Forumevents - Accueil
ProgrammeSynthèse des débatsContactPlan du site
version HTML
 
Accueil
Les débats de Forums events
L'association de BEM
S'abonner
Ecole de commerce
AccueilEconomie & PolitiqueAlain JUPPÉ
Imprimer Agrandir la taille du texte Taille normale du texte Diminuer la taille du texte

Synthèse des débats

Alain JUPPÉ
© APPA
France, mon pays
par Alain JUPPÉ

Maire de Bordeaux, ancien Premier Ministre
Mardi 28 Novembre 2006

 



Le thème de la mondialisation était au cœur des cours que vous avez donnés au Québec. Quelle vision personnelle de la mondialisation, responsable de tous les maux pour les uns, porteuse de toutes les vertus pour les autres, avez-vous transmise à vos étudiants ?

Alain JUPPÉ
Je souhaiterais tout d’abord vous dire combien j’ai aimé enseigner à l’Ecole nationale d’administration publique, qui forme au management public des étudiants de toute provenance. J’ai dispensé un cours portant sur le vaste sujet de la mondialisation et de ses effets sur le rôle de l’Etat-nation, à Montréal, à Gatineau, partie québécoise d’Ottawa, et à Québec. Je me suis beaucoup investi dans sa préparation, et les échanges que j’ai eus au cours de ces deux semestres avec les étudiants ont été pour moi extraordinairement enrichissants.

J’ai tout d’abord souhaité les sensibiliser au fait que la mondialisation ne constitue pas un phénomène nouveau. La mondialisation est vieille comme le monde, et je serais tenté de dire qu’elle a commencé le jour où les premiers hommes ont quitté le rift africain pour peupler la planète. Il y a en tout cas eu, au cours de la période moderne, de grandes vagues de mondialisation qui ont précédé celle que nous connaissons actuellement. Citons notamment celle des XV et XVIèmes siècles avec, déjà, des percées technologiques importantes, l’ouverture des échanges et le recul des frontières, et celle du XIXème siècle, avec la révolution industrielle et, là aussi, l’ouverture des frontières et le succès du libre-échange.

Mais cette deuxième vague a pris fin, et tel était le deuxième message que je souhaitais transmettre aux étudiants : la mondialisation est vieille comme le monde, mais elle peut disparaître. Après la première guerre mondiale et la crise de 1929, nous avons assisté à un re-cloisonnement du monde. La troisième vague de mondialisation que nous vivons aujourd’hui a donc d’abord consisté à rattraper le terrain perdu, puisque ce n’est qu’en 1995 que nous avons retrouvé le taux d’ouverture des grandes économies mondiales au marché international qui prévalait avant la première guerre mondiale.

Pour autant, la vague actuelle de mondialisation présente deux caractéristiques profondément nouvelles :

· le temps du monde fini, toutes les terres ayant été explorées et étant à présent connues et habitées ;
· le temps réel et le fait que tout se passe maintenant à la vitesse de la lumière, en particulier sur les marchés financiers.

Le troisième message que j’ai fait passer à mes étudiants a constitué toute la ligne directrice de mon cours : il ne faut ni idéaliser, ni diaboliser la mondialisation. Ne pas la diaboliser puisqu’elle existe, et qu’il serait vain de prétendre s’y soustraire. Personne ne peut y échapper. La mondialisation a, quoi que l’on en dise, des effets positifs : l’ouverture des marchés mondiaux et le progrès du libre-échange favorisent la réduction des inégalités, et la connaissance et la compréhension mutuelles.

Mais il ne faut pas, non plus, l’idéaliser. Un journal a récemment titré : « Juppé, altermondialiste » et je m’appliquerais en effet volontiers ce qualificatif. Quelques mois au Québec n’ont évidemment pas fait de moi un trotskyste, mais peut-on se satisfaire du monde tel qu’il est ? Evidemment non. La mondialisation a aussi des effets pervers, ou du moins n’a pas apporté de solution à un certain nombre de drames, de guerres, de conflits, ni permis d’éradiquer la pauvreté ni les inégalités. Elle comporte en outre en germe un risque d’uniformisation.

Je dirai pour conclure qu’il nous faut essayer de donner des règles à la mondialisation, de l’humaniser et de la démocratiser. A cet égard, je vous recommande la lecture d’un récent ouvrage de Joseph Stiglitz, "Un autre monde".

Au regard des différentes instances internationales, quel type de gouvernance serait susceptible de répondre au mieux à la complexité du monde d’aujourd’hui ?

Alain JUPPÉ
Une gouvernance complexe. L’idée selon laquelle des solutions simples peuvent être apportées à des problèmes compliqués est dangereuse. Le monde est compliqué et le sera de plus en plus. La gouvernance doit être envisagée comme une pyramide, dont chacun des niveaux présente une haute importance.

Le premier niveau, absolument essentiel, est la gouvernance de proximité : les villes, qui ont un rôle majeur à jouer dans la recherche des solutions, en particulier aux problèmes environnementaux, et les Etats, car il est faux de penser que la mondialisation conduit à leur disparition progressive. Si la mondialisation implique d’autres acteurs, notamment les marchés, les firmes multinationales, les ONG, ou les organisations internationales, les Etats restent le lieu de la légitimité démocratique et leur rôle ne cesse de se renforcer. Je ne pense pas que les Etats soient en voie de disparition, et je note que la communauté internationale fait fréquemment appel à eux.

Au deuxième niveau figurent les organisations régionales. A ce sujet, je tiens à souligner que, vue d’Amérique du Nord, l’Europe demeure fascinante, alors que, parfois, nous-mêmes n’y croyons plus.

A un autre niveau enfin, nous trouvons la gouvernance mondiale. Un certain nombre d’organisations devront à l’avenir jouer un rôle de régulation et apporter les règles dont la mondialisation a besoin et qui contribueront à l’humaniser. Ainsi, il est important de rester attaché à l’ONU et à d’autres organisations telles que l’OMC, qui ne constitue en rien un organisme favorisant libéralisme sauvage, mais au contraire prévoit un certain nombre de règles et peut condamner à des pénalités les Etats qui ne respectent pas les accords internationaux. Notons en outre l’émergence d’une justice pénale internationale, ce qui constitue un phénomène nouveau, les dictateurs courant désormais le risque de ne pas connaître la retraite paisible et dorée qu’ont pu goûter nombre de leurs aînés. Je terminerai sur ce point en évoquant la proposition récente de Jacques Chirac, qui certes n’a jusqu’à présent eu que peu d’écho, de créer une Organisation Mondiale de l’Environnement, qui pourrait fixer des règles en matière de préservation de l’environnement et disposerait d’un certain nombre de pouvoirs de régulation et de pouvoirs de décision.

Vous avez évoqué le rôle des villes dans la mondialisation. Qu’en est-il selon vous des grandes métropoles françaises ?

Alain JUPPÉ
Les villes ont en effet un rôle important à jouer : dans les pays développés, 80 % de la population vit aujourd’hui en milieu urbain, et l’ensemble des problèmes concrets auxquels les responsables politiques doivent faire face – logement, transport, éducation, pollution… – s’y concentrent. Les grandes villes sont aujourd’hui en concurrence. Cette compétition peut être observée en Amérique du Nord, mais aussi en France et au niveau européen. Selon un classement de la DATAR, Bordeaux se situe parmi les villes qui pourraient être de grandes métropoles européennes mais ne le sont pas encore tout à fait : nous disposons de nombreux atouts, mais devrons fournir un certain nombre d’efforts pour acquérir une telle dimension.

Le 29 mai 2005, les Français ont rejeté la Constitution européenne. La France a-t-elle selon vous définitivement perdu son rôle moteur dans l’Europe ?

Alain JUPPÉ
Je ne le crois pas. Pour preuve, alors que la France est aujourd’hui en attente, il ne se passe plus rien en Europe. Vue depuis l’Amérique du Nord, l’Europe demeure fascinante. J’ai rencontré Jeremy Rifkin, qui a écrit Le rêve européen. Sa vision de l’Europe me semble un peu déconnectée des réalités, mais sa thèse est que les valeurs européennes seront celles du XXIème siècle, alors que le modèle américain est selon lui en déclin. De son côté, Mark Leonard a écrit un ouvrage intitulé Why Europe will run the 21st century. Je rappellerai que l’Europe est le seul ensemble régional à s’être doté d’une monnaie unique. A ce sujet, notons que si nous avons tendance, en France, à accuser l’euro de tous nos maux, avec cette même monnaie, l’Allemagne dispose d’exportations fortes et l’Espagne de taux de croissance élevés. Je souhaite par ailleurs rappeler que l’Europe constitue, contrairement notamment à l’Alena, un véritable espace de solidarité.

L’Europe est aujourd’hui en panne, mais le non au référendum français pourrait jouer un rôle salutaire en nous conduisant à nous poser un certain nombre de questions fondamentales : Quel est notre projet politique européen ? Souhaitons-nous seulement la constitution d’une vaste zone de libre-échange ? Si tel est le cas, pourquoi nous en tenir à sa situation actuelle et ne pas, pour citer James Baker, l’étendre « de Vancouver à Vladivostok » ? Souhaitons-nous au contraire que l’Europe soit une entité politique ayant ses propres valeurs et défendant une certaine vision des relations internationales sur la scène mondiale ?

Si tel est notre projet, comment rebondir ? Il est, selon moi, nécessaire de surseoir à toute nouvelle adhésion et de prendre le temps d’intégrer au mieux les derniers entrants. En outre, il faut revenir à l’Europe des projets concrets, et ainsi montrer aux Européens que l’Europe les concerne directement. Troisièmement, le processus de décision devra être amélioré, car on ne peut plus décider à 25 comme à 6 ; tel était d’ailleurs l’objectif du Traité constitutionnel. Enfin, il faudrait que le noyau dur européen – la zone euro – prenne des initiatives pour devenir un vrai centre de décision économique sur la scène mondiale.

Les mouvements sociaux de 2005 et 2006 ont révélé une crise profonde. Peut-on réussir à conserver un modèle social avancé dans un monde de plus en plus compétitif et mondialisé ?

Alain JUPPÉ
Il y en a marre du « déclinisme » ! Il faut avoir confiance. Nous devons faire face à des problèmes réels et nous sommes confrontés à plusieurs défis majeurs, mais la France reste un très grand pays : avec 1 % de la population mondiale, elle constitue la 5ème puissance économique. Nous restons une grande puissance exportatrice et notre système social continue de fasciner. Toutefois, la France doit continuer de se réformer, comme elle l’a fait depuis 40 ans. Il est vrai que nous souffrons de quelques noyaux durs d’immobilisme, notamment lorsque nous souhaitons « agiliser l’Etat », ce qui est évidemment nécessaire, même s’il n’est aucunement question de remettre en cause la notion de service public. Par ailleurs, force est d’admettre que notre modèle social, qui repose sur le principe de solidarité, n’est pas dépassé ; mais il convient d’en limiter les dérives, qui conduisent à des gaspillages. Notre modèle social restera plus valable que jamais si on y remet de la responsabilité.

Pourquoi l’expression « discrimination positive » revendiquée par le président de l’UMP vous hérisse-t-elle le poil ?

Alain JUPPÉ
Je n’aime pas cette expression, car le mot « discrimination » est négatif. En partant au Canada, je pensais que l’immigration et l’intégration n’y posaient aucun problème. Je suis revenu de cette idée. Le Canada connaît très peu d’immigration clandestine et pratique depuis longtemps l’immigration choisie. Pour autant, le système canadien n’est pas parfait : des études montrent très clairement qu’à Montréal, un Noir a moins de chances de trouver du travail qu’un Blanc. En outre, le modèle communautariste sur lequel se fonde la discrimination positive a de réelles limites, car il peut conduire à une remise en cause des valeurs constituant l’identité même d’une nation.

Je suis favorable à la discrimination positive si elle permet donner plus à ceux qui ont moins, comme dans les zones franches urbaines et les ZEP. Toutefois, il faut que cette politique s’applique sur la base de critères économiques ou sociaux objectifs, et non sur la base de critères religieux ou ethniques. D’une manière générale, nous devons nous tenir à l’écart de tout modèle communautariste, qui ne correspond ni à notre logique ni à notre culture.

Quels pourraient être les remèdes aux dysfonctionnements du système universitaire français, que d’aucuns considèrent comme peu attractif et peu adapté aux attentes du monde de l’entreprise ?

Alain JUPPÉ
Il me paraît choquant qu’un ancien ministre de l’Education nationale ait affirmé que « les universités françaises sont des poubelles ». Dans les universités de Montréal et de Québec, les étudiants français figurent parmi les meilleurs : notre système éducatif n’est donc pas si mauvais. Au Canada, certains étudiants m’ont dit apprécier particulièrement la disponibilité de leurs professeurs, qui tient certainement au fait qu’ils sont évalués par les étudiants, la qualité des équipements mis à leur disposition, et l’interactivité des cours. Les universités françaises connaissent un certain nombre de problèmes : qualité de leurs équipements, manque de lisibilité et de rayonnement international, etc. L’université doit disposer de plus amples moyens et bénéficier d’une réforme de sa gouvernance, afin que les gestionnaires deviennent véritablement responsables de leur établissement.

Votre résultat de 56 % aux élections municipales d’octobre 2006 constitue-t-elle une vraie revanche ?

Alain JUPPÉ
Je n’aime pas le mot « revanche », qui implique une certaine aigreur. Ma famille et moi-même avons été très heureux au Québec, nous y avons été accueillis très chaleureusement, mais nous avons décidé de rentrer lorsque notre ville de Bordeaux nous a trop fortement manqué. Mes amis ont alors souhaité anticiper les élections pour que je me retrouve parmi eux. Nous avons mené une campagne électorale intense durant quatre semaines. Quoique faible, le taux de participation de 45 % m’a semblé satisfaisant, et le résultat de 56 % a dépassé mes espérances. Nous nous sommes remis au travail, et il nous appartient désormais de réaliser un travail important.

Avant de nous séparer, nous vous proposons de vous soumettre le questionnaire de Proust revu et corrigé par forumevents. Quel est votre principal trait de caractère ?

Alain JUPPÉ
La ténacité.

La qualité que vous préférez chez une femme ?

Alain JUPPÉ
L’intuition.

Et chez un homme ?

Alain JUPPÉ
La franchise.

Votre principal défaut ?

Alain JUPPÉ
L’impatience.

Votre principale qualité ?

Alain JUPPÉ
Je passe.

La faute qui vous inspire le plus d’indulgence ?

Alain JUPPÉ
L’imprudence.

Qu’est-ce que le bonheur parfait ?

Alain JUPPÉ
Sea, sex and sun.

Que possédez-vous de plus cher ?

Alain JUPPÉ
Ma famille.

Qu’avez-vous réussi de mieux dans votre vie ?

Alain JUPPÉ
Mes enfants.

Quelle est la rencontre qui vous a le plus marqué ?

Alain JUPPÉ
Ma rencontre avec sœur Emmanuelle.

A quelle figure historique auriez-vous aimé ressembler ?

Alain JUPPÉ
Jules César.

Vos héros dans la vie d’aujourd’hui ?

Alain JUPPÉ
Les gens qui font la paix, comme le président égyptien Anouar el Sadate, et Yzak Rabbin.

Votre livre de chevet ?

Alain JUPPÉ
Des anthologies de poésie.

Votre plus grand regret ?

Alain JUPPÉ
Je ne sais pas.

Votre mot préféré ?

Alain JUPPÉ
Amour.

Comment définiriez-vous un seul terme le sens du pouvoir aujourd’hui ?

Alain JUPPÉ
Concilier l’inconciliable.

Quelle est la réforme que vous estimez le plus ?

Alain JUPPÉ
Celle que j’ai faite.



Livre d'or
"Merci pour cet échange très riche. Bonne chance à tous. Amitiés

Alain Juppé

Talence, le 28 novembre 2006



Imprimer Agrandir la taille du texte Taille normale du texte Diminuer la taille du texte
Haut de page