept de nouvelle économie, les participants ayant majoritairement admis que la révolution technologique actuelle avait en réalité peu de chance d’aboutir à un nouveau modèle économique. Avant de conclure sur ce point, je voudrais également souligner l’émergence du nouvel antagonisme distinguant les Etats-Unis de leurs alliés, apparu à l’occasion du Forum new-yorkais. Collin Powell lui-même, pourtant plus nuancé que le Président américain, a clairement expliqué que les actions de lutte contre le terrorisme pourraient à présent être menées sans l’aval des alliés traditionnels de l’Amérique. Précisons que le secrétaire d’Etat américain a tenu ces propos après que le Président Bush a prononcé son discours sur l’état de l’Union, dans lequel il évoquait pour la première fois l’existence d’un « axe du mal ». D’autres facteurs de tension, moins développés par les médias, méritent également d’être pris en compte. Je pense notamment aux mouvements démographiques. En 2015, la Terre comptera 8 milliards d’hommes et de femmes, dont l’écrasante majorité sera issue des pays en développement. Quelle sera l’attitude des pays riches et vieillissants face à ce phénomène ? Nul ne semble réellement s’en préoccuper à l’heure actuelle. Nous vivons aujourd’hui dans un ordre mondial globalement issu de l’équilibre des forces établi après 1945. Force est pourtant de constater que cet équilibre est désormais sur le point d’être rompu. Le G 7, par exemple, n’est rien d’autre que la représentation du pouvoir occidental, en décalage complet par rapport aux aspirations d’une grande partie de la population mondiale. Que pensez-vous du rôle joué par le FMI et la Banque Mondiale ?Serge MARTI
Après la 1945, ces deux institutions se sont globalement vu confier la mission de favoriser le partage équitable des richesses ; -pour le FMI particulièrement- de gérer le système monétaire international pour la Banque mondiale. Malheureusement, toutes deux se sont peu à peu identifiées aux modèles de développement véhiculés par le libéralisme. Encore faut-il noter que peu à peu, certains responsables de ces organisations internationales ont clairement exprimé leurs réticences à l’égard de la dimension unilatérale d’un tel système. La Banque Mondiale a ainsi entamé très tôt un dialogue fructueux avec différentes ONG. Le FMI, la Banque Mondiale, ou bien encore l’OMC, sont avant tout contestées pour leur dimension emblématique. Je pense pourtant que leur utilité est avérée, et qu’elles méritent par conséquent d’être préservées, quitte à en modifier leur mode de fonctionnement. De telles réformes attendues dépendent évidemment d’une décision politique. Aussi, le fait que celles-ci tardent tant à aboutir me paraît témoigner d’une lâcheté incompréhensible de la part de nos dirigeants.Pensez-vous que le forum de Davos/New York ait marqué une avancée importante en faveur de l’idée de « gouvernance mondiale » ?Serge MARTI
Je pense que des avancées ont été réalisées au fil des années. Je pense par ailleurs que l’OMC est celle, parmi toutes les organisations internationales, qui est la mieux placée pour créer les conditions de l’instauration d’une véritable réflexion sur le thème d’une « gouvernance mondiale ». En ce sens, l’entrée de la Chine à l’OMC constitue un bouleversement majeur, tout à fait propice à l’émergence d’un débat de fond sur cette question. De leur côté, le FMI et la Banque Mondiale me paraissent être désormais des organisations trop vieilles pour réellement être en mesure de se réformer rapidement. Encore faut-il noter que l’OMC elle-même est organisée selon des concepts déjà anciens. Son objet est de parvenir à ordonner la libéralisation des échanges. Les différences entre les biens soumis aux échanges n’ont malheureusement pas été clairement définies. La santé ou l’éducation représentent-ils par exemple des biens identiques aux autres ?Que pensez-vous de la proposition émise par le numéro 2 du FMI de créer une procédure de faillite à destination des Etats ?Serge MARTI
Il faut tout d’abord savoir que depuis la crise mexicaine de 1995, la Communauté internationale a déboursé près de 200 milliards de dollars pour renflouer les caisses des pays en difficulté, soit l’équivalent de l’ensemble de la dette des pays africains. Le processus de faillite que vous évoquez consiste à geler les dettes d’une entreprise le temps pour elle de se reconstituer une trésorerie, avant de pouvoir recommencer à rembourser ses créanciers. Il semble néanmoins difficile de forcer un Etat souverain à se soumettre à une telle procédure, même si celle-ci aurait l’avantage d’éviter que ne surviennent des situations comparables à celle que connaît actuellement l’Argentine. La question de la désignation de l’autorité compétente, habilitée à prononcer la mise en faillite d’un Etat souverain, reste par conséquent posée. De plus, une telle décision devra impérativement être ratifiée par l’ensemble des pays membres de l’organisation compétente. Or, le FMI par exemple, compte plus de 184 Etats membres. Comment, dans ces conditions, trouver la voie du consensus, puisque la conduite des relations internationales impose souvent d’instaurer des traitements différenciés entre les pays. La Turquie, par exemple, connaît elle aussi une situation économique extrêmement difficile. Pourtant, à la différence de l’Argentine, pour laquelle les Etats-Unis et le FMI refusent désormais de verser un sou, ce pays vient de bénéficier d’un nouveau prêt de plus de 16 milliards de dollars. Est-il cependant nécessaire de rappeler que la situation géostratégique de la Turquie n’est, de toute évidence, en aucun cas comparable à celle de l’Argentine ?Les attentats du 11 septembre ont-ils contribué, ne serait-ce que de façon indirecte, à la hausse du chômage en France ?Serge MARTI
Non. Je pense surtout que l’évocation de ces attentats constitue un alibi tout à fait commode pour les dirigeants de nos entreprises. En revanche, il est évident que des pans entiers de l’économie ont pâti des conséquences de ces attentats. Je pense notamment au secteur du tourisme, aux compagnies d’assurance, ou à certains secteurs de la nouvelle économie. N’oublions pas cependant que les chiffres du chômage sont en hausse en France depuis plus de sept mois. Le retour du chômage a donc précédé ces terribles attentats. L’ensemble de l’Europe est d’ailleurs soumis à ce processus de ralentissement. Il est néanmoins indéniable que les évènements du 11 septembre ont contribué à aggraver la situation.Comment expliquer qu’après ces attentats, le franc suisse et l’or aient servi de valeurs refuges ? Comment se fait-il que l’euro n’ait pas bénéficié d’une telle confiance ?Serge MARTI
Il faut d’abord noter qu’en dépit des évènements actuels, les Etats-Unis continuent de constituer un élément de stabilité politique et monétaire essentiel. Quoi qu’il arrive, le dollar reste la monnaie de la planète. De son côté, l’euro est une monnaie unique « plurielle ». La disparité des convergences économiques au sein de l’Union européenne est indéniable. Par exemple, la croissance Irlandaise atteint presque 5 %, alors que dans le même temps, elle est quasiment nulle en Allemagne.Partagez-vous les critiques des détracteurs de la Banque Centrale Européenne, qui lui reprochent de ne pas avoir de véritables objectifs de croissance, à la différence de la Réserve Fédérale Américaine ?Serge MARTI
Je pense que les reproches adressés à la BCE méritent d’être nuancés. Il est effectivement regrettable que les minutes des débats tenus au sein du Conseil d’Administration ne soient pas publiées, à la différence de la pratique développée par la Réserve Fédérale Américaine, laquelle est d’ailleurs soumise à deux obligations : la lutte contre l’inflation et le maintien de la prospérité. De son côté, la Banque Centrale Européenne doit améliorer la transparence de sa communication, c’est une évidence. Encore faut-il reconnaître que son président, quels que soient les reproches que l’on peut lui faire, respecte scrupuleusement le mandat qui lui a été confié. Celui-ci est malheureusement mauvais, car il oblige à exercer une dichotomie entre les deux centres de décision que sont la BCE et le Conseil des ministres européens.Livre d'or
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